Ça ira, ça ira !

« Réjouissons-nous, le bon temps viendra », chantait le peuple en 1790. En 1789, il réclamait du pain. En 2026, il réclame un salaire qui permette d’en acheter jusqu’à la fin du mois. Deux siècles de progrès, et il faut encore descendre dans la rue pour pouvoir manger dignement. Hier, on prenait la Bastille. Aujourd’hui, on demande simplement de pouvoir remplir son assiette. La République célèbre la révolte de ceux qui sont morts, mais que fait-elle de la colère de ceux qui ont faim ? À force de promettre que ça ira demain, combien de temps faudra-t-il encore accepter que ça n’aille pas aujourd’hui ?
« Ah ! ça ira, ça ira, ça ira ! ». Ils chantaient ça en 1790. Ils y croyaient. Le roi était encore là, mais son pouvoir avait pris un sacré coup. Le peuple avait compris qu’il pouvait faire trembler ceux qui, jusque-là, lui donnaient des ordres. Quelques mois plus tôt, des femmes avaient marché sur Versailles. Pas pour visiter le château. Pas pour admirer les jardins. Elles voulaient du pain. Du pain pour leurs enfants. Du pain pour leurs familles. Du pain pour ne plus crever de faim pendant que d’autres mangeaient à leur faim. Elles sont parties de Paris le 5 octobre 1789. Le lendemain, le roi quittait Versailles pour Paris. Voilà ce que les livres d’histoire racontent. Mais ce qu’ils devraient surtout nous rappeler, c’est qu’un peuple qui n’arrive plus à se nourrir finit par demander des comptes.
Deux cent trente-sept ans plus tard, nous voilà revenus à parler de pain. Pas parce qu’il manque dans les boulangeries. Parce que certains n’ont plus assez d’argent pour l’acheter. On travaille. On se lève tôt. On prend sa voiture, son bus, on pointe, on fait ses heures. Et quand le salaire tombe, il est déjà presque parti. Le loyer, l’électricité, l’assurance, le carburant, les factures. Tout le monde se sert. Et ce qui reste doit permettre de manger jusqu’au prochain virement. Alors on compte. On regarde les prix au kilo. On repose un paquet dans le rayon. On prend moins de viande. On attend une promotion. On se prive pour que les enfants ne manquent pas. Et il faudrait trouver ça normal ? Il faudrait remercier parce qu’on a un travail ? Se réjouir parce que le salaire arrive à date fixe, même s’il ne permet pas de vivre correctement ?
« Réjouissons-nous, le bon temps viendra. ». Il prend son temps, le bon temps. Depuis deux siècles, on nous promet des lendemains meilleurs. Il faut patienter. Faire des efforts. Comprendre les difficultés économiques. Accepter les sacrifices. Attendre que la croissance revienne. Attendre que les prix baissent. Attendre que les réformes produisent leurs effets. Toujours attendre. Mais le propriétaire, lui, n’attend pas son loyer. Le fournisseur d’électricité n’attend pas. La banque n’attend pas. Et les enfants ne peuvent pas attendre le prochain discours du ministre pour avoir quelque chose dans leur assiette. Le problème, ce n’est pas que les gens refusent de faire des efforts. C’est qu’on leur en demande encore alors qu’ils ont déjà du mal à finir le mois. Et quand ils le disent, on leur répond avec des pourcentages, des moyennes et des courbes. Une moyenne ne remplit pas un réfrigérateur. On peut annoncer une inflation qui ralentit. Cela ne signifie pas que les prix sont revenus à leur niveau d’avant. On peut annoncer une hausse des salaires. Encore faut-il regarder ce qu’il reste une fois les dépenses payées. C’est ce reste-là qui intéresse les familles. Pas les félicitations d’un ministre devant un graphique.
Les congés payés ne sont pas tombés du ciel. La limitation du temps de travail non plus. Les droits sociaux ont été arrachés par des générations de travailleurs qui ont fait grève, manifesté, occupé des usines, affronté des patrons et des gouvernements qui leur expliquaient déjà qu’ils demandaient trop. Aujourd’hui, on profite de ces conquêtes. On les trouve normales. On oublie parfois ce qu’il a fallu pour les obtenir. Et puis, dès qu’une nouvelle génération descend dans la rue, on lui demande de ne pas déranger. Manifestez, mais ne bloquez rien. Faites grève, mais sans perturber les transports. Exprimez votre colère, mais sans hausser le ton. Faites-vous entendre, mais surtout sans faire de bruit. À ce compte-là, autant manifester dans son salon.
On nous apprend pourtant à admirer les révolutionnaires. On célèbre le 14 juillet. On défile devant les tribunes officielles. On chante la Marseillaise. On parle de liberté, d’égalité, de fraternité. Mais quand ceux qui vivent difficilement demandent leur part de cette égalité, le discours change. On leur explique les contraintes budgétaires. Les règles du marché. La compétitivité. La dette. Les efforts nécessaires. Et les efforts de ceux qui n’arrivent plus à payer leurs courses, qui les compte ?
