La colonisation est aussi entrée dans nos miroirs

LA COLONISATION

Nous savons parler de l’esclavage, de l’engagisme, des rapports de domination qui ont construit La Réunion. Mais il existe un héritage colonial beaucoup plus difficile à regarder : celui qui s’est installé dans nos critères de beauté. Dans notre manière de parler d’une peau, d’un cheveu, d’un visage. Et parfois dans notre propre regard sur nous-mêmes.

Il y a des dominations que l’on sait dater. L’esclavage, son abolition, l’engagisme, les lois coloniales : tout cela laisse des traces. Des textes, des registres, des noms, des archives. Mais comment dater le moment où une société commence à regarder certains de ses propres traits physiques comme des défauts ?

C’est la question qui m’est venue en lisant Juliette Sméralda. La sociologue a beaucoup travaillé sur le rapport au corps et au cheveu dans les sociétés noires et afrodescendantes. Une de ses phrases m’a arrêté : « Le modèle de beauté qu’on vend aux femmes du continent n’est pas africain. » Elle parle de l’Afrique. Moi, immédiatement, j’ai pensé à La Réunion. À nos familles. À nos peaux. À nos cheveux. Et surtout à tous ces petits mots entendus depuis l’enfance et auxquels nous ne faisons parfois même plus attention. Parce qu’ici aussi, la colonisation est entrée dans nos miroirs.

Soyons précis. Il n’existe pas une « beauté africaine » qui aurait été identique partout avant la colonisation. L’Afrique est trop vaste, ses peuples et ses cultures trop différents pour raconter une histoire aussi simple. Mais cette diversité ne change rien au fond du problème. La société bourbonnaise puis réunionnaise s’est construite dans un ordre où la couleur, l’origine, le statut juridique, la propriété et le pouvoir n’étaient pas sans rapport. Pendant l’esclavage, être blanc, libre, esclave, affranchi, propriétaire ou possédé ne relevait évidemment pas de catégories sociales indépendantes de l’origine et de la couleur. Ces siècles ont laissé des traces. Pas nécessairement sous la forme grossière d’une règle disant : peau claire égale beauté. C’est plus profond que cela. Qui représente la réussite ? Qui apparaît comme distingué ? Quel cheveu est considéré comme « propre », « sérieux » ou « bien coiffé » ? Quels traits sont qualifiés de fins ? Que dit-on lorsqu’un bébé naît plus clair ou plus foncé que ses frères et sœurs ? Nous connaissons ces conversations. Elles ont existé dans nos familles. Certaines existent encore.

On me répondra que chacun a ses préférences. Bien sûr. Mais nos goûts ne tombent pas du ciel. Ils se construisent avec ce que nous voyons, ce que nos familles nous transmettent, ce que l’école valorise, ce que montrent la publicité, la télévision, le cinéma et maintenant les réseaux sociaux. C’est pour cela que je refuse deux discours. Le premier consisterait à expliquer qu’une femme noire qui éclaircit sa peau ou se défrise les cheveux serait nécessairement une victime inconsciente de la colonisation. Ce serait simpliste et surtout terriblement paternaliste. Le second consiste à prétendre que tout cela ne relèverait que du choix individuel. Je n’y crois pas davantage. Nous choisissons. Mais nous choisissons dans un monde qui nous a déjà appris ce qui était beau, désirable, élégant, professionnel ou présentable. La question n’est donc pas de juger le choix d’une femme. Elle est de comprendre comment nous avons appris à préférer certaines apparences à d’autres. C’est ici que le sujet me touche vraiment.

