Ils veulent rendre la solidarité facultative

Il existe des décisions politiques qui, à elles seules, révèlent l’état moral d’une époque. L’amendement adopté au Sénat visant à rendre facultatifs les Centres communaux d’action sociale n’est pas une simple réforme administrative. C’est un signal politique. Un signal inquiétant. Celui d’un pays qui semble considérer que la solidarité est devenue une charge avant d’être un devoir. À La Réunion, où des milliers de familles vivent déjà dans la précarité, cette perspective suscite non seulement des interrogations, mais aussi une profonde colère.
Il y a des moments où l’indignation devient un devoir. Celui-ci en fait partie. Depuis plusieurs jours, les défenseurs de cette réforme répètent le même mot comme un mantra : simplification. Simplification des normes. Simplification des procédures. Simplification des structures. À les entendre, il ne s’agirait que d’un ajustement technique destiné à alléger les contraintes pesant sur les collectivités. Mais derrière les mots choisis par les technocrates se cache une réalité beaucoup moins anodine. Car enfin, de quoi parle-t-on ? Parle-t-on de supprimer une commission devenue inutile ? Parle-t-on d’éliminer une formalité administrative absurde ? Parle-t-on de réduire une procédure redondante ? Non. On parle de rendre FACULTATIFS les Centres communaux d’action sociale.
Autrement dit, on parle de l’un des derniers remparts institutionnels existant entre la pauvreté et l’abandon. Et c’est précisément cela qui provoque la colère. Parce qu’il faut être sérieusement déconnecté des réalités sociales pour imaginer que le problème principal de la France de 2026 serait l’existence de trop de structures consacrées à l’aide aux plus fragiles. Partout, les indicateurs sociaux se dégradent. Le nombre de personnes âgées isolées augmente. Les familles monoparentales se multiplient. Les travailleurs pauvres deviennent une réalité massive. Le coût de la vie explose. L’accès au logement se dégrade. L’accès aux soins devient plus difficile. Les associations tirent la sonnette d’alarme. Les collectivités peinent à répondre aux demandes. Et c’est précisément dans ce contexte qu’émerge l’idée de rendre facultatives les structures chargées de l’action sociale. Comment ne pas être stupéfait ? Comment ne pas voir le contresens ? Comment ne pas s’interroger sur les priorités réelles qui inspirent ce type de réforme ? Car il faut avoir l’honnêteté de le dire. Les CCAS ne sont pas parfaits. Ils peuvent être lourds. Ils peuvent être imparfaits. Ils peuvent parfois manquer d’efficacité. Mais lorsqu’un système présente des faiblesses, la réponse logique consiste à le renforcer ou à le réformer. Pas à le rendre optionnel.
Imagine-t-on rendre facultatifs les services d’incendie parce qu’ils coûtent cher ? Imagine-t-on rendre facultatifs les établissements scolaires parce qu’ils sont complexes à gérer ? Imagine-t-on rendre facultatifs les hôpitaux parce qu’ils représentent une charge budgétaire ? Bien sûr que non. Parce que certaines missions relèvent de l’intérêt général. Parce qu’elles incarnent une responsabilité collective. Parce qu’une société civilisée accepte d’y consacrer des moyens. Alors pourquoi la solidarité serait-elle la seule fonction publique dont l’existence devrait désormais dépendre des arbitrages budgétaires locaux ?
Cette question est d’autant plus légitime à La Réunion. Notre île connaît des niveaux de pauvreté qui n’ont rien de comparables avec ceux de la plupart des territoires métropolitains. Des quartiers entiers vivent dans une fragilité permanente. Des familles basculent dans la précarité au moindre accident de la vie. Des retraités survivent avec des revenus extrêmement faibles. Des jeunes diplômés enchaînent les contrats précaires. Des travailleurs ne parviennent plus à vivre décemment de leur salaire. Tout cela n’est pas une théorie. Tout cela n’est pas un rapport administratif. Tout cela est la réalité quotidienne de milliers de Réunionnais.
