Colonisation, Édouard Philippe refuse encore de regarder le crime en face

Esclavage

En déplacement à La Réunion dans le cadre de sa campagne pour l’élection présidentielle de 2027, l’ancien Premier ministre Édouard Philippe a persisté à refuser de qualifier la colonisation de crime. Une position qui, derrière les précautions de langage, réduit la violence coloniale à une succession d’« excès » commis au sein d’un système dont il faudrait, lui, préserver l’innocence. Pour un homme qui aspire à diriger la République, le refus de nommer les choses est aussi un choix politique.

« Des crimes pendant la colonisation »

Il faut prendre Édouard Philippe au mot. Le 25 août, sur le plateau d’Antenne Réunion, l’ancien Premier ministre n’a pas nié les massacres, les violences ou les crimes commis au cours de la colonisation. Il a même évoqué les « nombreux » et « abominables » crimes commis durant cette période. Mais il a maintenu l’essentiel : selon lui, qualifier la colonisation elle-même de crime serait « inexact ».

C’est précisément là que réside le problème.

Car dire qu’il y a eu des crimes pendant la colonisation, ce n’est pas dire que la colonisation était un système dont la conquête, la domination et la privation de souveraineté constituaient les fondements. La nuance grammaticale crée une nuance politique. Les crimes seraient des événements survenus à l’intérieur de la colonisation, comme des accidents malheureux que l’on pourrait isoler du système lui-même.

Or cette séparation est historiquement et moralement indéfendable.

La violence n’était pas une dérive

Coloniser, ce n’est pas voyager. Ce n’est pas échanger. Ce n’est pas simplement administrer un territoire. Coloniser, c’est imposer la souveraineté d’une puissance sur des populations qui ne l’ont pas choisie. C’est conquérir des terres, organiser une domination politique et militaire, transformer des économies au profit de la puissance dominante et, trop souvent, établir une hiérarchie entre les êtres humains.

Comment cette domination s’est-elle imposée et maintenue ?

Par la contrainte.

Par la dépossession.

Par la répression.

Par les déplacements forcés.

Par le travail forcé.

Et, dans une partie essentielle de l’histoire coloniale française, par l’esclavage.

Ce ne sont pas des accidents venus abimer un système par ailleurs neutre. Ils sont, dans de très nombreux contextes historiques, les instruments mêmes qui ont permis à ce système d’exister.

C’est en cela que l’on peut soutenir que la colonisation est consubstantielle au crime : non parce que chaque individu ayant vécu dans un empire colonial devrait être personnellement déclaré criminel, mais parce qu’un système fondé sur la négation de la liberté et de la souveraineté d’autres peuples produit structurellement des violences.

L’argument des « criminels »

Édouard Philippe avance qu’affirmer que la colonisation était un crime reviendrait, en quelque sorte, à qualifier de criminels tous ceux qui y ont participé.

L’argument ne tient pas.

Qualifier un système politique, économique ou social de criminel ne revient pas à attribuer automatiquement une responsabilité pénale individuelle identique à tous ceux qui ont vécu en son sein. Lorsque nous jugeons aujourd’hui l’esclavage comme un crime contre l’humanité, affirmons-nous que chaque personne ayant vécu dans une société esclavagiste est individuellement coupable des mêmes crimes ? Évidemment non.

Lorsqu’une société reconnaît qu’un système était fondamentalement injuste, elle ne distribue pas mécaniquement des condamnations individuelles. Elle établit un jugement historique et moral sur les structures qui ont permis l’oppression. C’est précisément ce que refuse de faire Édouard Philippe en ne distinguant pas la responsabilité personnelle des individus et la nature du système auquel ils appartenaient.

L’absence d’un mot dans la loi ne rend pas l’horreur innocente

Il existe également une échappatoire commode : prétendre qu’on ne pourrait parler de « crime » que selon les catégories juridiques officiellement reconnues à une époque donnée.

Mais cette vision du droit est profondément insuffisante. Un acte n’acquiert pas soudainement une dimension morale parce qu’un législateur décide un jour de l’inscrire dans un code pénal. Les sociétés ont longtemps toléré, organisé ou légitimé des violences que nous considérons aujourd’hui comme fondamentales et intolérables.

Le fait qu’un ordre juridique ancien n’ait pas reconnu pleinement certaines violences ne les rend pas innocentes. Le droit lui-même est historique. Il est produit par des sociétés et des rapports de pouvoir. Les dominants ont souvent écrit les règles qui déterminaient ce qui devait être considéré comme légal. On ne peut donc pas absoudre la domination coloniale au motif que les puissances coloniales avaient elles-mêmes construit des cadres juridiques capables de la légitimer.

Légal ne signifie pas juste. Et l’absence de qualification juridique ne transforme pas la violence structurelle en innocence.

