La culture n’est pas une dépense

LA CULTURE N’EST PAS UNE DÉPENSE

C’est le droit de raconter qui nous sommes.

À La Réunion, derrière les coupes budgétaires et la précarité des artistes, une question beaucoup plus politique se pose : qui aura demain les moyens de produire nos récits, nos images, nos livres, notre musique et notre mémoire ?

Il y a des silences politiques qui en disent plus long que les discours. On parle du pouvoir d’achat, de l’emploi, de la sécurité, des retraites, de la dette. À La Réunion, on parle de vie chère, de chômage, de logement, de continuité territoriale, d’octroi de mer.  Et la culture ? Quelques lignes dans les programmes. Quelques inaugurations. Quelques photos devant une scène, une bibliothèque ou un festival. Quelques déclarations sur « l’identité réunionnaise ». Puis on passe à autre chose. C’est une erreur politique majeure. Car pendant que nous regardons ailleurs se joue quelque chose de beaucoup plus profond : notre capacité à raconter nous-mêmes qui nous sommes.

Commençons par les faits. En France, seulement 56 % des personnes interrogées se déclaraient lecteurs réguliers en 2025, cinq points de moins qu’en 2023 et le niveau le plus bas observé depuis le début de ce baromètre en 2015 (Centre national du livre/Ipsos, Les Français et la lecture, 2025). Que décide-t-on au moment même où la lecture recule ? Le projet budgétaire pour 2026 prévoyait une diminution importante des moyens consacrés au livre et à la lecture. Les enveloppes destinées au développement de la lecture et des collections devaient passer de 12,9 millions d’euros en 2025 à 5,4 millions en 2026. Les crédits territoriaux consacrés au secteur du livre étaient annoncés en diminution de 25 % (PLF 2026 ; Syndicat national de l’édition, 2025). La mobilisation a été suffisamment importante pour atteindre l’Assemblée nationale, où le député Dominique Potier a interrogé le gouvernement en mars 2026 sur cette baisse des crédits et la diminution du soutien au Centre national du livre (Assemblée nationale, question écrite n° 13506, 10 mars 2026).

Regardons le paradoxe. La lecture recule et nous fragilisons les moyens destinés à la développer. Dans quel autre domaine accepterions-nous une politique publique aussi contradictoire ? Pour la culture, pourtant, cela paraît presque normal. Parce que nous continuons à la considérer comme une dépense facultative. C’est précisément là que commence le problème.

Nous aimons les artistes. À condition, parfois, qu’ils ne nous présentent pas la facture. Nous les applaudissons, les décorons, les invitons. Nous utilisons leurs chansons, leurs images et leurs textes pour célébrer nos territoires. Mais derrière l’artiste existe un travailleur. Créer nécessite du temps, des compétences, des équipements, des lieux, des réseaux de diffusion et de l’argent.

Or, selon les données reprises par le ministère de la Culture, 90 % des artistes-auteurs percevaient en 2022 moins que l’équivalent d’un SMIC annuel brut et 85 % connaissaient une variation de leurs revenus supérieure à 10 % d’une année sur l’autre (Cour des comptes, 2025). La Cour des comptes a par ailleurs relevé en 2025 de nombreuses défaillances dans la gestion du régime de sécurité sociale des artistes-auteurs (Cour des comptes, La sécurité sociale des artistes-auteurs, 2025). Nous persistons pourtant trop souvent à demander aux créateurs de vivre d’une étrange monnaie : la visibilité.

À La Réunion, la contradiction est encore plus flagrante. Nous demandons aux artistes de défendre notre culture, de transmettre notre mémoire, de faire vivre le créole, de raconter notre histoire et de porter La Réunion dans le monde. Mais avons-nous construit l’économie leur permettant d’en vivre ? Voilà la question.

Notre territoire ne manque pas de création. En avril 2026, le Salon du livre péi a réuni une soixantaine d’éditeurs, distributeurs et associations, avec des ouvrages en français comme en créole (Académie de La Réunion, 2026). L’opération « Je lis un livre péi ! » célébrait la même année sa dixième édition, mobilisant maisons d’édition, librairies, bibliothèques, établissements scolaires et collectivités autour de la création littéraire réunionnaise (La Réunion des Livres, 2026). Nous avons donc les talents, les histoires, les langues et la mémoire. La vraie question est ailleurs : avons-nous organisé les conditions économiques permettant à cet écosystème de produire durablement nos propres représentations ? Car un peuple qui ne possède pas les moyens de fabriquer ses récits finit par dépendre des récits fabriqués sur lui. Et La Réunion connaît trop bien cette histoire.

Pendant des siècles, d’autres ont raconté notre histoire. Qui a écrit les premières histoires de Bourbon ? Qui a nommé les habitants, classé les populations, décrit les esclaves, raconté l’engagisme, constitué les archives ? Qui a décidé quels événements méritaient d’entrer dans les livres et lesquels pouvaient disparaître ? Pendant des siècles, le pouvoir de raconter La Réunion n’était pas principalement réunionnais. Le pouvoir colonial produisait ses archives. Les élites maîtrisaient l’écrit. Ceux qui ne possédaient ni plume, ni imprimerie, ni école, ni journal pouvaient difficilement transmettre leur version de l’histoire. Voilà pourquoi la culture n’est jamais politiquement innocente. Celui qui possède les moyens de raconter possède une partie du pouvoir de définir la réalité.

