CISJORDANIE : ils savent, alors pourquoi laissent-ils faire ?

CISJORDANIE

Le droit condamne, l’ONU documente, la justice internationale enquête. Pourtant, sur le terrain, les colonies avancent et des Palestiniens sont contraints de partir. Le problème n’est plus de savoir. Il est de comprendre pourquoi ceux qui disposent des moyens de pression refusent encore de les utiliser pleinement.

Il y a des phrases qui vieillissent mal. Et d’autres que les événements rendent chaque jour plus inquiétantes. En novembre 2023, l’ancien ambassadeur de France en Israël Gérard Araud parlait à propos de la Cisjordanie d’un « nettoyage ethnique au détail ». Une famille poussée au départ. Puis une autre. Un village soumis aux intimidations. Des terres devenues inaccessibles. Un avant-poste installé. Une communauté pastorale qui finit par abandonner les lieux. Pris séparément, chaque épisode peut être présenté comme un incident local. Additionnés, ils dessinent une transformation du territoire. Et aujourd’hui, personne ne peut sérieusement prétendre ne pas savoir.

Entre janvier 2023 et le 29 juin 2026, 121 communautés palestiniennes de Cisjordanie ont subi un déplacement total ou partiel dans le contexte des attaques de colons et des restrictions d’accès qui leur sont liées. Plus de 6 200 Palestiniens ont ainsi été déplacés, dont plus de 3 000 enfants. Pour la seule année 2026, ils étaient déjà plus de 2 300 au 29 juin (OCHA, 3 juillet 2026). Au printemps 2026, l’OCHA constatait que les attaques de colons et les restrictions qui leur sont associées représentaient environ 75 % des déplacements recensés en Cisjordanie depuis le début de l’année (OCHA, 23 avril 2026). Les violences augmentent également. Au 11 mai 2026, environ 490 Palestiniens avaient été blessés par des colons depuis le début de l’année, soit une moyenne de quatre par jour. Le seul mois de mars avait enregistré environ 170 blessés, le niveau mensuel le plus élevé depuis que l’OCHA documente systématiquement ces violences en 2006 (OCHA, 15 mai 2026). Ce ne sont pas des impressions. Ce sont des faits documentés par les Nations unies. Et ils continuent sous nos yeux.

Le 12 août 2026, à Qusra, des colons israéliens ont résisté à des soldats venus démanteler un avant-poste installé directement devant des habitations palestiniennes. L’armée israélienne a elle-même qualifié cette implantation d’illégale et préjudiciable aux habitants. Après une première tentative d’évacuation, les colons ont essayé de pénétrer dans une maison palestinienne (Reuters, 12 août 2026). Le lendemain, des soldats israéliens étaient déployés dans plusieurs maisons du village, tandis que des habitants restaient privés d’accès normal à l’eau, à l’électricité et aux approvisionnements. L’armée affirmait intervenir pour protéger les résidents et maintenir l’ordre (Reuters, 13 août 2026).Il faut le dire, parce que la rigueur nous oblige également à retenir les faits qui compliquent notre démonstration : l’armée israélienne n’accompagne pas systématiquement chaque action de colons. Elle peut aussi intervenir contre eux. Mais cette nuance ne change pas la question essentielle. Comment une telle dynamique territoriale peut-elle se poursuivre année après année alors que le monde entier la voit ?

En juillet 2024, la Cour internationale de Justice a estimé que la présence continue d’Israël dans le territoire palestinien occupé était illicite. Elle a également considéré qu’Israël devait mettre fin aussi rapidement que possible à cette présence, cesser immédiatement toute nouvelle activité de colonisation et évacuer les colons du territoire palestinien occupé (CIJ, avis consultatif du 19 juillet 2024). Mais la CIJ ne s’est pas arrêtée à Israël. Elle a affirmé que tous les États ont l’obligation de ne pas reconnaître comme légale la situation résultant de cette présence illicite et de ne pas apporter aide ou assistance à son maintien. Elle leur impose également de distinguer, dans leurs relations avec Israël, le territoire israélien du territoire palestinien occupé depuis 1967 (CIJ, 19 juillet 2024). Voilà pourquoi il ne suffit plus de répéter que « la communauté internationale » ne fait rien. Cette expression permet à chacun de disparaître derrière tous les autres. Il faut désormais nommer.

Soyons précis. Ce ne sont ni Washington, ni Paris, ni Bruxelles qui administrent la Cisjordanie. La responsabilité première appartient aux autorités israéliennes qui contrôlent le territoire occupé, développent ou permettent le développement des colonies et disposent de l’appareil militaire, administratif et policier capable d’agir sur le terrain. Faire porter toute la responsabilité sur les soutiens internationaux d’Israël serait donc intellectuellement malhonnête. Mais reconnaître cette responsabilité première n’interdit absolument pas de poser la question suivante : qu’est-ce qui permet à cette politique de se poursuivre malgré des décennies de condamnations internationales ? Et là, un premier nom s’impose.

