25 mai : l’Afrique n’est pas derrière nous, elle est encore en nous

L'Afrique en nous

Le 25 mai n’est pas une date folklorique. Ce n’est pas une journée de tissus colorés, de slogans creux ou de célébrations décoratives vidées de toute portée politique. Le 25 mai est une date de mémoire, de combat et de projection. Une date qui rappelle que l’Afrique n’a jamais cessé de lutter pour reprendre possession d’elle-même après des siècles de déportation, de colonisation, de fragmentation et d’humiliation organisée.

Cette journée commémore la création de l’Organisation de l’unité africaine, devenue ensuite l’Union africaine. Derrière cette naissance, il y avait une idée immense : refuser que l’Afrique demeure un espace découpé, dominé, exploité et pensé depuis l’extérieur. Il y avait la volonté de reconstruire une dignité politique africaine après des siècles durant lesquels d’autres avaient parlé à la place des Africains, écrit leur histoire à leur place et organisé leur dépendance économique. Mais il faut avoir le courage de regarder la vérité en face : le colonialisme n’a pas disparu. Il a changé de forme.

Les drapeaux ont changé. Les hymnes ont changé. Les administrations ont changé. Mais les mécanismes de domination, eux, se sont souvent maintenus. Contrôle monétaire. Dépendance alimentaire. Captation des matières premières. Endettement structurel. Domination culturelle. Hiérarchie raciale mondiale. Définition extérieure de ce qui serait le progrès, la modernité, la culture légitime ou le développement acceptable.

L’Afrique continue trop souvent à enrichir le monde sans parvenir à se nourrir elle-même. Elle exporte des minerais stratégiques mais importe des produits transformés. Elle alimente des puissances étrangères pendant que ses propres peuples affrontent chômage, précarité et instabilité. Le problème n’est pas l’incapacité africaine. Le problème est un système mondial construit historiquement pour maintenir certains territoires dans une position de dépendance permanente.

Le panafricanisme est né précisément de cette lucidité. Des figures comme Kwame Nkrumah, Thomas Sankara, Patrice Lumumba, Frantz Fanon ou Cheikh Anta Diop avaient compris une chose fondamentale : aucun peuple noir dispersé par l’histoire coloniale ne pourra réellement se reconstruire sans rétablir un lien politique, culturel, économique et mental avec l’Afrique. Le panafricanisme n’est pas une nostalgie raciale. Ce n’est pas un projet de fermeture. Ce n’est pas une haine des autres peuples. C’est une volonté de rééquilibrage historique après plusieurs siècles de déséquilibre mondial. Car il faut aussi rappeler une vérité que beaucoup préfèrent éviter : une partie immense de la richesse occidentale moderne s’est construite sur le sang africain. Les plantations esclavagistes, le commerce triangulaire, les exploitations coloniales, les guerres de conquête, le pillage des ressources et la surexploitation humaine ont participé directement à l’accumulation de capital ayant permis l’essor industriel européen. Et pourtant, ce sont encore souvent les descendants des colonisés que l’on présente comme assistés, retardés ou incapables.

Le plus violent dans le colonialisme n’a d’ailleurs peut-être pas été la violence physique seule. Le plus violent a été la destruction psychologique. Faire croire aux peuples dominés qu’ils n’avaient pas d’histoire digne, pas de pensée digne, pas de culture digne, pas de spiritualité digne, pas de langue digne. Leur apprendre à admirer leurs dominateurs davantage qu’eux-mêmes.

Le combat panafricain est donc aussi un combat mental. Il consiste à réapprendre à regarder l’Afrique autrement que par le regard colonial. À sortir des représentations misérabilistes permanentes. À rappeler que l’Afrique n’est pas née avec la colonisation européenne. Des civilisations africaines existaient avant les empires coloniaux. Des systèmes politiques, des sciences, des philosophies, des architectures, des réseaux commerciaux et des univers spirituels existaient bien avant l’arrivée des puissances européennes.

Ce travail de réappropriation concerne aussi La Réunion. Car une partie fondamentale de notre peuple vient d’Afrique. Une partie de notre langue, de nos rythmes, de nos corps, de notre musique et de nos résistances vient de cette mémoire-là. Le maloya lui-même porte les traces de cette histoire arrachée. Derrière les roulèr, les kabar, les chants et les transes se trouve une mémoire africaine transformée par l’esclavage, la créolisation et la survie.

Pendant longtemps, cette mémoire a été combattue, méprisée ou folklorisée. On a tenté de couper les Réunionnais descendants d’esclaves de leur profondeur historique africaine pour mieux les intégrer à un récit colonial où l’Europe devait demeurer l’horizon unique de référence. Et les tensions qui traversent aujourd’hui le paysage culturel réunionnais autour des questions d’appropriation culturelle, d’expropriation culturelle, du maloya ou encore de l’indignation sélective montrent précisément que cette fracture historique n’a jamais réellement disparu. Le débat mis en lumière récemment par un dossier publié dans Le Quotidien de La Réunion révèle au fond une interrogation beaucoup plus profonde : qui a le droit de représenter une culture, d’en tirer reconnaissance, visibilité, légitimité ou pouvoir symbolique, dans une société encore traversée par les héritages coloniaux et les déséquilibres historiques ?

Aucun peuple ne peut vivre durablement en amputant sa mémoire. La question africaine à La Réunion n’est donc pas un sujet extérieur. Elle touche directement à notre propre construction collective. Elle pose la question de ce que nous voulons transmettre aux générations futures : une identité honteuse et dépendante ou une conscience historique capable de se tenir debout.

Le panafricanisme du XXIe siècle ne peut toutefois pas se contenter de discours symboliques. Il doit devenir concret. Il doit parler coopération économique entre territoires africains et indianocéaniques. Il doit parler securité et souveraineté alimentaire. Il doit parler circulation universitaire. Il doit parler industries culturelles africaines indépendantes. Il doit parler maîtrise technologique. Il doit parler monnaies, infrastructures, diffusion audiovisuelle, édition, intelligence artificielle, production cinématographique, recherche scientifique et autonomie énergétique. Sinon, l’Afrique continuera à être consommée comme une image pendant que d’autres continueront à contrôler les leviers réels du pouvoir mondial.

Le grand défi africain est désormais là : transformer la mémoire en puissance. Et cette question concerne aussi les diasporas africaines dispersées dans le monde entier. Des Antilles à La Réunion, de la Guyane au Brésil, des États-Unis à l’Île Maurice, une même fracture historique relie des millions de personnes : celle de peuples séparés de leurs terres d’origine mais qui continuent malgré tout à porter des fragments d’Afrique en eux.

Le 25 mai devrait donc être un jour de réflexion profonde. Pas seulement sur ce que l’Afrique a subi. Mais sur ce qu’elle pourrait devenir si elle cessait enfin d’être pensée à travers les catégories imposées par ceux qui l’ont dominée. L’Afrique n’est pas condamnée à demeurer le réservoir du monde. Elle peut devenir l’un des grands centres politiques, culturels et intellectuels du XXIe siècle. À condition de rompre avec la dépendance mentale. À condition de reconstruire des solidarités africaines réelles. À condition de comprendre que le panafricanisme n’est pas un romantisme du passé, mais peut-être l’une des dernières grandes stratégies de survie collective face à un monde de plus en plus brutal, concurrentiel et dominé par des blocs de puissance organisés.

Le 25 mai ne doit donc pas être une simple commémoration. Il doit être un rappel. L’Afrique n’est pas derrière nous. Elle est encore en nous.

Par Patrice SADEYEN