Des seins sains dans un corps saint

Au Rassemblement national, on ne se contenterait plus de montrer patte blanche. Il faudrait désormais montrer soutien-gorge ! À Orléans, pour débusquer d’éventuelles Femen, la sécurité aurait entrepris de vérifier les dessous des participantes. Des seins bien soutenus, dans des corps politiquement sains, sous le regard du Saint Ordre ! À ce rythme, je me demande si les messieurs devront bientôt baisser leur caleçon pour prouver qu’ils ont bien des couilles. Car derrière cette farce à bonnets, une question autrement plus sérieuse se pose : jusqu’où peut-on mettre la main sur le corps des femmes au nom de la sécurité ?
Il fallait y penser ! À quelques mois de l’élection présidentielle, alors que la France se débat avec ses crises sociales, économiques et politiques, voilà que le Rassemblement national nous offre une nouvelle contribution au débat public : le soutien-gorge comme instrument de renseignement. Pas le pouvoir d’achat. Pas les retraites. Pas les salaires. Non ! Le bonnet A, B, C ou D. À chacun ses priorités nationales.
Selon les révélations de L’Express, confirmées par Le Parisien, des agents du service d’ordre du RN auraient glissé la main dans le dos de certaines participantes pour vérifier la présence d’un soutien-gorge. La raison ? Empêcher des militantes Femen de s’introduire dans le congrès. La direction du parti dément. Le service de sécurité, lui, a confirmé au Parisien l’existence de cette consigne. Cette affaire résume à elle seule une certaine conception de la sécurité : pour empêcher une éventuelle intrusion, on commence par contrôler l’intimité vestimentaire des femmes.
Il paraît que les Femen manifestent parfois seins nus. Voilà donc une redoutable déduction : toute femme sans soutien-gorge pourrait être une Femen en puissance. À ce compte-là, un homme sans cravate pourrait être un anarchiste, un chauve un skinhead et un naturiste un ennemi de la République. La République des soupçons aurait-elle trouvé son ministère des Dessous ?
Mais le plus savoureux, si j’ose dire, c’est que cette histoire aurait déjà connu une répétition générale à Hénin-Beaumont, le 13 septembre. Selon la journaliste Victoria Koussa, deux militantes sans soutien-gorge auraient dû montrer, dans des toilettes, qu’elles ne portaient aucun tatouage suspect. On entre dans une autre dimension. Il ne suffirait donc plus d’être habillée convenablement. Il faudrait encore présenter une anatomie politiquement rassurante. Des seins sous surveillance, des corps sous suspicion et, pourquoi pas demain, un certificat de bonne conduite mammaire ? Le tout sous le saint patronage de l’ordre et de la sécurité. Amen, et surtout, attachez vos agrafes !
Je pourrais en rire pendant des heures. Mais derrière cette comédie de bonnets se cache une question qui, elle, ne me fait absolument pas rire.
Depuis quand le corps d’une femme devient-il un territoire à inspecter pour prévenir l’expression d’une opinion politique ? Je ne conteste pas le droit d’un organisateur à sécuriser son rassemblement. Je conteste l’idée qu’une précaution sécuritaire puisse justifier n’importe quelle intrusion.
Le Code de la sécurité intérieure encadre les palpations. Le consentement exprès et les conditions légales d’intervention ne sont pas des accessoires facultatifs que l’on accroche ou décroche selon les circonstances. Et surtout, depuis quand l’absence d’un sous-vêtement constitue-t-elle, à elle seule, un indice raisonnable de dangerosité ?
Les Femen dérangent ? C’est précisément leur objectif. Leurs actions peuvent être contestées, leurs intrusions empêchées lorsqu’elles sont illicites. Mais ce n’est pas parce qu’un mouvement utilise la nudité comme moyen de protestation que toute poitrine devient une menace potentielle. À vouloir traquer des seins militants, on finit par soupçonner les seins innocents. Voilà une bien curieuse conception de la liberté ! Car c’est aussi de cela qu’il s’agit : du droit de disposer de son corps sans devoir justifier ses sous-vêtements devant un service d’ordre politique. Et je m’interroge sur cette contradiction : comment prétendre défendre les libertés individuelles tout en acceptant que la sécurité d’un congrès puisse passer par la vérification de l’intimité vestimentaire des participantes ? Une femme peut porter un soutien-gorge sans partager les idées du RN. Elle peut ne pas en porter et les partager. Le vêtement n’est ni une carte d’adhésion, ni un casier judiciaire, ni un détecteur d’opinions.
Je me demande d’ailleurs ce qu’aurait donné cette histoire avec des hommes. Aurait-on demandé aux messieurs de présenter leur slip réglementaire ? Vérifié l’absence de slogans tatoués sur leurs fesses ? Institué un contrôle des caleçons avant de les autoriser à applaudir Jordan Bardella ? Ridicule ? Évidemment ! Mais pourquoi ce qui nous paraît grotesque appliqué aux hommes deviendrait-il une simple mesure de précaution lorsqu’il s’agit des femmes ? Je laisse aux responsables du RN le soin d’expliquer cette étrange doctrine sécuritaire. Et aux autorités compétentes celui de déterminer si les contrôles rapportés ont respecté la loi.
Pour ma part, je retiens une chose. À Orléans, on aurait voulu s’assurer que les femmes avaient les seins bien tenus. Mais puisque la sécurité semble désormais se préoccuper de ce que chacun cache sous ses vêtements, une question demeure : les hommes ont-ils également été invités à baisser leur caleçon ? Parce qu’à force de vérifier les seins des femmes, on finirait presque par oublier de s’interroger sur les couilles des hommes. Et celles-là, aucun soutien-gorge ne pourra jamais les remplacer.
Par Patrice SADEYEN – Le 29/10/2026