Les États-Unis disposent d’un levier exceptionnel sur Israël. Le mémorandum d’entente couvrant les années budgétaires 2019 à 2028 prévoit, sous réserve des crédits votés par le Congrès, 38 milliards de dollars d’assistance militaire américaine, dont 33 milliards de financement militaire et 5 milliards destinés aux programmes de défense antimissile (Congressional Research Service, U.S. Foreign Aid to Israel). Après le 7 octobre 2023, le Congrès américain a encore voté des financements militaires supplémentaires au-delà de ce cadre, dont 3,5 milliards de dollars de financement militaire étranger et 5,2 milliards pour différents programmes de défense en 2024 (Congressional Research Service). Et il y a la protection diplomatique. Le 4 juin 2025, quatorze des quinze membres du Conseil de sécurité ont voté pour un projet de résolution exigeant notamment un cessez-le-feu immédiat, inconditionnel et permanent à Gaza. Les États-Unis ont été seuls à voter contre. Leur veto a suffi à empêcher son adoption (Conseil de sécurité des Nations unies, 4 juin 2025). Bien sûr, Washington invoque ses propres arguments : sécurité d’Israël, libération des otages, désarmement du Hamas. Il faut les mentionner. Mais il faut aussi regarder le résultat. Lorsqu’une puissance fournit plusieurs milliards de dollars d’assistance militaire et dispose simultanément d’un veto capable de neutraliser une décision du Conseil de sécurité, elle ne peut pas être considérée comme un simple spectateur. Elle possède un pouvoir. Elle choisit la manière dont elle l’utilise.

L’Union européenne et la France constituent un cas différent. Elles condamnent régulièrement la colonisation. Des sanctions ont été prises contre certains colons extrémistes. Paris affirme que les colonies sont contraires au droit international. Il serait donc faux d’écrire : « la France ne fait rien » ou « l’Europe ne fait rien ». Le problème est précisément plus dérangeant. Elles savent. Elles condamnent. Mais leurs condamnations n’empêchent manifestement pas le processus de continuer. La question n’est donc plus : « Avez-vous condamné ? » Elle devient : qu’avez-vous fait pour que cette condamnation produise un coût réel ? Sanctions économiques ? Relations commerciales ? Coopérations ? Restrictions ciblées ? Pression diplomatique ? Conditionnalité de certains accords ? On ne peut pas proclamer indéfiniment qu’une politique viole le droit international tout en considérant que l’essentiel de la relation avec l’État qui la conduit doit continuer comme auparavant. À un moment donné, une condamnation dépourvue de conséquences cesse d’être une politique. Elle devient un rituel diplomatique.

Là encore, les institutions existent. La Cour pénale internationale enquête sur la situation en Palestine. Elle a délivré en novembre 2024 des mandats d’arrêt contre Benjamin Netanyahu et Yoav Gallant pour des crimes internationaux présumés liés à Gaza. Mais la CPI possède une faiblesse fondamentale : elle n’a pas de police. Elle dépend des États pour exécuter ses décisions. Et lorsque les institutions judiciaires internationales commencent à toucher des alliés stratégiques, nous découvrons brutalement jusqu’où certains gouvernements sont prêts à défendre l’universalité du droit. En février 2025, Donald Trump a pris un décret autorisant des sanctions contre la CPI en dénonçant notamment ses procédures visant des responsables israéliens. En août 2026, quatre organisations américaines de défense des droits humains ont engagé une procédure judiciaire contre l’administration Trump, estimant que ces sanctions entravaient leur travail avec la Cour (Reuters, 11 août 2026). Voilà le problème. Nous avons construit une justice internationale dont nous célébrons l’autorité lorsque ses décisions frappent nos adversaires. Mais que devient cette autorité lorsqu’elle vise nos alliés ? Le droit international ne peut pas fonctionner ainsi. Soit il est universel, soit il devient progressivement un instrument de rapport de forces.

Il serait trop facile de transformer cette tribune en procès exclusif de Washington et des capitales européennes. Plusieurs États arabes entretiennent désormais des relations diplomatiques, économiques ou stratégiques avec Israël. Certains dénoncent avec force le sort réservé aux Palestiniens tout en maintenant ces relations. Eux aussi doivent répondre à une question simple : quels leviers sont-ils réellement prêts à utiliser ? La solidarité proclamée ne suffit pas davantage à Riyad, Abu Dhabi, Rabat ou ailleurs qu’à Paris, Bruxelles ou Washington. Si nous voulons parler de responsabilité internationale, alors il faut accepter de regarder toutes les responsabilités.

Voilà finalement ce qui me dérange le plus. Personne ne pourra dire demain : « Nous ne savions pas. » Les Nations unies documentent. La CIJ a parlé. La CPI enquête. Les diplomates rédigent leurs communiqués. Les gouvernements condamnent. Les journalistes montrent. Les images circulent. Et pendant ce temps, sur le terrain, des familles partent. Alors peut-être faut-il corriger notre vocabulaire. Le problème n’est pas exactement l’inaction de la communauté internationale. Le problème est l’écart immense entre ce qu’elle sait, ce qu’elle dit et ce qu’elle accepte réellement de faire. Israël porte la responsabilité première de ses choix. Mais les États qui disposent de moyens de pression considérables portent également la responsabilité politique des moyens qu’ils décident d’utiliser — ou de ne pas utiliser.

Gérard Araud parlait d’un « nettoyage ethnique au détail ». Peut-être assistons-nous parallèlement à une accoutumance internationale au détail. Une famille déplacée. Puis une autre. Un avant-poste. Puis un autre. Une condamnation. Puis une autre. Un communiqué. Puis le suivant. Jusqu’au jour où nous regarderons la carte de la Cisjordanie et demanderons comment une transformation aussi profonde aura pu se produire sous les yeux du monde. La réponse risque alors d’être insupportablement simple : Ils savaient. Le droit existait. Les moyens de pression existaient. Mais ceux qui pouvaient imposer un coût suffisamment élevé ont trop souvent choisi de ne pas le faire.

Par Patrice SADEYEN – Le 19/08/2026