Alors lorsque l’on explique que les CCAS pourraient devenir facultatifs, beaucoup entendent autre chose. Ils entendent qu’une nouvelle fois, ce sont les mécanismes de protection sociale qui se retrouvent dans le viseur. Ils entendent qu’une nouvelle fois, les économies budgétaires semblent peser davantage que les réalités humaines. Ils entendent qu’une nouvelle fois, ceux qui prennent les décisions paraissent vivre très loin des difficultés qu’ils prétendent administrer.
Car il existe une constante dans l’histoire politique contemporaine. Les réformes sont rarement présentées pour ce qu’elles sont. On ne parle jamais de réduction. On parle d’optimisation. On ne parle jamais d’abandon. On parle de modernisation. On ne parle jamais d’affaiblissement. On parle d’adaptation. Aujourd’hui encore, le vocabulaire utilisé est révélateur. On parle de simplification. Mais pour les familles qui poussent chaque semaine la porte d’un CCAS, il ne s’agit pas d’une simplification. Il s’agit d’une inquiétude. Une inquiétude parfaitement légitime. Car lorsqu’une structure cesse d’être obligatoire, rien ne garantit qu’elle sera maintenue partout avec la même ambition.
Certaines communes conserveront probablement leur CCAS. D’autres pourraient être tentées de réduire progressivement leurs moyens. D’autres encore pourraient considérer que d’autres priorités méritent davantage d’attention. Et c’est précisément là que réside le danger. La solidarité deviendrait variable selon les territoires. Variable selon les budgets. Variable selon les majorités politiques. Variable selon les circonstances. Or la solidarité ne devrait jamais être variable. Elle devrait être un principe. À travers cet amendement, une question plus profonde apparaît. Quel modèle de société sommes-nous en train de construire ? Une société où l’action publique demeure le garant de la cohésion collective ? Ou une société où la protection des plus fragiles devient progressivement conditionnelle ?
Cette interrogation dépasse largement le cadre des CCAS. Elle concerne la philosophie même des politiques publiques. Depuis plusieurs années, une logique semble s’imposer. Chaque structure est regardée d’abord sous l’angle de son coût. Chaque dispositif est évalué principalement à travers sa dépense. Chaque mission est interrogée au regard de son rendement. La solidarité devient ainsi un poste budgétaire parmi d’autres. Et c’est peut-être cela qui est le plus inquiétant. Car lorsqu’une société commence à considérer les plus fragiles comme une charge financière avant de les considérer comme des êtres humains, elle s’engage sur une pente dangereuse.
À La Réunion, cette pente est particulièrement risquée. Parce que les inégalités sont déjà immenses. Parce que les fragilités sont déjà nombreuses. Parce que les mécanismes de solidarité sont souvent les seuls amortisseurs sociaux dont disposent les populations les plus modestes. Il est donc parfaitement légitime de s’indigner. Non par réflexe idéologique. Non par posture partisane. Mais parce que la mesure proposée envoie un message extrêmement préoccupant.
Ce message est simple. Lorsqu’il faut simplifier, c’est encore la solidarité qui est appelée à faire un effort. Jamais les mécanismes qui produisent les inégalités. Jamais les logiques qui concentrent les richesses. Jamais les structures qui éloignent les centres de décision des réalités vécues. Toujours la solidarité. Toujours les plus fragiles. Toujours ceux qui disposent déjà du moins de pouvoir.
Une société se juge à la manière dont elle traite ceux qui ont le moins. Pas ceux qui ont le plus. Pas ceux qui disposent déjà de toutes les ressources nécessaires pour se défendre. Les personnes âgées isolées. Les familles en difficulté. Les travailleurs pauvres. Les jeunes en rupture. Les personnes handicapées. Les oubliés des statistiques. Ce sont eux qui mesurent réellement la valeur d’une République.
Rendre les Centres communaux d’action sociale facultatifs ne fera pas disparaître la pauvreté. Ne réduira pas les inégalités. Ne renforcera pas la cohésion nationale. Cela risque seulement de fragiliser davantage ceux qui le sont déjà. Et lorsqu’un pays commence à considérer que la solidarité est optionnelle, il ne simplifie pas son administration. Il affaiblit son âme.
Par Patrice SADEYEN – Le 03/06/2026