Dans l’Est, le robinet ne dit plus « eau potable », il dit « débrouille-toi »

Ouvrir le robinet d’eau n’est plus un geste anodin dans l’Est de La Réunion. Elle se surveille, se stocke, se fait bouillir, parfois s’achète. Derrière les coupures nocturnes, les alertes sanitaires et les distributions d’eau en bouteille, il y a des familles qui s’organisent, des anciens qui s’inquiètent et des élus qui ne cachent plus leur colère. La crise de l’eau dans l’Est de La Réunion est surtout l’histoire d’un territoire qui oublié.
Une véritable charge mentale
Dans beaucoup de foyers de l’Est, la journée commence par une vérification. Ouvrir le robinet, regarder si l’eau coule, si elle est claire, se demander si elle peut servir à cuire le riz, à préparer le biberon, à rincer les légumes. Ceux qui ont connu les alertes à répétition gardent désormais des packs d’eau sous l’évier, dans le garage, parfois dans la chambre. Ce n’est pas un luxe mais une précaution indispensable.
Pour les familles nombreuses, pour les personnes âgées, pour ceux qui vivent seuls et se déplacent difficilement, cette organisation pèse. À Saint-André, les coupures nocturnes sont revenues dans le quotidien. À Bras-Panon, plus de six habitants sur dix ont connu des anomalies d’alimentation. À Salazie, la dégradation de la ressource a obligé à arrêter une unité de traitement. À La Plaine-des-Palmistes, malgré la pluie, les restrictions restent là. À Saint-Benoît, une panne de chloration a rendu l’eau impropre à la consommation dans plusieurs secteurs. Et à Sainte-Rose comme au Piton Sainte-Rose, les alertes se succèdent depuis des années.
Chaque fois, on redit aux habitants de ne pas boire l’eau du robinet, de faire bouillir, d’acheter des bouteilles. Chaque fois, ce sont eux qui doivent s’adapter.
Les oubliés de l’eau
Pendant des décennies, l’Est a été considéré comme une terre arrosée, où l’eau ne pouvait pas manquer. Le transfert des eaux d’Est en Ouest a soutenu le développement de l’Ouest, tandis que les infrastructures de l’Est stagnaient. Aujourd’hui, le changement climatique local et les sécheresses révèlent ce que beaucoup savaient déjà : l’Est n’a pas été préparé.
Le maire de Sainte-Rose, Michel Vergoz, parle de retards « manifestes et criants ». Le maire de Saint-Benoît, Patrice Selly, réclame une enquête parlementaire sur les conséquences du basculement des eaux. Le député Jean-Hugues Ratenon estime que ce basculement a aggravé la pénurie dans ce qui était « la région de l’eau ».
Pendant longtemps, les investissements structurants ont concerné d’autres territoires, Joé Bédier, président de la CIREST.
L’Est ne demande pas la charité mais à besoin des infrastructures adaptées, modernisées, et ne plus être la variable d’ajustement.
Un opérateur qui ne répond pas toujours
À cette fatigue s’ajoute une défiance envers l’opérateur. Depuis que la CISE Réunion a repris la gestion de l’eau dans ces communes de l’Est, les critiques se sont multipliées. Des habitants racontent qu’ils n’arrivent pas à joindre l’entreprise, qu’ils reçoivent des appels répétitifs, qu’ils ne savent pas à qui s’adresser. Certains disent n’avoir reçu qu’une bouteille d’eau par foyer lors de distributions. L’information n’a pas été confirmée par l’opérateur, mais elle dit assez de la colère et du sentiment d’abandon.
La crise ne date pas de la CISE. Avant elle, les réseaux étaient déjà vétustes, les investissements insuffisants, les alertes fréquentes. Mais le changement d’opérateur n’a pas apaisé les tensions, au contraire.
En octobre 2026, une grève chez CISE Réunion a perturbé la distribution, au point que le préfet a dû réquisitionner du personnel. La CIREST a adressé des mises en demeure et menacé de déchéance un contrat de 248 millions d’euros. La CISE a été condamnée en mai 2025 à indemniser plus de 89 000 abonnés pour avoir distribué une eau impropre à la consommation entre 2016 et 2022. Ce passé pèse aussi.
S’adapter pour vivre
Heureusement, une forme de solidarité résiste. Des voisins qui partagent des packs d’eau. Des mairies qui organisent des distributions. Des agents qui continuent de réparer, de contrôler, d’expliquer. Des élus qui montent au front, parfois avec les mots de la colère, parfois avec ceux de la lassitude. Mais cette solidarité ne peut pas remplacer un service public qui fonctionne. On ne demande pas aux habitants de devenir experts en traitement de l’eau. On leur demande de payer leurs factures, de respecter les consignes, de s’adapter. Ils le font. Mais jusqu’à quand ?
Le plan d’investissement de la CIREST, plus de 90 millions d’euros pour 2026-2032, va dans la bonne direction. Le renouvellement des canalisations, la recherche de fuites, les forages, les réservoirs, tout cela est nécessaire. Mais l’« Autoroute de l’Eau » ne verra pas le jour avant 2050, et la sécurisation définitive est espérée à l’horizon 2034 pour les secteurs les plus vulnérables
Pour une famille qui vit aujourd’hui avec des seaux et des bouteilles, 2034, c’est très loin. Pour une personne âgée, n’en parlons pas.
Une question de dignité
La crise de l’eau dans l’Est est le résultat de choix politiques, d’un retard d’investissement historique et d’une gestion qui ajoute aujourd’hui ses propres dysfonctionnements à un héritage déjà lourd. Mais derrière les chiffres, il y a des visages. Des parents qui se demandent s’ils peuvent laver leur enfant sans risque. Des grands-parents qui font bouillir de l’eau parce qu’ils ne peuvent pas acheter des packs chaque semaine. Des maires qui reçoivent des appels de détresse. Des habitants qui n’ont plus envie d’entendre que « l’eau est conforme » quand leur robinet, chez eux, ne l’est pas.
L’accès à l’eau n’est pas un luxe mais une nécessité. C’est aussi une question de dignité.
Par Jean Fauconnet – Le 30/10/2026