Écrire notre histoire n’est pas un privilège

ÉCRIRE NOTRE HISTOIRE

C’est une responsabilité

Le retour d’un poste de maître de conférences est une nécessité. Mais il ne suffira pas. La Réunion doit enfin se donner les moyens de devenir une référence scientifique sur sa propre histoire.

Lorsque le professeur Sudel Fuma disparaît en mer en 2014, La Réunion perd bien plus qu’un historien. Elle perd l’une des voix qui avaient consacré leur vie à sortir notre histoire des marges, à lui redonner sa complexité et sa dignité, à démontrer que l’esclavage, l’engagisme et les sociétés de l’océan Indien ne constituaient pas un simple chapitre de l’histoire de France, mais un champ de recherche majeur, indispensable à la compréhension de notre présent. Douze ans plus tard, le poste qu’il occupait n’a toujours pas retrouvé sa place au sein de l’Université de La Réunion. Cette situation n’est pas seulement regrettable. Elle est révélatrice d’un manque d’ambition.

Je salue donc l’initiative de la présidente de Région, Huguette Bello, qui demande officiellement au ministre de l’Éducation nationale le rétablissement de ce poste de maître de conférences spécialisé dans l’histoire de l’esclavage et de l’engagisme. Son intervention dépasse largement une revendication administrative. Elle rappelle une évidence que nous avons trop longtemps acceptée de voir s’effacer : une société qui n’investit plus dans la connaissance de son propre passé fragilise sa capacité à construire son avenir. Car la question posée aujourd’hui est infiniment plus vaste que celle d’un recrutement universitaire. Elle est presque philosophique. Qui écrit l’histoire de La Réunion ? Qui forme les enseignants qui la transmettront demain ? Qui ouvre les archives, confronte les sources, publie les recherches, accompagne les musées, nourrit les débats publics et éclaire les politiques mémorielles ? Autrement dit, qui produit le savoir sur notre société ?

L’histoire n’est pas une mémoire figée dans les vitrines des musées. Elle est une discipline vivante. Chaque génération découvre de nouvelles archives, pose de nouvelles questions, relit autrement les événements passés. Ce que nous croyions savoir hier peut être enrichi, nuancé ou parfois remis en cause aujourd’hui. C’est précisément le rôle de la recherche universitaire. Sans chercheurs, il n’y a pas de renouvellement des connaissances. Sans enseignants-chercheurs, il n’y a pas de nouvelles générations d’historiens. Sans historiens, les archives deviennent silencieuses. Et lorsqu’un territoire cesse progressivement de produire son propre savoir, il finit inévitablement par dépendre des analyses élaborées ailleurs. Je ne crois pas que ce soit le destin que nous devons accepter pour La Réunion.

Notre île possède pourtant une tradition scientifique remarquable. Bien avant que les questions mémorielles ne deviennent des sujets de débat national, des chercheurs réunionnais avaient déjà entrepris un immense travail de défrichage historique. Ils ont exhumé des archives oubliées, reconstitué des trajectoires individuelles, étudié les systèmes esclavagistes, analysé les migrations sous contrat, interrogé les résistances, les métissages, les langues et les cultures qui composent aujourd’hui notre société. Sudel Fuma fut naturellement l’une des figures majeures de cette génération. Mais il serait profondément injuste de résumer l’histoire de la recherche réunionnaise à son seul parcours. Comment ne pas évoquer le professeur Prosper Ève, dont les travaux font aujourd’hui encore référence pour comprendre l’histoire sociale de notre île et les réalités de l’esclavage ? Combien d’étudiants, d’enseignants et de chercheurs continuent de s’appuyer sur ses publications pour comprendre la société réunionnaise ? Comment ne pas citer également Françoise Vergès, dont les recherches sur les héritages de l’esclavage, les mémoires coloniales et les sociétés postcoloniales ont largement dépassé les frontières de notre territoire pour nourrir les débats académiques internationaux ? Que l’on partage ou non toutes ses analyses, personne ne peut sérieusement contester l’importance de sa contribution scientifique. Comment ne pas citer Bruno Maillard ? Comment ne pas citer Michèle Marimoutou ? Comment ne pas citer Céline Ramsamy-Giancone ? Ces personnalités démontrent une chose essentielle : La Réunion n’a jamais manqué d’intelligence. Elle n’a jamais manqué de chercheurs. Elle n’a jamais manqué de femmes et d’hommes capables de produire une recherche exigeante, reconnue et respectée. À leurs côtés, de nombreux historiens, sociologues, anthropologues, linguistes, archivistes et spécialistes du patrimoine poursuivent aujourd’hui encore un travail considérable. Les associations de mémoire, les centres d’archives, les institutions culturelles et les acteurs de l’éducation populaire participent eux aussi à cette production de connaissances, souvent avec des moyens limités mais une détermination exemplaire.

Le travail engagé ces derniers mois dans le cadre du consortium H.E.R.I.T.A.G.E. m’a d’ailleurs conforté dans cette conviction. En identifiant des dizaines de chercheurs, d’universitaires, de centres de recherche et d’institutions en France, dans l’océan Indien et en Europe, j’ai pu mesurer à quel point les compétences existent déjà. Elles sont nombreuses. Elles sont reconnues. Elles ne demandent qu’à être davantage mises en réseau et soutenues. Le problème n’est donc pas l’absence de compétences. Le véritable problème est ailleurs. Il réside dans notre incapacité collective à structurer durablement cette richesse scientifique et à lui donner les moyens de se renouveler.

