Édouard Philippe ou l’illusion d’une colonisation « propre »

En décembre dernier, j’avais consacré une tribune à Édouard Philippe après sa déclaration selon laquelle « la colonisation n’est pas un crime ». Huit mois plus tard, il est venu à La Réunion. Entre une coupe de canne devant les caméras et quelques découvertes sur les réalités de notre île, Antenne Réunion lui a reposé la question. Cette fois, il a eu le temps de développer sa pensée : oui, des crimes ont été commis pendant la colonisation ; non, la colonisation elle-même ne saurait être qualifiée de crime. Prenons-le au mot. Car derrière cette distinction apparemment raisonnable se cache une question redoutable : peut-on vraiment séparer le système colonial des moyens par lesquels il s’est imposé et maintenu ? À La Réunion, la question n’a rien d’abstrait.
En décembre 2025, j’avais consacré une tribune à Édouard Philippe. Son titre était volontairement sévère : « Quand nier le crime colonial devient un programme politique ». J’y écrivais ceci : « Dire que “la colonisation n’est pas un crime” n’est pas une maladresse. Ce n’est pas un dérapage de langage. C’est une ligne idéologique. » Huit mois plus tard, je ne retire pas ces mots. Pour une raison très simple : Édouard Philippe vient lui-même de leur donner du poids. Il avait huit mois pour corriger sa réponse. Huit mois pour dire qu’elle avait été trop rapide. Huit mois pour expliquer qu’il avait changé d’avis. Et surtout, cette fois, la question lui a été reposée à La Réunion, sur le plateau du 19H d’Antenne Réunion. Il aurait pu esquiver. Il ne l’a pas fait. Il a développé son raisonnement. Il reconnaît « beaucoup de crimes pendant la colonisation ». Il évoque des crimes « abominables », cite notamment Sétif et Madagascar. Mais il refuse de franchir le pas suivant : qualifier la colonisation elle-même de crime lui paraît « inexact ». Au moins, nous savons désormais précisément de quoi nous discutons. Je ne veux donc pas caricaturer Édouard Philippe. Il ne nie ni les massacres coloniaux ni les violences commises par la France. Lui faire ce procès serait intellectuellement malhonnête et politiquement inutile. Le désaccord est ailleurs. Il est dans la frontière qu’il cherche à tracer entre les crimes du système et le système lui-même. C’est cette frontière que je conteste.
Le raisonnement d’Édouard Philippe semble, à première vue, prudent. Il existe des crimes commis dans un contexte historique sans que ce contexte soit lui-même juridiquement un crime. Soit. Mais encore faut-il examiner ce qu’est la colonisation. Coloniser n’est pas simplement voyager, commercer ou s’installer ailleurs. Coloniser, c’est établir la souveraineté d’une puissance sur un territoire qui ne relève pas d’elle. C’est imposer un pouvoir politique à des populations qui ne l’ont pas librement choisi. C’est organiser depuis le centre colonial l’administration, l’économie, l’exploitation des ressources et, selon les époques, des statuts juridiques profondément inégalitaires. Les situations coloniales ont été différentes. Elles ne peuvent pas toutes être réduites à un modèle unique. Mais il reste une caractéristique sans laquelle le mot lui-même perd son sens : la domination. Et c’est ici que la distinction proposée par Édouard Philippe devient difficile à tenir. Car si les conquêtes militaires, les répressions, les expropriations, le travail forcé ou les massacres apparaissent de façon répétée dans l’histoire coloniale, peut-on réellement les traiter comme une succession d’accidents sans interroger le rapport de pouvoir qui les rend possibles ? Dans ma tribune de décembre, j’écrivais : « La colonisation n’est pas un concept abstrait que l’on pourrait discuter confortablement dans un salon parisien. » Cette fois, précisément, Édouard Philippe n’était plus à Paris. Il était chez nous.
Pour défendre sa distinction, Édouard Philippe prend l’exemple de la guerre. Il existe des crimes de guerre. Pourtant, toute guerre ne constitue pas en elle-même un crime. Donc, suggère-t-il, il pourrait en aller de même pour la colonisation. L’analogie est séduisante. Mais elle déplace le problème. Une guerre est une situation de conflit armé. Elle peut être offensive ou défensive, opposer des États ou d’autres forces, avoir des causes et des statuts très différents. La colonisation désigne autre chose : l’établissement et la conservation d’un rapport durable de domination politique. La bonne question n’est donc pas seulement : des crimes ont-ils été commis pendant la colonisation ? Personne de sérieux ne le conteste aujourd’hui. La question est : comment la colonisation s’établit-elle lorsqu’une population n’accepte pas d’être colonisée ? Et comment maintient-on ensuite la souveraineté d’une puissance extérieure sur elle ? Voilà ce que l’analogie avec la guerre laisse de côté.
