Expulsion au Port : quand le préfet fait de la famille le bouc émissaire du narcotrafic

« Ce n’est pas mon problème. » C’est par cette petite phrase, prononcée en direct sur le plateau du 12h30 de Réunion La 1ère le 18 septembre 2026, que le préfet Patrice Latron a scellé l’expulsion d’une famille portoise. Un mineur du foyer est mis en cause dans un trafic de stupéfiants ? Toute la famille perdra son logement social. Peu importe où elle ira. Peu importe ce qu’elle deviendra. « Elle sera expulsée », a tranché le représentant de l’État.
Une annonce en trompe-l’œil
Le préfet invoque la loi du 13 juin 2025 visant à sortir la France du piège du narcotrafic. Son article 62 permet au représentant de l’État d’enjoindre au bailleur social de saisir la justice pour résilier le bail lorsque des agissements liés au trafic troublent gravement l’ordre public et qu’une condamnation a été prononcée. Le tribunal a rendu un jugement favorable. Une première à La Réunion, s’est félicité Patrice Latron.
Sauf que la réalité est toute autre. Selon les informations recueillies par Imaz Press, les faits reprochés au mineur remonteraient à près de deux ans. Depuis, le jeune concerné aurait quitté La Réunion et vit dans l’Hexagone. Et surtout, la famille a immédiatement fait appel de la décision. Or, en droit français, un appel suspend l’exécution du jugement si aucune exécution provisoire n’a été ordonnée. Autrement dit, à ce stade, cette famille ne peut pas être expulsée.
Pourquoi, dès lors, avoir annoncé une expulsion « imminente » ? Pourquoi ne pas avoir mentionné l’appel ? Pourquoi ne pas avoir précisé que le mineur mis en cause n’est plus sur le territoire ?
Le précédent du Val-d’Oise
Cette affaire réunionnaise n’est pas un cas isolé. En octobre 2025, dans le Val-d’Oise, une famille de Franconville a été expulsée de son HLM. Le motif ? Les actes commis par le fils, âgé de 22 ans : stupéfiants, recel, violences sur un gardien. La mère et la sœur, elles, n’avaient rien fait. Elles ont perdu leur toit.
Le préfet du Val-d’Oise, Philippe Court, assumait alors la doctrine : « Quand on habite dans un logement social, on a des droits, mais on a aussi des devoirs. » Et d’ajouter : « On est aussi responsable des gens que l’on héberge. ». Traduction, si un membre du foyer dérape, toute la famille paie.
Le maire LR de Franconville, Xavier Melki, surenchérissait : « L’argent du contribuable n’a pas à financer le logement des délinquants. ». Une formule qui claque, mais qui omet un détail : la mère et la sœur du délinquant n’ont, elles, commis aucun délit. Elles sont simplement nées dans la même famille.
« Monsieur le Préfet, si ! C’est précisément votre problème »
À La Réunion, l’Union des Femmes Réunionnaises (UFR) a réagi avec une vigueur certiane. Dans un communiqué cinglant, l’association refuse de « minimiser la gravité des trafics » et reconnaît que « la sécurité est un droit ». Mais elle pose la question qui devrait tous nous heurter : « Un mineur est mis en cause : toute sa famille doit-elle perdre son toit ? ».
À la petite phrase du préfet, l’UFR répond : « Monsieur le Préfet, si ! C’est précisément votre problème. » Et d’énumérer : « C’est votre problème parce que le logement relève de l’action publique. C’est votre problème parce que la prévention de la délinquance et la protection des mineurs nécessitent l’intervention des services de l’État. ».
L’association rappelle l’évidence que la communication préfectorale semble avoir oubliée. Un mineur délinquant doit répondre de ses actes dans le cadre de la justice des mineurs. Il doit être responsabilisé, protégé et accompagné, pas transformé en prétexte pour jeter sa famille à la rue.
Une mesure contre-productive
Car c’est bien là que le bât blesse. En quoi expulser une famille entière résout-il le problème du narcotrafic ? La réponse est simple : en rien.
Le trafic ne disparaît pas. Il se déplace. Les réseaux ont cette capacité à se réorganiser, à trouver de nouvelles « petites mains » dans la précarité qu’ils contribuent eux-mêmes à entretenir. Comme le soulignait le groupe Écologiste et Social lors des débats parlementaires sur la loi narcotrafic, cette mesure « ne ferait qu’accroître la misère sociale sur laquelle prospèrent les réseaux de narcotrafic ».
À Sète, en octobre 2025, une famille a été expulsée en application de cette même loi. La préfecture de l’Hérault a précisé, avec une franchise déconcertante, que « aucun dispositif de prise en charge, au titre de l’hébergement d’urgence » n’avait été activé. La famille s’est retrouvée à la rue. Et le trafic, lui, a continué.
L’UFR le dit aussi, « Expulser une famille, cela risque au contraire d’ajouter de la précarité à une situation déjà difficile. ». Une précarité qui, chacun le sait, est le terreau fertile de la délinquance.
La force ou le droit ?
Derrière cette affaire, une question de fond : que reste-t-il du principe de responsabilité individuelle ? La Ligue des droits de l’Homme à La Réunion, dans un communiqué du 21 septembre, rappelle que le droit français repose sur ce pilier : nul n’est pénalement responsable que de son propre fait. Et que la protection des mineurs impose une réponse éducative, pas une sanction collective.
Parce qu’une société qui préfère la mise à la rue d’une famille à l’accompagnement d’un mineur n’a pas choisi la fermeté. Elle a choisi la facilité. Et la facilité, face au narcotrafic, n’a jamais rien résolu.
Par Jean Fauconnet – Le 21/09/2026