« La France nous a tout donné » : la fable coloniale qui nous tient encore

Claudy Siar

Routes, écoles, hôpitaux, prestations sociales : à La Réunion, la même addition revient chaque fois que nous interrogeons notre relation à la France. Comme si l’égalité était un cadeau. Comme si notre histoire commençait le jour où la République a décidé de nous donner quelque chose. Comme si nous n’avions jamais rien produit nous-mêmes.

« La France vous a tout donné. » Beaucoup de Réunionnais ont entendu cette phrase. Elle surgit presque toute seule dès qu’on parle de colonisation, d’autonomie, de responsabilité politique, de préférence locale, de coopération régionale, ou simplement du droit de penser La Réunion depuis La Réunion. Alors commence l’inventaire : les routes, les écoles, les hôpitaux, la Sécurité sociale, les allocations, les fonctionnaires, les investissements publics. Et derrière cette comptabilité se cache une question qu’on ose rarement poser aussi crûment : après tout ce que la France a fait pour vous, de quoi vous plaignez-vous encore ? C’est cette question que je veux regarder en face, parce qu’elle en dit peut-être plus long sur notre situation que tous les discours sur l’Outre-mer.

Depuis quand l’égalité est-elle un cadeau ? Commençons par une évidence. La France ne « donne » pas un hôpital à un Réunionnais, pas plus qu’elle n’en donne un à un Breton, un Parisien ou un Marseillais : elle organise un service public. Elle ne « donne » pas une retraite à quelqu’un qui a travaillé et cotisé : elle applique un système de solidarité nationale. Elle ne « donne » pas l’école aux enfants réunionnais : l’éducation est un droit. Alors pourquoi ce vocabulaire du don revient-il si facilement dès qu’il s’agit de La Réunion ? Parce que les mots ont une histoire. Celui qui donne possède ; celui qui reçoit doit quelque chose — de la reconnaissance, au minimum. Et pour un territoire qui a été colonisé, la nuance n’est pas anodine : elle prolonge une vieille représentation où un centre détient les ressources, le savoir, l’argent et le pouvoir de décider, tandis qu’une périphérie reçoit, apprend, profite et remercie. Paris agit, La Réunion bénéficie. Paris finance, La Réunion reçoit. Paris décide, La Réunion demande. Cette verticalité nous est devenue si familière que nous ne la voyons presque plus.

Il y a pourtant quelque chose d’étrange dans cette comptabilité du « tout donné » : elle commence toujours au moment qui arrange celui qui tient les comptes. On nous parle volontiers des milliards de transferts publics d’aujourd’hui — très bien, mais alors ouvrons tous les livres. La présence française à Bourbon ne commence ni avec la Sécurité sociale, ni avec les allocations familiales, ni avec le CHU. Elle commence dans une société coloniale, elle passe par l’esclavage, elle se poursuit après 1848 dans une organisation profondément inégalitaire — l’engagisme, une économie bâtie sur la plantation. Pendant des générations, des hommes et des femmes venus d’Afrique, de Madagascar, d’Inde, des Comores, d’Europe, de Chine et d’ailleurs ont travaillé cette terre et construit cette société. Certains étaient libres, d’autres non. Alors faisons attention quand nous demandons qui a donné quoi à qui.

Qui a construit cette île ? Car le récit du « tout donné » fait disparaître quelqu’un : nous. À l’entendre, la France aurait bâti La Réunion pendant que les Réunionnais regardaient faire. Mais qui a coupé la canne ? Qui a travaillé les champs, chargé et déchargé les marchandises, construit les maisons, les routes, les quartiers ? Qui a fait tourner les commerces, les administrations, les écoles, les entreprises ? Qui travaille aujourd’hui, cotise, paie ses impôts, consomme, crée de la valeur ? Nous. Et avant nous, nos parents. Et avant eux, nos grands-parents. Et avant eux encore, des générations dont certaines n’avaient même pas la propriété de leur propre corps. Voilà pourquoi la phrase « la France vous a tout donné » me dérange autant : elle ne surestime pas seulement ce que la France a apporté, elle sous-estime ce que nous avons été. Elle fait de nous les bénéficiaires de notre propre histoire, là où nous en sommes les acteurs.

C’est ici que commence, pour moi, la question décoloniale. On réduit trop souvent la colonisation à ses formes anciennes — un gouverneur, une administration coloniale, un drapeau, des plantations, une population privée de droits. Ces formes ont disparu, alors on voudrait croire que la question est réglée. C’est trop simple. Une domination laisse derrière elle des institutions, mais aussi des réflexes, des hiérarchies, une géographie économique, des représentations. Elle apprend où se trouve le centre, quelle langue permet de réussir, quelles connaissances sont légitimes, d’où vient la décision — elle apprend même, parfois, à un peuple à regarder ailleurs pour savoir ce qu’il vaut. Voilà ce qu’il faut décoloniser. Non pas effacer la France de notre histoire, mais cesser de croire que notre histoire n’a de valeur qu’à travers elle.

La départementalisation a changé nos vies. Et alors ? Résistons ici à une facilité militante : elle a produit des transformations considérables. L’accès aux soins, à l’éducation, aux infrastructures, à la protection sociale, un niveau de vie sans comparaison avec celui de La Réunion du milieu du XXe siècle — tout cela est réel, et le nier affaiblirait le reste de la démonstration. Mais voici ce que je conteste : pourquoi ces progrès devraient-ils nous placer en dette politique ? Nous étions français quand nous étions pauvres. Nous étions français quand les inégalités étaient considérables. Nous étions français quand l’égalité sociale avec l’Hexagone restait à conquérir. Les avancées obtenues depuis ne sont donc pas les largesses d’un bienfaiteur : elles sont aussi le résultat de combats politiques, syndicaux et sociaux menés ici. Nos anciens ne se sont pas réveillés un matin en découvrant que Paris, pris d’un accès de générosité, avait décidé de leur offrir l’égalité. Ils l’ont réclamée. Parfois durement. Une égalité conquise n’est pas une dette.