Nous aimons parler de notre métissage. Et ce métissage est une réalité de notre histoire. Mais le mot peut aussi devenir confortable. Parce qu’une société métissée n’est pas automatiquement une société dans laquelle toutes les composantes de ce métissage ont bénéficié de la même reconnaissance. Il suffit parfois d’écouter. Les expressions. Les plaisanteries. Les commentaires sur la couleur d’un bébé. Les remarques sur les cheveux. Ce qui serait « joli ». Ce qui serait « fin ». Ce qui serait « présentable ». Je ne vais pas prétendre que chaque remarque entendue dans une famille réunionnaise serait une survivance directe de l’esclavage. Ce serait trop facile. Je pose une question plus inconfortable : d’où viennent nos critères ? Prenons le cheveu. Pourquoi le cheveu crépu a-t-il si souvent été considéré comme quelque chose qu’il fallait discipliner, lisser, dompter ? Pourquoi « bien coiffé » a-t-il parfois voulu dire : moins crépu ? Pourquoi certaines personnes ont-elles appris très jeunes que leurs cheveux naturels pouvaient devenir un problème à l’école, dans le monde professionnel ou simplement dans le regard des autres ? Ce n’est pas seulement une histoire de coiffure. Quand un enfant comprend que quelque chose qu’il porte naturellement doit être corrigé pour être davantage accepté, il apprend quelque chose sur lui-même. Et ce genre d’apprentissage peut rester longtemps.

Il y a aussi une réalité beaucoup moins abstraite : le marché. Produits éclaircissants, défrisants, extensions, filtres numériques, cosmétiques, chirurgie esthétique… Nos insatisfactions valent de l’argent. L’industrie n’a même pas besoin de poursuivre consciemment un projet colonial. Elle trouve une insécurité, puis elle vend ce qui permettra prétendument de la corriger. Et notre époque produit un paradoxe assez cruel.  Certains traits longtemps moqués ou dévalorisés lorsqu’ils étaient portés par des personnes noires peuvent devenir désirables lorsqu’ils deviennent des tendances. Des lèvres plus épaisses. Certaines coiffures. Certaines silhouettes. Hier, défaut. Aujourd’hui, tendance. Mais pas nécessairement sur les mêmes corps. Ce renversement devrait au moins nous interroger.

Il existe pourtant un piège dans lequel je refuse de tomber. Décoloniser notre regard ne signifie pas expliquer aux femmes réunionnaises comment elles devraient désormais se coiffer, s’habiller ou se présenter. Une femme qui se défrise les cheveux n’est pas moins noire. Une Réunionnaise n’a pas à passer un examen esthétique pour prouver sa réunionnité. Et personne n’a à décider à sa place ce qui constituerait une apparence suffisamment « décolonisée ». Sinon, nous remplacerions simplement une injonction par une autre. Ce n’est pas ce que je veux défendre. Ce qui m’intéresse est beaucoup plus simple : pouvoir choisir sans avoir d’abord appris à avoir honte de ce que l’on est. Et surtout comprendre pourquoi certaines de ces hontes ont existé.

Nous parlons beaucoup de décolonisation politique, économique, culturelle. Il faudrait peut-être parler davantage de celle-ci : décoloniser notre regard. Décoloniser notre regard, ce n’est pas réécrire l’histoire. C’est justement refuser d’en effacer les rapports de domination. C’est se demander pourquoi, dans une île profondément façonnée par les populations venues d’Afrique, de Madagascar et de l’océan Indien, certains traits, certaines peaux, certains cheveux ont pu être regardés comme moins beaux, moins fins, moins présentables que d’autres. C’est aussi remettre l’Afrique et les héritages afrodescendants à leur juste place dans notre histoire. Non comme une identité qu’il faudrait fabriquer aujourd’hui, mais comme une part de nous-mêmes que l’ordre colonial a longtemps reléguée, dévalorisée ou rendue moins visible. Car le plus troublant avec les héritages coloniaux est précisément qu’ils ne se présentent plus comme coloniaux. Ils deviennent des habitudes. Des expressions. Des préférences. Des critères de beauté. Et un jour, nous finissons par les considérer comme naturels.

Alors j’aimerais que nous nous posions une question. Quand nous regardons une petite fille réunionnaise, quelle que soit sa peau, ses cheveux ou l’histoire inscrite dans son visage, sommes-nous réellement débarrassés de cette vieille échelle invisible qui classe encore les apparences ? Je n’en suis pas certain. Et c’est précisément pour cela qu’il faut en parler. Parce qu’on peut abolir un système par une loi. L’abolir dans un miroir prend beaucoup plus longtemps.

Par Patrice SADEYEN – Le 31/08/2026