La fabrique de l’ennemi : Bolloré, CNews et les balles psychologiques

Le 23 octobre 2026, un homme de 39 ans ouvrait le feu sur des passants à Trappes et à La Verrière, tuant un jeune homme et blessant cinq personnes, dont une enfant de 12 ans. Qualifié d’« attentat terroriste raciste », ce drame s’inscrit dans un continuum, celui d’un paysage médiatique profondément reconfiguré par Vincent Bolloré, où les idées d’extrême droite ne sont plus seulement relayées, mais infusées, normalisées et légitimées.
Des décennies de recherche en communication politique documentent ce que le groupe Bolloré refuse d’admettre. Ses médias ne se contentent pas de refléter l’opinion, ils la fabriquent. Une mécanique de radicalisation par l’information, qui trouve son écho sanglant dans les Yvelines.
Un empire médiatique au service d’un projet politique
L’ampleur du dispositif Bolloré n’est plus à démontrer. Selon le classement Forbes 2025, la fortune personnelle de Vincent Bolloré s’élève à 12,7 milliards d’euros. Derrière ce chiffre, un empire qui s’étend de la télévision à la presse écrite, en passant par la radio et l’édition avec CNews, leader de l’audience de l’info en continu ; Europe 1, rachetée en 2022 pour 130 millions d’euros ; le Journal du Dimanche ; et le groupe Prisma Media (Paris Match, Voici). « Quand on possède tout, on contrôle tout », résumait en 2018 un employé du groupe.
Mais ce qui distingue l’empire Bolloré d’une simple concentration capitalistique, c’est l’intention politique qui le sous-tend. Un livre-enquête des journalistes du Nouvel Obs Camille Vigogne Le Coat et Clément Lacombe, paru en septembre 2026, révèle que Vincent Bolloré « pilote lui-même » chaque semaine deux réunions avec les directeurs de ses médias. Lors de ces visioconférences, « chaque article est présenté, chaque proposition de couverture est soumise au grand patron, qui approuve ou rejette le projet ». L’objectif est explicitement assumé, celui de peser sur la présidentielle de 2027 en œuvrant à l’union des droites et de l’extrême droite. Vincent Bolloré dément toute ingérence, mais les auteurs s’appuient sur 150 interviews, dont celles de son premier cercle.
Cette stratégie est revendiquée. Devant la commission d’enquête parlementaire sur l’audiovisuel public, Bolloré a lancé : « Mes médias dérangent ». Et les chiffres lui donnent raison avec CNews qui a doublé son audience depuis 2020. Mais à quel prix ?
La fabrication d’un public
Pour sa défense, le groupe ne serait qu’un « thermomètre », un miroir d’une société qui se droitiserait. « Nos médias apportent ce que le public demande », insiste Vincent Bolloré. La recherche en communication politique contredit cette fable depuis des décennies.
L’étude de référence est celle du politologue Julien Labarre, publiée en 2024 dans le Journal of Information Technology & Politics. Sa conclusion ? CNews possède l’audience la plus idéologiquement radicale de l’écosystème médiatique français, et ce radicalisme s’accentue à mesure que la fréquence d’exposition augmente. Labarre compare explicitement CNews à Fox News, estimant que les deux chaînes présentent un « penchant idéologique équivalent » et que leurs audiences sont « disproportionnellement réceptives aux candidats d’extrême droite » par rapport aux autres publics de l’information.
Il ne s’agit pas de dire que CNews ordonne de voter RN ou Zemmour, mais qu’elle structure les préoccupations de son public. C’est l’effet d’agenda, car en traitant massivement l’immigration, l’insécurité et l’islam, et en les liant constamment, la chaîne hiérarchise les angoisses et déplace le centre de gravité du débat public. Un rapport de l’Assemblée nationale relevait déjà, en s’appuyant sur des travaux universitaires, une augmentation du temps de parole des invités d’extrême droite de l’ordre de 20 % sur CNews entre 2015 (date du rachat de Canal+ par Bolloré) et 2022. Plus récemment, les relevés de l’Arcom confirment que 63 % du temps d’antenne politique sur CNews en 2025 était consacré à la droite et à l’extrême droite. Ce n’est pas le reflet d’une société, c’est un choix éditorial volontaire.
L’Arcom a choisi de « ménager » la chaîne
Face à ces dérives, le régulateur a longtemps sanctionné. Depuis 2019, l’Arcom a réprimandé CNews à 30 reprises et infligé 830 001 euros d’amendes pour des propos discriminatoires et une « incapacité chronique à modérer les saillies racistes et islamophobes de ses invités ». En juillet 2026 encore, une amende de 200 000 euros a été infligée pour des séquences jugées de nature à inciter à la haine.