Édouard Philippe avance également un autre argument : qualifier la colonisation de crime risquerait de transformer tous ceux qui ont participé à l’entreprise coloniale en criminels. Là encore, je ne le suis pas. Jugement historique sur un système, responsabilité d’un État et culpabilité pénale individuelle ne sont pas la même chose. Reconnaître la nature profondément violente d’un ordre politique n’oblige pas à dresser rétroactivement un acte d’accusation contre chaque individu ayant vécu sous cet ordre. Je ne demande pas un tribunal des morts. Je demande qu’on regarde le système.
Et l’histoire a parfois le sens de l’ironie. Pendant son séjour, Édouard Philippe s’est rendu à Bras-Panon sur une exploitation agricole. Il est tombé la veste. Il a pris le sabre. Il s’est essayé à la coupe de la canne devant les caméras. Je ne vais pas lui reprocher cette séquence. Tous les candidats à la présidentielle finissent un jour dans un champ, une usine, une ferme ou derrière un comptoir. Cela fait partie de la politique moderne. Mais à La Réunion, les images ont parfois une mémoire. Koup kann dovan kaméra, c’est une chose. Regarder l’histoire de la canne en face en est une autre. Car la canne n’est pas seulement chez nous une filière agricole, une richesse économique ou un paysage de carte postale. Elle raconte une partie de notre histoire. Elle raconte l’économie de plantation. Elle raconte la terre. Elle raconte les grandes propriétés et les usines. Elle raconte aussi les esclaves qui ont travaillé ces terres. Puis les engagés venus notamment d’Inde et d’autres régions de l’océan Indien après l’abolition. Esclavage et engagisme ne sont pas identiques. Je tiens à cette distinction. Les statuts, les droits et les conditions historiques diffèrent, et notre mémoire ne gagne rien à tout confondre. Mais l’un comme l’autre s’inscrivent dans l’histoire longue d’une économie de plantation organisée sous domination coloniale. Voilà pourquoi l’image est saisissante. Quelques heures avant de nous expliquer qu’il faut séparer intellectuellement la colonisation des crimes commis pendant celle-ci, Édouard Philippe avait les mains sur l’un des symboles les plus puissants de cette histoire. La canne ne rend évidemment personne coupable. Mais elle oblige à se souvenir.
Notre île ne se trouvait pas à côté du système colonial. La société réunionnaise s’est constituée dans ce système. Bourbon a été colonisée par la France. Son peuplement, son économie, la répartition des terres et ses rapports sociaux se sont profondément structurés dans ce cadre. Pendant près de deux siècles, l’esclavage a constitué l’un des fondements de cette société. Des femmes, des hommes et des enfants ont été arrachés notamment à Madagascar, à l’Afrique orientale et à différentes régions de l’océan Indien. Ils ont été privés de liberté, vendus, transmis, exploités. Ce n’est pas une opinion. C’est notre histoire. En 1848, l’esclavage est aboli. Mais une abolition juridique, aussi fondamentale soit-elle, ne fait pas disparaître du jour au lendemain une organisation économique et sociale. L’engagisme fournit alors une partie importante de la main-d’œuvre nécessaire à la plantation. Là encore, pas de confusion : l’engagé est juridiquement un travailleur sous contrat, pas un esclave. Mais prétendre comprendre cette période sans examiner les rapports de force, les conditions de recrutement, les dépendances économiques et les violences subies par certains engagés reviendrait à raconter une histoire amputée. Alors j’aimerais poser une question très simple à Édouard Philippe : que reste-t-il exactement de la colonisation lorsqu’on retire de son histoire la conquête, la dépossession, l’inégalité politique, l’exploitation économique et les violences nécessaires à la conservation de cet ordre ? C’est cette hypothétique colonisation débarrassée de ses mécanismes de domination que je considère comme une illusion. L’illusion d’une colonisation « propre ».