Certains répondront que l’université ne recrute pas selon l’origine géographique des candidats mais selon leur excellence scientifique. Ils auront raison de rappeler ce principe. Une université digne de ce nom doit demeurer un lieu d’exigence, de liberté académique et de confrontation des savoirs. La science ne connaît pas les frontières et elle s’enrichit des échanges internationaux. Mais rappeler ce principe ne suffit pas à clore le débat. Car la véritable question est la suivante : lorsqu’un territoire dispose de chercheurs compétents, de doctorants prometteurs, d’archives exceptionnelles et d’un champ d’étude qui lui est propre, n’est-il pas légitime qu’il se donne les moyens de faire émerger et de pérenniser une véritable école de recherche locale ? Je réponds sans hésiter : oui.

Je souhaite que ce poste revienne à un chercheur réunionnais, non par esprit de fermeture ou de préférence identitaire, mais parce que je suis convaincu que notre île possède aujourd’hui les compétences nécessaires. Nous avons des femmes et des hommes qui connaissent intimement les archives locales, les langues, les généalogies, les territoires, les traditions orales et les réalités sociales qui constituent la matière même de notre histoire. Cette connaissance ne remplace jamais la rigueur scientifique ; elle lui donne un ancrage supplémentaire. Il ne s’agit pas d’opposer les chercheurs réunionnais à ceux venus d’ailleurs. Ce serait une erreur et une injustice. Depuis toujours, la recherche avance grâce aux regards croisés. Des universitaires extérieurs ont apporté une contribution précieuse à la connaissance de La Réunion, et ils continueront à le faire. Mais une université réunionnaise ne peut durablement dépendre d’expertises extérieures pour travailler sur les fondements de sa propre histoire. Elle doit être capable de former, de recruter et de fidéliser ses propres spécialistes. C’est cela que j’appelle la souveraineté scientifique. Non pas une science enfermée sur elle-même, mais une science suffisamment forte pour dialoguer d’égal à égal avec les grands centres de recherche internationaux.

La demande portée aujourd’hui par Huguette Bello doit donc être entendue. Mais elle doit surtout être dépassée. Restaurer un poste est indispensable. Pourtant, croire qu’un seul enseignant-chercheur suffira à répondre aux défis des prochaines décennies serait une illusion. L’histoire de l’esclavage, de l’engagisme, des migrations, des sociétés créoles et des circulations culturelles dans l’océan Indien constitue l’un des champs de recherche les plus riches du monde francophone. Nous avons encore des milliers d’archives à inventorier, des fonds privés à préserver, des témoignages oraux à recueillir, des correspondances à étudier, des parcours familiaux à reconstituer et des coopérations internationales à développer. Pourquoi La Réunion ne deviendrait-elle pas la référence mondiale sur ces questions ? Nous possédons les archives. Nous possédons les lieux de mémoire. Nous possédons les chercheurs. Nous possédons une histoire singulière, au carrefour de l’Afrique, de l’Europe, de Madagascar, de l’Inde, de la Chine et du monde insulaire de l’océan Indien. Ce potentiel est immense. Il ne demande qu’une volonté politique à la hauteur de ses ambitions.

Il est temps de penser plus grand. Il faut créer plusieurs postes d’enseignants-chercheurs spécialisés. Il faut renforcer les contrats doctoraux. Il faut soutenir les jeunes chercheurs réunionnais qui choisissent de consacrer leur carrière à notre histoire. Il faut accélérer la numérisation des archives. Il faut développer des partenariats avec Maurice, les Comores, Madagascar, les Seychelles, l’Inde, l’Afrique australe, les Caraïbes et les grandes universités européennes. Il faut faire dialoguer l’université, les collectivités, les musées, les associations et les acteurs de l’éducation populaire. En un mot, il faut une véritable stratégie scientifique.

Depuis plusieurs mois, le travail engagé autour du consortium H.E.R.I.T.A.G.E. m’a convaincu que cette ambition est réaliste. Les échanges menés avec des universités, des centres de recherche, des musées et des institutions patrimoniales démontrent qu’il existe une attente forte pour qu’un territoire comme La Réunion joue un rôle moteur dans les recherches consacrées aux héritages de l’esclavage, de l’engagisme et des migrations. Nous avons une carte à jouer. Encore faut-il accepter de la jouer. Pendant des siècles, notre histoire a souvent été racontée par d’autres. Puis une génération de chercheurs réunionnais a commencé à reprendre la plume, à ouvrir les archives, à interroger les silences et à restituer des mémoires longtemps invisibles. Nous leur devons une immense reconnaissance. Notre responsabilité est désormais de transmettre cet héritage, non de le laisser s’éteindre. Redonner un poste à l’Université de La Réunion est une urgence. Reconstruire une école réunionnaise de recherche est une nécessité. Faire de notre île un pôle scientifique international sur l’histoire de l’esclavage, de l’engagisme et des sociétés de l’océan Indien est une ambition. Une ambition qui dépasse les intérêts d’une université, d’une collectivité ou d’un gouvernement. Une ambition qui concerne chaque Réunionnaise et chaque Réunionnais, parce qu’un peuple qui produit son propre savoir est un peuple qui maîtrise davantage son destin.

Et c’est peut-être là le plus bel hommage que nous puissions rendre à Sudel Fuma, à Prosper Ève, à celles et ceux qui les ont précédés, et à toutes celles et tous ceux qui poursuivent aujourd’hui, souvent dans l’ombre, le patient travail de faire vivre notre histoire.

Par Patrice SADEYEN – Le 05/08/2026