J’ai appris à saluer le drapeau

Personne ne m’a appris à saluer mon histoire
J’avais dix ans lorsque j’ai intégré l’École Militaire Préparatoire de La Réunion du Tampon. On m’a appris le garde-à-vous, le respect du drapeau, la discipline, le sens du devoir et de la Nation. J’ai longtemps considéré cette histoire comme la mienne. Aujourd’hui, je me pose une question simple : comment continuer à célébrer une République qui me demande de connaître son histoire, mais qui refuse encore trop souvent de reconnaître pleinement la mienne ?
J’avais dix ans. À dix ans, on ne choisit pas encore son rapport à l’histoire. On reçoit ce que les adultes décident de transmettre. Lorsque j’ai intégré l’École Militaire Préparatoire de La Réunion, j’ai découvert un univers où chaque geste avait un sens. J’ai appris à me mettre au garde-à-vous devant le drapeau français au son du clairon. J’ai appris la discipline. J’ai appris la rigueur. J’ai appris que servir supposait d’abord de respecter. J’ai intégré la fanfare militaire. J’ai porté la grosse caisse. J’ai découvert la puissance des cérémonies, la précision des défilés, la force du collectif. J’ai également appris le lien presque sacré qui unit un soldat à son arme. Non comme une fascination pour la violence, mais comme une responsabilité. Une arme ne représente pas seulement une capacité à combattre. Elle engage une parole, une fidélité, un serment.
Tout cela m’a construit. Je ne renie absolument rien de cette période de ma vie. Mais les années passent. Et certaines questions finissent toujours par s’imposer. Au nom de quelle histoire me tenais-je au garde-à-vous ? À quelle mémoire rendais-je hommage ? Je connaissais la prise de la Bastille. Je connaissais Valmy. Je connaissais Austerlitz. Je connaissais Verdun. Je connaissais le Débarquement. Je connaissais les grands noms de la République. Je connaissais les symboles de la Nation. Mais je ne connaissais presque rien de l’histoire de mon île.
Personne ne m’avait expliqué pourquoi le 20 décembre 1848 constituait l’une des dates fondatrices de La Réunion. Personne ne m’avait véritablement parlé de la révolte de Saint-Leu de 1811. Personne ne m’avait enseigné ce qu’avait été l’engagisme après l’abolition. Personne ne m’avait expliqué que l’histoire réunionnaise ne se résumait pas à quelques chapitres annexes dans un manuel scolaire. Comme si notre histoire pouvait attendre. Comme si elle n’était pas indispensable pour comprendre la France.
Puis j’ai grandi. J’ai commencé à lire. À chercher. À écouter les historiens. A devenir ami avec des hommes comme Sudel Fuma, les frères Waro (Gaston d’abord, Danyièl ensuite), à écouter les amis de mon père qu’étaient Serge Sinimalé, Jean-Baptiste Ponama ou Joseph Varondin. À interroger les archives. Et j’ai découvert une réalité que l’on ne m’avait jamais racontée.
En 1789, lorsque la Révolution éclate et que la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen proclame que les hommes naissent libres et égaux en droits, Bourbon demeure une colonie esclavagiste. Pendant que Paris célèbre la liberté, des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants vivent toujours sous le régime de l’esclavage.
Lorsque la Convention vote l’abolition en 1794, cette décision n’est même pas appliquée ici. Il faudra attendre 1848. Cinquante-quatre années supplémentaires.
Cinquante-quatre années pendant lesquelles la liberté proclamée ne s’applique toujours pas à tous. Cette contradiction n’est pas une histoire réunionnaise. C’est une histoire française. Voilà pourquoi je ne peux plus regarder le 14 juillet avec les mêmes yeux. Je ne conteste pas l’importance historique de la Révolution française. Je conteste l’idée selon laquelle son récit suffirait à raconter la France. Parce que la France ne s’est pas construite uniquement à Paris. Elle s’est aussi construite à Saint-Denis de La Réunion, à Saint-Leu, en Guadeloupe, en Martinique, en Guyane, à Mayotte, en Nouvelle-Calédonie, en Polynésie et dans tous ces territoires que l’on continue trop souvent à considérer comme des périphéries.