« Le vrai d’avec le faux l’on connaîtra. ». Alors parlons vrai. Il ne suffit pas de dire aux gens que le pouvoir d’achat est une priorité. Il faut regarder ce qu’ils peuvent réellement acheter. Il ne suffit pas d’annoncer des aides. Il faut regarder combien de personnes en ont besoin, pourquoi elles en ont besoin et ce qu’elles deviennent lorsque ces aides s’arrêtent. Il ne suffit pas de célébrer le travail. Il faut qu’il permette de vivre. Parce qu’il y a quelque chose de profondément révoltant à voir des femmes et des hommes travailler toute la semaine et devoir encore calculer s’ils pourront remplir leur chariot le samedi.
Et à La Réunion, cette question prend un goût particulièrement amer. Ici, la vie chère n’est pas une découverte. Selon l’Insee, les produits alimentaires coûtaient en moyenne 37 % plus cher qu’en France hexagonale en 2022. Et d’après les données de revenus de 2023 publiées en octobre 2026, 36,4 % de la population réunionnaise vit sous le seuil de pauvreté. Plus d’un habitant sur trois. Voilà les chiffres. Derrière, il y a des familles. Des enfants. Des retraités. Des travailleurs qui regardent les étiquettes avant de regarder ce qu’ils ont envie de manger. Les fins de mois difficiles ne sont pas une formule de journaliste. Elles se vivent dans les cuisines, devant les caisses des supermarchés, à la station-service, devant les factures qu’on laisse de côté en espérant pouvoir les régler plus tard. On connaît les discours sur l’égalité républicaine. On connaît aussi la réalité des écarts de niveau de vie. Alors quand on entend qu’il faut encore patienter, encore comprendre, encore faire des efforts, on a envie de demander : combien ? Combien de temps ? Et combien d’efforts supplémentaires ?
« Celui qui s’élève on l’abaissera. ». Voilà une autre phrase du chant révolutionnaire. En 1790, on rêvait d’en finir avec un ordre dans lequel la naissance décidait largement de la place de chacun. Aujourd’hui, les privilèges n’ont plus les mêmes noms. Mais les inégalités sont toujours là. Certains disposent d’un patrimoine qui leur permet de traverser les crises sans changer grand-chose à leur quotidien. D’autres n’ont même pas de quoi absorber une facture imprévue. Quand les prix augmentent, tout le monde ne souffre pas de la même façon. Pour certains, c’est une contrariété. Pour d’autres, c’est un repas en moins. Voilà pourquoi la colère ne se mesure pas seulement au nombre de manifestants. Elle se mesure aussi à tout ce que les gens ont encaissé avant de descendre dans la rue.
Le 17 octobre 2026, cette question du pouvoir d’achat s’est retrouvée au cœur de la contestation sociale. Des lycéens, des étudiants, des salariés, des syndicalistes, des Gilets jaunes. Des revendications différentes, mais une même lassitude devant les difficultés de la vie quotidienne et la dégradation des services publics. Et puis les affrontements, les incendies, les pillages. Les images ont tourné en boucle. Les responsables politiques ont condamné les violences. Les dégâts ont occupé les journaux. Mais derrière ces images, qu’est devenue la question des salaires et de la vie chère ? Une vitrine cassée se photographie facilement. Un réfrigérateur vide, beaucoup moins. Une poubelle incendiée fait les titres. Une mère qui renonce à acheter quelque chose pour elle afin de nourrir ses enfants ne fait généralement pas l’ouverture du journal. Pourtant, cette violence-là, celle des privations quotidiennes, mérite aussi qu’on la regarde en face. On peut condamner les destructions. On peut poursuivre ceux qui commettent des infractions. Mais cela ne répond à aucune des questions posées par les salariés qui ne s’en sortent plus. Combien faut-il gagner pour vivre correctement ? Pourquoi tant de dépenses indispensables absorbent-elles une part aussi importante des revenus ? Et que compte-t-on faire, concrètement, pour que travailler permette autre chose que payer des factures ? Ce sont ces réponses que les gens attendent. Pas une leçon de morale. Pas un sermon sur la patience. Pas une nouvelle promesse. En 1789, il fallait du pain. En 2026, il faut de quoi le payer.
Deux cent trente-sept ans de progrès, de richesses produites, de discours et de promesses. Et il faudrait encore se battre pour pouvoir manger à sa faim ? On nous parle de patience. Mais la patience ne paie pas le loyer. Elle ne remplit pas le frigo. Elle ne nourrit pas les enfants. On nous promet des jours meilleurs. Encore. Toujours. Mais merde ! C’est aujourd’hui qu’on a faim ! Pas demain !
« Ah ! ça ira, ça ira, ça ira ! » Depuis 1790, on nous chante que le bon temps viendra. Il serait peut-être temps qu’il arrive, bordel !
Par Patrice SADEYEN – Le 20/10/2026
* Crédit image : https://www.boutikmoka.com/