À La Réunion, ces mots ont une histoire

C’est peut-être ce qui rend les propos d’Édouard Philippe particulièrement choquants. Ils ont été tenus à La Réunion, une terre dont l’histoire est indissociable de la colonisation et de l’esclavage.

Ici, l’histoire coloniale vit dans les familles, dans les noms, dans les paysages, dans les inégalités héritées et dans la mémoire collective. Venir ici et expliquer que les crimes ont eu lieu « pendant » la colonisation tout en refusant d’interroger la nature même du système qui les a permis n’est pas seulement une maladresse intellectuelle. C’est demander aux héritiers de cette histoire d’accepter une séparation artificielle entre leur oppression et le système qui l’a produite.

Les réactions politiques réunionnaises ont d’ailleurs été immédiates, dénonçant une minimisation de la violence structurelle de la domination coloniale et rappelant que cette histoire ne peut être réduite à une série d’épisodes isolés.

La comparaison avec la guerre ne résout rien

Pour défendre sa position, Édouard Philippe a comparé la colonisation à la guerre : de nombreux crimes peuvent être commis pendant une guerre, sans que l’on puisse nécessairement en déduire que « la guerre » serait elle-même un crime.

La comparaison est révélatrice.

Elle permet de déplacer le débat. Car la colonisation n’est pas seulement un événement violent qui se produirait entre deux entités abstraites. Elle est l’organisation durable de la domination d’un peuple par un autre. Elle ne se définit pas simplement par les violences qui l’accompagnent. Elle se définit par une relation de pouvoir. L’un décide, l’autre subit ; l’un possède la souveraineté, l’autre en est privé.

C’est précisément cette organisation de la domination qui doit être interrogée. Et c’est précisément cette interrogation que le candidat à l’Élysée semble vouloir éviter.

Un candidat à la présidence ne peut pas dire ça

Édouard Philippe n’est pas un simple observateur de la vie publique. Ancien Premier ministre, il est aujourd’hui engagé dans la campagne présidentielle de 2027. Son discours sur l’histoire, sur la République et sur la colonisation a donc une portée particulière. On attend d’un candidat à la présidence de la République qu’il soit capable de regarder l’histoire de son pays sans chercher à la blanchir par des subtilités de vocabulaire.

Reconnaître la nature criminelle de systèmes de domination ne signifie pas haïr son pays. Ce n’est pas effacer son histoire. Ce n’est pas juger individuellement les morts.

C’est refuser le mensonge confortable selon lequel les crimes coloniaux auraient été de regrettables accidents survenus dans une aventure historique dont la structure profonde pourrait être séparée de la violence. La République ne s’affaiblit pas lorsqu’elle regarde ses crimes en face. Elle s’affaiblit lorsqu’elle refuse de les nommer.

Nommer le crime

Le débat sur la colonisation est trop souvent enfermé dans un piège politique avec d’un côté, ceux qui demanderaient une supposée « repentance permanente » ; de l’autre, ceux qui prétendraient défendre une histoire nationale plus complexe.

Mais reconnaître un crime n’est pas s’enfermer dans la culpabilité. C’est simplement reconnaître la réalité.

On peut aimer la France et refuser de mentir sur ce qu’elle a fait.

On peut défendre la République et rappeler que la République a parfois trahi ses propres principes.

On peut honorer les combats pour la liberté tout en reconnaissant que la liberté n’a pas été accordée à tous.

Le courage politique ne consiste pas à chercher des formules suffisamment ambiguës pour ne froisser personne.

Le courage consiste à dire : oui, un système qui prive des peuples de leur liberté, organise leur domination et rend possible leur exploitation porte en lui une violence qui ne peut être réduite à de simples accidents historiques.

Une exigence de vérité

Le problème des propos d’Édouard Philippe n’est donc pas seulement qu’ils sont contestables. C’est qu’ils participent à une vieille habitude dans l’histoire française qui consiste à reconnaître les faits, parfois même les condamner, tout en refusant d’en tirer la conclusion sur le système qui les a produits.

Des massacres, oui.

Des tortures, oui.

Des déplacements, oui.

L’esclavage, oui.

La dépossession, oui.

Mais surtout, ne pas prononcer le mot qui oblige à regarder l’ensemble. C’est précisément cette frontière qu’il faut refuser.

Les crimes de la colonisation ne sont pas simplement arrivés pendant la colonisation comme la pluie tombe pendant une bataille. Ils ont, dans trop de cas, été les moyens par lesquels la domination s’est installée, maintenue et enrichie.

Alors non, la colonisation ne peut pas être lavée de sa violence par une précaution sémantique.

Et lorsqu’un ancien Premier ministre, candidat à la présidence de la République, persiste à refuser de nommer cette réalité depuis une terre profondément marquée par cette histoire, la question n’est plus seulement historique. Elle devient politique.

Car si l’on aspire à diriger un pays, encore faut-il avoir le courage de regarder son histoire en face et d’appeler les choses par leur nom.

Par Jean Fauconnet – Le 28/08/2026