Gabriel Serville, l’homme qui a voulu sortir la Guyane de sa dépendance

Gabriel Serville

Député, maire, président de la Collectivité territoriale : en quinze ans de vie politique, Gabriel Serville a incarné une ambition simple et radicale pour son territoire, celle de cesser de subir les décisions prises ailleurs. Retour sur un parcours de combat, entre avancées concrètes et résistances d’un État qui n’a jamais vraiment lâché la main.

D’un lycée de Matoury à l’Assemblée nationale

Rien ne prédestinait ce professeur de mathématiques, devenu proviseur, à faire de la politique son métier. Et pourtant. En 2008, Gabriel Serville entre au conseil municipal de Matoury dans l’opposition. Deux ans plus tard, il est élu conseiller régional. En 2012, il franchit un cap décisif : il devient député de la première circonscription de Guyane, succédant à Christiane Taubira et siégeant au sein du groupe de la Gauche démocrate et républicaine.

Très vite, il choisit ses combats. L’orpaillage illégal, d’abord. Dès 2014, il alerte : 479 sites clandestins recensés, dix tonnes d’or extraites chaque année, treize tonnes de mercure déversées dans les cours d’eau. Il dénonce, interpelle, enquête. Ce ne sera jamais un combat de salon.

En 2014, il devient maire de Matoury. En 2021, sa liste remporte les élections territoriales avec près de 55 % des voix. Le 2 juillet, il prend la tête de la Collectivité territoriale de Guyane. Le « Péyi Guyane », son mouvement fondé en 2018 après son départ du Parti socialiste guyanais, a désormais une tribune.

L’autonomie, ce combat qui n’a jamais cessé

C’est la colonne vertébrale de son mandat. Pour Gabriel Serville, la Guyane ne pourra pas se développer tant qu’elle restera dépendante de décisions prises à Paris. Il plaide pour un statut sui generis, un cadre juridique sur mesure permettant à la collectivité d’édicter ses propres « lois-pays », adaptées aux réalités amazoniennes.

Il ne se contente pas de discours. Dès 2022, il relance le dossier, installe un comité de pilotage, fait adopter des propositions concrètes sur les compétences, la fiscalité, la représentation des peuples autochtones. En mai 2026, il obtient d’Emmanuel Macron un engagement de principe pour ce statut. Une promesse qui engage l’État au-delà du mandat présidentiel.

Mais Serville le sait : rien n’est gagné. Le chantier reste inachevé. Et l’État, malgré les annonces, continue de tenir les cordons de la bourse.

La Caricom, quatorze ans de patience

Il y a des victoires qui se mesurent en décennies. L’adhésion de la Guyane à la Communauté caribéenne (Caricom) en est une. Le 7 juillet 2026, après quatorze ans de négociations, la collectivité devient membre associé. Un pas symbolique et concret car la Guyane siège désormais dans les agences régionales de coopération (gestion des risques, santé publique, télécommunications) et dialogue directement avec ses voisins.

Serville ne s’est pas arrêté là. Il a renforcé les liens bilatéraux, notamment avec le Guyana, sur des dossiers sensibles comme la pêche illégale, l’exploration pétrolière, la sécurité aux frontières. Pour lui, la Guyane n’est pas un confetti français perdu en Amérique du Sud. C’est un territoire caribéen et amazonien, avec une voix à faire entendre.

Quand l’urgence sociale rattrape les grandes ambitions

On l’oublie trop souvent mais gouverner la Guyane, c’est d’abord gérer l’urgence. Dès ses cent premiers jours à la tête de la CTG, Serville organise la rentrée scolaire avec le rectorat pour débloquer les affectations et les transports. Il met en place une aide territoriale pour les étudiants contraints de poursuivre leurs études hors du département. Il conventionne avec le RSMA pour la formation professionnelle des jeunes.

Des mesures concrètes mais qui disent quelque chose. Pour Serville, l’autonomie n’a de sens que si elle améliore la vie quotidienne des Guyanais.

Face à l’État, une tension assumée

Il faut le dire, Gabriel Serville n’a jamais été un homme docile. En 2026, il annonce une période d’austérité pour la Guyane, après une baisse des dotations de l’État de 80 millions d’euros. Il dénonce publiquement l’absence de réponses gouvernementales sur les dossiers prioritaires (financement des lycées, orpaillage, hydrocarbures). Il va jusqu’à refuser de rencontrer une ministre des Outre-mer en déplacement.

Certains y verront de l’intransigeance. D’autres, la dignité d’un élu qui refuse de cautionner une relation de dépendance qu’il juge humiliante. Une chose est sûre, Serville n’a jamais dissocié son mandat d’une exigence, celle de la dignité pour son peuple.

Ce qu’il laisse en héritage

Gabriel Serville est décédé le 30 septembre 2026, à 67 ans, des suites d’un cancer de l’estomac. Les hommages ont afflué de tous bords : Emmanuel Macron, Jean-Luc Mélenchon, la ministre des Outre-mer, le Premier ministre. Tous ont salué son engagement, son dévouement, sa constance.

Mais au-delà des mots, il reste des actes. Une adhésion à la Caricom. Un projet statutaire sur la table. Des lycées construits, des étudiants soutenus, des jeunes formés. Et surtout, une idée forte : la Guyane n’a pas à demander la permission d’exister.

Son combat pour l’autonomie n’est pas terminé. Il appartient désormais à ceux qui lui succéderont de le poursuivre. Gabriel Serville aura montré et démontré qu’il était possible de le porter sans jamais renoncer.

Par Jean Fauconnet – Le 05/10/2026