Ils ont supprimé l’amendement, pas le problème

AMENDEMENT chiens errants

Je ne célèbre jamais la disparition d’une mauvaise solution lorsqu’aucune bonne solution n’est encore sur la table.

Il y a quelques jours, dans Mazavaroo, puis dans L’Imposteur, j’écrivais que l’abattage des chiens errants n’était pas une politique publique. J’y voyais l’aveu d’un échec collectif, celui d’un système incapable d’anticiper, de prévenir et d’agir autrement que dans l’urgence. Aujourd’hui, la commission mixte paritaire a supprimé cet amendement. Beaucoup parlent de victoire. Je ne m’y résous pas. Car je refuse de confondre la suppression d’un texte avec la résolution d’un problème. À La Réunion, l’errance canine est toujours là. Et c’est elle que je regarde.

Je vais commencer par une évidence. Je ne suis pas déçu que l’amendement ait été supprimé. Je n’ai jamais souhaité que l’abattage des chiens errants devienne l’horizon de notre politique publique. Une société qui en arrive à tuer faute d’avoir su prévenir reconnaît d’abord sa propre faillite.

C’est précisément ce que j’avais écrit dans Mazavaroo, puis dans L’Imposteur.Je n’y défendais pas l’abattage. Je dénonçais l’absence de politique. Je dénonçais le fait que l’on transforme une mesure exceptionnelle en réponse à des décennies de renoncements. Aujourd’hui, l’amendement disparaît. Très bien. Mais permettez-moi une question. Qu’est-ce qui disparaît avec lui ? Les meutes de chiens ? Les abandons ? Les morsures ? Les attaques sur les élevages ? La peur de certains habitants de traverser leur quartier à pied ? La réponse est non. Alors pourquoi devrais-je applaudir ?

Je remarque une chose qui me préoccupe de plus en plus. Notre époque adore supprimer les symboles. Elle croit que retirer un mot, un article de loi, une formule ou un panneau suffit à modifier la réalité. Je ne partage pas cette illusion. Les problèmes ne disparaissent jamais parce qu’on cesse d’en parler. Ils disparaissent lorsqu’on agit sur leurs causes. L’errance canine n’est pas née de cet amendement. Elle existait bien avant lui. Elle continuera d’exister après lui si rien ne change. Je refuse donc les victoires de communication. Je préfère les résultats. Je préfère les chiffres. Je préfère les actes.

Depuis des années, j’entends les mêmes discours. On promet une grande campagne de stérilisation. On annonce une meilleure identification. On promet davantage de moyens aux communes. On parle d’éducation. On évoque les abandons. Puis le temps passe. Et le problème grossit. Je ne cherche pas aujourd’hui à opposer les défenseurs des animaux à ceux qui réclament davantage de sécurité. Je refuse cette caricature. Je refuse que l’on fasse croire qu’il faudrait choisir entre aimer les animaux et protéger les êtres humains. Cette opposition est intellectuellement paresseuse. Une société responsable doit être capable de faire les deux. Elle doit protéger les animaux de l’abandon. Elle doit protéger les habitants des conséquences de cet abandon. Les deux combats ne s’annulent pas. Ils sont les deux faces d’une même responsabilité.

Je pense souvent à cette formule. Une politique publique se juge moins à ce qu’elle interdit qu’à ce qu’elle rend inutile.

Si l’on avait mené depuis vingt ans une véritable politique de stérilisation, d’identification, de contrôle des naissances, de responsabilisation des propriétaires et d’accompagnement des associations, aurions-nous seulement eu ce débat ? Je ne le crois pas. C’est pourquoi je considère que le véritable scandale ne réside pas dans un amendement. Il réside dans les décennies qui l’ont rendu imaginable. Je veux désormais entendre autre chose. Je veux connaître le calendrier des campagnes de stérilisation. Je veux connaître les budgets. Je veux connaître les objectifs. Je veux connaître les indicateurs. Combien de chiens identifiés ? Combien de chiens stérilisés ? Combien d’abandons poursuivis ? Combien de communes accompagnées ? Combien d’associations soutenues durablement ? Voilà les questions qui m’intéressent. Parce qu’elles seules permettront de savoir si nous avançons. Je ne demande pas des promesses. Je demande une stratégie. Je ne demande pas des émotions. Je demande une politique publique. Je ne demande pas un débat permanent. Je demande des résultats mesurables. Car le véritable courage politique ne consiste pas à dire non. Il consiste à construire un oui crédible. Oui à une politique de prévention. Oui à une responsabilité partagée. Oui à des moyens adaptés. Oui à une coordination entre l’État, les collectivités, les vétérinaires, les associations et les citoyens. Oui à une vision de long terme.

Je suis persuadé que La Réunion possède toutes les compétences nécessaires. Ce qui lui manque n’est pas l’intelligence. Ce qui lui manque, c’est la continuité. Nous changeons de méthode au gré des émotions. Nous réagissons après chaque drame. Puis nous oublions. J’aimerais que cette fois soit différente. J’aimerais que la suppression de cet amendement ne serve pas à refermer le dossier. J’aimerais qu’elle oblige enfin chacun à prendre ses responsabilités. Car il est désormais impossible de se cacher derrière cette disposition législative. Elle n’existe plus. Il n’y a donc plus d’excuse.

Celles et ceux qui se sont opposés à l’abattage portent maintenant une responsabilité supplémentaire. Ils ont convaincu le Parlement qu’une autre voie était possible. Je souhaite sincèrement qu’ils aient raison. Je souhaite sincèrement qu’ils disposent des solutions qu’ils appellent de leurs vœux. Parce que, si rien ne change, nous reviendrons exactement au même point. Et ce sera un nouvel échec. Pas celui d’un amendement. Celui de notre incapacité à transformer nos convictions en politiques publiques.

Je n’applaudirai ni la victoire des uns, ni la défaite des autres. Je n’ai jamais considéré cette affaire comme un concours d’opinions. Je regarde une seule chose : la réalité. Le jour où plus aucun enfant n’aura peur de croiser une meute de chiens. Le jour où plus aucun agriculteur ne retrouvera son cheptel massacré. Le jour où les refuges ne seront plus saturés. Le jour où l’abandon d’un animal deviendra l’exception et non la règle. Alors, oui. Je parlerai de victoire.

En attendant, je refuse de célébrer la disparition d’un amendement. Je continuerai à réclamer la disparition des causes qui l’ont rendu possible.

Par Patrice SADEYEN – 07/08/2026

Crédit photo : Patrice Sadeyen