Mais une inflexion s’est produite. Une enquête de Mediapart publiée en janvier 2026 révèle que la direction de l’Arcom a « ignoré deux fois au cours des derniers mois les recommandations de ses équipes, afin de ménager la chaîne d’extrême droite et lui épargner de nouvelles amendes ». Des messages internes suggèrent qu’il a été demandé aux agents de se montrer « plus indulgent·es, et particulièrement envers CNews ». Le président de l’Arcom, Martin Ajdari, a même déclaré publiquement que le régulateur « n’a aucune intention de fermer CNews », alors que la chaîne a été autorisée pour dix ans en 2024.
La sanction la plus redoutée, celle de la suspension temporaire de diffusion, prévue par la loi Léotard de 1986 n’a jamais été utilisée contre CNews. Elle existe pourtant dans l’arsenal juridique. En effet, l’article 42-1 prévoit, en première position, « la suspension, après mise en demeure, de l’autorisation ou d’une partie du programme pour un mois au plus ». Car, face à un milliardaire, l’amende est un outil inutile et la suspension, elle, reste rangée au rayon des intentions. Reporters sans frontières (RSF) dénonce un « échec » de la stratégie de dissuasion face à un acteur multirécidiviste pour lequel « la stratégie de dissuasion fondée sur des mesures d’avertissement a déjà été largement épuisée ». L’Arcom a les moyens d’agir mais elle choisit de ne pas les déployer.
Des mots qui tuent
Le 23 octobre 2026, à Trappes et La Verrière, un homme a tiré en rafales depuis sa voiture, tuant un jeune homme de 26 ans blessant 5 personnes dont une enfant de 12 ans touchée par huit impacts de balle. Le parquet national antiterroriste a retenu la qualification d’« assassinat en relation avec une entreprise terroriste, avec la circonstance que les faits ont été commis à raison de l’appartenance vraie ou supposée à une prétendue race, une ethnie, une nation ou une religion déterminée ».
Il ne s’agit évidemment pas de dire que Vincent Bolloré ou un journaliste de CNews a appuyé sur la gâchette ce jour-là. La responsabilité pénale individuelle est une chose et la responsabilité morale et politique en est une autre. Et celle-ci est écrasante.
La recherche en psychologie sociale documente ce que les mots font aux cerveaux. La théorie de la cultivation de George Gerbner a montré que l’exposition répétée à un même univers médiatique façonne la perception de la réalité sociale. Les gros consommateurs de télévision développent une vision du monde plus anxieuse et punitive que la réalité statistique ne le justifie. La déshumanisation, étudiée par David Livingstone Smith, est un mécanisme psychologique qui précède les violences de masse et présenter un groupe comme fondamentalement menaçant, « envahissant » ou « infecté » réduit les inhibitions morales à son égard.
Quand un média de grande audience répète quotidiennement qu’un groupe est une menace pour la sécurité et l’identité nationale, il ne reflète pas un débat mais il fournit le cadre cognitif dans lequel un individu peut puiser la justification de son passage à l’acte.
C’est ce que le concept de terrorisme stochastique décrit par des actes violents commis par des individus sans lien organisationnel avec un groupe, mais inspirés par un discours diffus et répété. Le média ne tire pas mais il fabrique et distribue les munitions psychologiques. Les « balles psychologiques » décrivent la fabrication d’un cadre de pensée dans lequel la violence contre un ennemi désigné devient pensable, voire légitime.
Une chaîne de responsabilités
L’attentat de Trappes ne doit rien au hasard. Il est l’expression, par le sang, d’un climat idéologique qui a été cultivé, irrigué et protégé par un empire médiatique dont le projet politique est assumé, et par un régulateur qui a choisi de fermer les yeux. Vincent Bolloré n’a pas armé le pistolet-mitrailleur du tueur. Mais son groupe a passé des années à désigner des cibles, à lier immigration et criminalité, à déshumaniser des groupes entiers, et à le faire dans une grande impunité.
Existe-t-il une corrélation entre la montée en puissance de ces médias et la progression de l’extrême droite ? La recherche l’a établie. La question est maintenant celle de la volonté politique de tirer les conséquences de cette responsabilité.
Par Jean Fauconnet – Le 28/10/2026
* Crédit photo : Solène Reveney / « Le Monde »