Aujourd’hui, les instruments ont changé. Au livre se sont ajoutés la télévision, le cinéma, les plateformes numériques, les réseaux sociaux, les algorithmes et désormais les intelligences artificielles capables de produire textes, images, voix et vidéos. La bataille culturelle n’a pas disparu. Elle a changé d’échelle.

À La Réunion, nous parlons régulièrement de dépendance énergétique, alimentaire et économique. Mais beaucoup moins d’une autre : la dépendance culturelle. Combien des images que nous consommons quotidiennement sont produites ici ? Quelle part des films, documentaires, séries, livres ou contenus destinés à nos enfants raconte La Réunion depuis La Réunion ? Quelle place notre langue occupe-t-elle dans les industries culturelles numériques ? Et quelle part de la valeur économique générée par notre consommation culturelle reste sur le territoire ? Voilà des indicateurs qu’une véritable politique culturelle réunionnaise devrait mesurer.

Mais attention au piège. La souveraineté culturelle ne signifie ni se refermer sur nous-mêmes, ni chasser les artistes venus d’ailleurs, ni décider administrativement qui aurait le droit de créer ici. Ce serait transformer une revendication d’émancipation en politique d’exclusion. Elle signifie donner aux créateurs réunionnais les moyens réels d’exister dans une compétition profondément inégale, de produire ici et de faire circuler leurs œuvres dans l’océan Indien, en Afrique, en Europe et dans le monde. L’exception culturelle n’était pas un caprice. Son principe repose sur une idée simple : une œuvre culturelle n’est pas une marchandise exactement comme les autres. Un film n’est pas un paquet de lessive. Un livre n’est pas un téléphone portable. Parce qu’une œuvre transporte des représentations du monde, transmet une langue, construit un imaginaire et participe à une mémoire collective.

C’est pourquoi la France et l’Europe ont historiquement défendu des mécanismes permettant de soutenir la création face à la seule logique du marché. Cette conception se trouve aujourd’hui confrontée à de nouvelles tensions : mondialisation des plateformes, concentration économique, bouleversement des usages numériques, concurrence internationale et remise en cause de certaines régulations culturelles. Pour un petit territoire insulaire, la question devient vertigineuse. Si demain l’accès à la culture dépend toujours davantage de quelques plateformes mondiales, quelle visibilité restera-t-il aux récits provenant d’un territoire de moins d’un million d’habitants ? Le marché répondra froidement : celle correspondant à leur rentabilité. La politique culturelle doit précisément répondre autrement.

La culture est une infrastructure de souveraineté. Nous devons donc changer notre vocabulaire. Une bibliothèque, une librairie indépendante, une maison d’édition, un studio, une salle de spectacle, une société de production ou un centre d’archives ne sont pas simplement des équipements culturels. Ce sont des infrastructures permettant à une société de produire et de transmettre ses représentations. Nous finançons des routes parce qu’elles permettent aux personnes et aux marchandises de circuler. Une société doit aussi construire des routes permettant à ses idées, ses histoires et sa mémoire de circuler. À défaut, d’autres les construiront à sa place. Et décideront de leur destination.

QUI RACONTERA LA RÉUNION DANS VINGT ANS ? Voilà finalement la question. Lorsque les enfants réunionnais de 2046 chercheront des films sur leurs ancêtres, qui les aura réalisés ? Lorsqu’ils voudront comprendre l’esclavage, l’engagisme, les migrations, le maloya, les luttes sociales ou les transformations de notre société, quelles œuvres trouveront-ils ? Et lorsqu’ils interrogeront une intelligence artificielle sur La Réunion, sur quelles archives, quels livres, quels films et quelles productions réunionnaises aura-t-elle appris ? Cette bataille commence aujourd’hui. Elle se joue dans les budgets que nous votons, les créateurs que nous rémunérons, les œuvres que nous produisons, les archives que nous préservons, la place accordée au créole et les jeunes que nous formons.

La culture n’est donc pas le supplément d’âme que l’on finance lorsque les comptes publics vont bien. Elle est l’un des endroits où une société décide si elle veut seulement consommer le monde raconté par les autres ou si elle veut également produire sa propre représentation du monde. À La Réunion, après plusieurs siècles durant lesquels tant d’autres ont parlé, écrit, classé et décidé à notre place, cette question possède une résonance particulière. Nous avons conquis le droit de parler. Il nous reste à garantir les moyens de produire. Car un peuple peut posséder un territoire et rester dépendant dans son imaginaire. Il peut posséder une langue sans avoir les moyens de la diffuser. Il peut posséder une histoire et laisser d’autres l’écrire. Il peut posséder des artistes et les condamner à partir ou à renoncer.

Alors cessons de demander : « Combien coûte la culture ? » Demandons plutôt : « Combien nous coûtera le jour où nous n’aurons plus les moyens de nous raconter nous-mêmes ? » Car la culture n’est pas une dépense. C’est le pouvoir de décider que notre histoire mérite d’être écrite, filmée, chantée, publiée, transmise — et entendue.

Par Patrice SADEYEN – Le 18/08/2026