Il existe aussi une ironie politique. En février 2017, en Algérie, Emmanuel Macron avait qualifié la colonisation de « crime contre l’humanité » et de « vraie barbarie ». La formule avait déclenché une tempête politique. On peut discuter sa qualification juridique. Elle est elle-même contestée par des juristes et des historiens. Mais politiquement, elle rompait avec une longue prudence présidentielle sur la question coloniale. Trois mois plus tard, Emmanuel Macron nommait Édouard Philippe à Matignon. Neuf ans ont passé. Et voici l’ancien Premier ministre du président Macron devenu candidat à sa succession expliquant désormais qu’appeler la colonisation elle-même un crime serait « inexact ». Ce déplacement n’est pas anodin. Il mérite au minimum une question : qu’est-ce qui a changé ? L’histoire ? Évidemment non. Le droit ? Pas de manière permettant d’expliquer à lui seul ce repositionnement. Le paysage politique français ? Là, en revanche, la question mérite d’être posée. Car Édouard Philippe prépare 2027. Et il doit désormais parler à une droite travaillée par la concurrence de Bruno Retailleau et du Rassemblement national. Je ne prétends pas connaître son intention. Mais lorsqu’un candidat modifie aussi nettement le vocabulaire employé par le président dont il fut le Premier ministre, nous avons le droit d’examiner ce choix comme un positionnement politique autant qu’historique.
C’est ici que la controverse historique rejoint le présent. Édouard Philippe est venu à La Réunion pour écouter. Il a rencontré. Il a pris des notes. Il s’est même dit frappé par notre « coma circulatoire ». Je ne lui reproche pas d’écouter. Mais quelque chose me gêne dans cette posture de découverte. Édouard Philippe a été Premier ministre de mai 2017 à juillet 2020. Pendant trois ans, il a donc dirigé le gouvernement qui gouvernait aussi La Réunion. Et pendant cette période, notre île n’était pas silencieuse. En novembre 2018, la crise des Gilets jaunes y fut particulièrement violente. Vie chère. Pauvreté. Chômage. Inégalités. Sentiment d’abandon. Tout cela était déjà sur la table de Matignon. Je ne rends pas Édouard Philippe responsable de problèmes qui existaient bien avant lui. Mais je refuse également qu’un ancien Premier ministre puisse revenir six ans plus tard uniquement dans la posture de celui qui découvre. Qu’a-t-il fait lorsqu’il disposait déjà du pouvoir ? Qu’a-t-il compris de la crise réunionnaise ? Qu’est-ce qui a échoué ? Et que propose-t-il aujourd’hui qui serait réellement différent ? Voilà des questions présidentielles.
En décembre, j’écrivais : « La colonisation n’est pas une opinion. Elle est un fait historique. » Je maintiens cette phrase. Mais huit mois plus tard, après le passage d’Édouard Philippe à La Réunion, je veux aller plus loin. Parce que le véritable sujet n’est finalement pas de savoir si Édouard Philippe et moi choisissons le même mot pour qualifier le passé. Nous pouvons nous opposer sur ce mot. Le véritable sujet est de savoir quelle leçon politique nous tirons de cette histoire. Car derrière toute l’histoire coloniale existe une question qui, elle, n’a rien d’ancien : qui décide ? Qui décide pour un territoire ? Depuis où ? Au nom de quelle légitimité ? Et quelle capacité reconnaît-on aux populations concernées pour définir elles-mêmes leur avenir ? C’est ici que j’attends désormais le candidat Édouard Philippe. Pas sur la repentance.
Je ne demande à aucun Français contemporain de porter personnellement la culpabilité de ses ancêtres. Pas davantage sur une compétition mémorielle. J’attends une réponse politique. Quelle capacité de décision supplémentaire pour La Réunion ? Quelle maîtrise de nos choix économiques ? Quelle politique adaptée à notre environnement régional ? Quelle place pour notre langue, notre culture, notre histoire ? Quel rapport entre égalité républicaine et pouvoir local ? Et surtout : qu’est-il prêt à laisser décider ici plutôt que décider pour nous depuis Paris ? C’est finalement la question que son voyage laisse ouverte.
En décembre, j’avais écrit que nier le caractère criminel de la colonisation pouvait devenir un programme politique. Aujourd’hui, je préciserais ma pensée. Le danger n’est pas seulement dans la manière dont un candidat raconte hier. Il est dans ce que cette lecture peut révéler de sa manière de penser demain. Édouard Philippe est venu à La Réunion. Il nous a écoutés. Il a découvert certaines de nos difficultés. Il a même coupé quelques cannes. Mais après plusieurs siècles durant lesquels d’autres ont décidé pour nous, la question que je veux poser au candidat à la présidence n’est plus seulement ce qu’il pense de notre passé. Elle est beaucoup plus simple. Monsieur Philippe, si vous devenez président, qu’êtes-vous réellement prêt à nous laisser décider nous-mêmes ? Parce qu’à La Réunion, nous ne demandons plus seulement à être mieux écoutés. Nous demandons à pouvoir décider.
Par Patrice SADEYEN – Le 04/09/2026