Pendant des décennies, nous avons appris votre histoire. Nous avons appris vos héros. Nous avons appris vos dates. Nous avons appris vos batailles. Nous avons appris vos révolutions. Nous avons appris vos mémoires.
Nous les avons faites nôtres. Mais combien de Français connaissent aujourd’hui les nôtres ? Combien savent ce que représente réellement le 20 décembre ? Combien savent ce que fut l’engagisme ? Combien connaissent les combats des esclaves réunionnais ? Combien savent que la première abolition de l’esclavage ne fut jamais appliquée à Bourbon ?
Cette asymétrie n’est pas anodine. Elle produit une hiérarchie des mémoires. Certaines deviennent nationales. D’autres demeurent locales. Certaines sont enseignées comme fondatrices. D’autres restent confinées dans ce qui demeure, encore aujourd’hui, l’angle mort de la mémoire nationale. C’est précisément cette logique que je refuse.
Je ne demande pas que l’on oublie la Bastille. Je demande que l’on cesse d’oublier le 20 décembre. Je ne demande pas que l’on retire le 14 juillet des calendriers. Je demande que l’histoire de La Réunion cesse enfin d’être considérée comme un supplément. Et cette réflexion dépasse largement les commémorations.
Si la République reconnaît que les territoires ultramarins possèdent des réalités historiques, géographiques, économiques et sociales spécifiques, pourquoi cette reconnaissance s’arrêterait-elle aux discours officiels ? Pourquoi ne pourrait-elle pas conduire à davantage de responsabilités locales ? Pourquoi continuer à croire que l’égalité impose l’uniformité ? Traiter de manière identique des réalités profondément différentes ne produit pas toujours l’égalité. Cela produit parfois l’injustice.
Je ne réclame pas un privilège. Je réclame une cohérence. Je réclame une réciprocité. Je réclame que la France accepte enfin d’apprendre aussi de ses Outre-mer. Parce qu’une Nation qui ignore une partie de sa propre histoire finit toujours par mal se comprendre elle-même.
Aujourd’hui, je ne célèbre plus le 14 juillet. Ce n’est ni un geste de haine, ni un refus de dialoguer. C’est une conséquence. Je refuse de célébrer une promesse qui ne s’est jamais pleinement accomplie pour tous. Je refuse de participer à un récit qui continue à demander aux Réunionnais de connaître l’histoire nationale tout en acceptant que la leur demeure largement méconnue. Je n’attends pas que l’on pense comme moi. J’attends que l’on accepte enfin de regarder cette contradiction en face. Parce qu’une mémoire commune ne se décrète pas. Elle se construit. Et elle ne peut se construire qu’à une seule condition : que chacun accepte de reconnaître l’histoire de l’autre comme une partie de sa propre histoire.
Je ne célèbre plus le 14 juillet. Le jour où le 20 décembre sera enseigné avec la même évidence que le 14 juillet, où la révolte de Saint-Leu trouvera naturellement sa place dans le récit national, où les héritages de l’esclavage, de l’engagisme et des Outre-mer seront enfin reconnus comme des héritages français à part entière, alors peut-être reconsidérerai-je ma position. En attendant, je continuerai à poser les questions qui dérangent. Je continuerai à écrire. Je continuerai à rappeler que la République ne peut pas exiger de moi une fidélité qu’elle refuse d’accorder à mon histoire. Et si l’on me demande de me taire parce que ces questions bousculent les certitudes, ma réponse sera celle que l’Histoire a retenue sous le célèbre nom du mot de Cambronne. MERDE !
Par Patrice SADEYEN – Le 22/07/2026