Mais après quatre-vingts ans, regardons aussi ce que nous sommes devenus — voilà la question qui me paraît aujourd’hui la plus difficile. Quel modèle avons-nous construit ? Une île où une part considérable de ce que nous consommons vient de l’extérieur. Une économie encore très dépendante des transferts publics. Un territoire où pauvreté, chômage et vie chère restent des réalités structurelles. Une île française posée dans l’océan Indien, mais dont le centre de gravité économique, administratif et mental reste à 9 000 kilomètres. Et c’est là que le discours du « la France vous donne » devient pervers, car la dépendance finit par servir de justification à la dépendance : on construit un système très dépendant du centre, puis on brandit cette dépendance pour prouver que la périphérie ne pourrait pas vivre sans lui. Le cercle est parfait.

« Mais sans la France, vous feriez quoi ? » Je connais déjà la question, elle revient chaque fois. Sans la France, comment paieriez-vous les retraites ? Qui financerait les hôpitaux ? Vous deviendriez Madagascar ou les Comores. Ces questions peuvent être légitimes quand elles portent sur les conséquences concrètes d’un changement institutionnel. Elles deviennent problématiques quand elles servent seulement à interdire de penser. D’abord parce que personne ne sait ce que serait devenue La Réunion dans une autre trajectoire — moi non plus. Je ne vais donc pas inventer une indépendance merveilleuse qui aurait réglé tous nos problèmes.

Mais retournons la question : pourquoi sommes-nous si convaincus qu’un peuple de près d’un million d’habitants serait incapable de penser davantage par lui-même ? Pourquoi plus de responsabilité mènerait-elle forcément au désastre, quand la dépendance actuelle, elle, passe pour naturelle ? C’est exactement ce que la pensée décoloniale doit interroger. Décoloniser ne veut pas dire remplacer une dépendance par un slogan. Je ne crois pas à une décolonisation magique : changer de statut ne remplit pas les assiettes, un drapeau ne crée pas une économie, une proclamation de souveraineté ne construit ni centrale électrique, ni filière agricole, ni système de santé. Et l’indépendance politique n’abolit ni les rapports de classe, ni les oligarchies, ni la corruption, ni les dépendances économiques — il suffit de regarder le monde pour le savoir. C’est justement pour cela que notre débat doit être plus exigeant.

La décolonisation que je défends commence avant le statut. Elle commence quand nous nous demandons : qu’est-ce que nous pouvons décider nous-mêmes ? Que pouvons-nous produire davantage ici ? Quels liens voulons-nous construire avec Madagascar, Maurice, les Comores, les Seychelles, l’Afrique australe, l’Inde et le reste de notre environnement ? Quelle place pour notre langue ? Quelle histoire enseigner à nos enfants ? Quelle économie, quelle souveraineté alimentaire, quelle autonomie énergétique, quelle capacité de décision locale voulons-nous ? Et surtout : quelles responsabilités sommes-nous prêts à assumer nous-mêmes, au lieu de réclamer plus de pouvoir tout en demandant à Paris d’en porter tous les risques ? C’est aussi cela, se décoloniser.

C’est pour cela, finalement, que la phrase attribuée à Claudy Siar me parle. Je ne la reprends pas telle quelle — « La France ne m’a rien donné » est trop absolue, et une pensée décoloniale n’a rien à gagner à remplacer un récit simpliste par un autre. Je préfère dire : la France ne m’a pas fait cadeau de mes droits. Et surtout : la France ne m’a pas donné ce que je suis. Elle fait partie de notre histoire, évidemment, mais elle n’est pas toute notre histoire. Nous sommes aussi les descendants de ceux qu’on a arrachés à Madagascar et à l’Afrique, de ceux qui sont venus d’Inde, des Comores, de Chine, d’Europe et d’ailleurs. Nous sommes les héritiers de l’esclavage et de l’engagisme, mais aussi des résistances, des mélanges, des transmissions et des créations nées ici. Notre langue n’est pas une mauvaise version du français. Notre culture n’est pas un folklore. Notre géographie n’est pas une anomalie française perdue dans l’océan Indien.

Nous sommes de l’océan Indien. La véritable décolonisation commence peut-être exactement là : le jour où nous cessons de nous regarder depuis Paris, où nous cessons de mesurer notre capacité à exister au montant que l’État transfère chaque année, où nous cessons de confondre solidarité et soumission, citoyenneté et gratitude, égalité et générosité. Alors seulement la question change. Ce n’est plus « qu’est-ce que la France va encore nous donner ? », ni même « qu’est-ce que la France nous doit ? » — dans les deux cas, la France reste au centre. La question devient enfin la nôtre : qu’est-ce que nous voulons faire de La Réunion ? Et surtout : qu’est-ce que nous sommes prêts à prendre en charge pour y parvenir ? C’est peut-être le passage le plus difficile de la décolonisation : ne plus attendre qu’un autre nous donne notre avenir, mais le prendre en main. Par nou mem. Pou nou mem. Isi mem.

Par Patrice SADEYEN – Le 15/09/2026