La maternelle à un an ?

crèche

Bruno Le Maire a trouvé une réponse à la baisse du niveau scolaire : faire entrer les enfants à l’école plus tôt. Pas à deux ans. À un an.

J’ai d’abord cru à une petite phrase lancée pour faire parler. Mais non. L’ancien ministre de l’Économie défend bien l’idée d’avancer l’entrée en maternelle de trois ans à un an. Alors prenons-le au sérieux. Jusqu’au bout. Parce qu’entre une idée lancée sur un plateau de télévision et un bébé de douze mois qu’il faut accueillir le matin, il y a quelques réalités : des couches, des repas, des siestes, des pleurs, des enfants qui marchent et d’autres pas encore. Il y a surtout des adultes à recruter, des locaux à adapter et de l’argent à trouver. Beaucoup d’argent.

Commençons par une évidence : un enfant d’un an n’est pas un enfant de trois ans en plus petit.

À douze mois, on est dans la petite enfance. On découvre son corps, les autres, les sons, les mots. On commence parfois à marcher. On tombe, on se relève. On mange encore avec de l’aide. On dort dans la journée. On porte souvent des couches. Alors qui va s’occuper de ces enfants ?

Les professeurs des écoles ? Les ATSEM ? Des auxiliaires de puériculture ? Des éducateurs de jeunes enfants ? Et combien d’adultes pour combien d’enfants ? Qui les change ? Qui les couche ? Qui les nourrit ? Qui prend celui qui pleure pendant qu’un autre vient de tomber et qu’un troisième doit être changé ? Ce ne sont pas des détails destinés à ridiculiser la proposition.

C’est précisément là que commence la proposition.

Une politique publique commence là où s’arrête la petite phrase. ET ON LES MET OÙ ? Entrons maintenant dans une école maternelle. On fait quoi ? On pousse les petites tables contre le mur ? On installe quelques lits ? Une table à langer dans un coin ? Deux tapis en mousse et c’est parti ? Évidemment que non.

Accueillir des enfants de douze mois impose des espaces adaptés au sommeil, au change, à l’hygiène, aux repas, à la motricité et à la sécurité.

Et surtout, il faut de la place. Car avancer l’entrée en maternelle de trois ans à un an, ce n’est pas ajouter trois enfants au fond d’une classe. C’est potentiellement faire entrer deux classes d’âge supplémentaires dans le système. Il faut donc créer des places, transformer des locaux, agrandir certaines écoles, peut-être en construire. 

Et derrière les bâtiments scolaires, il y a les communes. Voilà comment une idée lancée à Paris finit par atterrir chez nous, à La Réunion, sur le bureau d’un maire avec une facture sous le bras. Saint-Denis, Saint-Paul, Saint-Pierre, Saint-André, Le Port, Saint-Benoît, Saint-Louis, Saint-Joseph… Où met-on les enfants ? Et qui paie ?

SEPT ANS À BERCY. OÙ EST PASSÉE LA CALCULETTE ? C’est ce qui rend cette proposition encore plus étonnante. Bruno Le Maire a passé sept ans à Bercy. Sept ans à parler de dette, de déficit, de dépenses publiques, d’économies et de trajectoires budgétaires. Alors appliquons simplement à sa proposition les questions qu’un ministre des Finances poserait à n’importe quel projet. Combien d’enfants ? Combien de professionnels ? Combien de recrutements ? Combien de classes ? Combien de mètres carrés ? Combien de travaux ? Combien pour l’État ? Combien pour les communes ? Et combien chaque année ensuite ? Ce n’est pas accessoire. C’est le cœur du sujet. Si personne ne sait qui va mettre en œuvre une idée, où et avec quel argent, ce n’est pas encore une politique publique. C’est une annonce. Et venant d’un homme qui a tenu les cordons de la bourse pendant sept ans, cela mérite quelques explications.

Soyons clairs : les inégalités entre enfants commencent bien avant l’entrée à l’école. Le langage se construit très tôt. L’environnement familial compte. Les livres comptent. Les échanges avec les adultes comptent. Les conditions de logement, la pauvreté, l’alimentation et le sommeil comptent aussi. Il faut donc agir tôt. Mais dire : les inégalités commencent tôt, donc mettons les enfants à l’école à un an ne constitue pas une démonstration. Pourquoi l’école à un an serait-elle plus efficace que davantage de crèches ? Qu’un véritable service public de la petite enfance ? Que le renforcement de la PMI ? Que davantage de lieux d’éveil, de livres, d’accompagnement des familles ? Et avant d’aller chercher les enfants de douze mois, peut-être pourrait-on regarder ce que nous faisons déjà avec ceux de deux ans. C’est moins spectaculaire. Mais beaucoup plus sérieux.

À La Réunion, cette question ne peut pas rester théorique. Avant de nous expliquer que nos enfants doivent entrer à l’école à un an, j’aimerais connaître quelques chiffres. Combien d’enfants de deux ans sont aujourd’hui scolarisés chez nous ? Combien pourraient l’être mais ne le sont pas faute de places ? Avons-nous suffisamment d’enseignants ? Suffisamment d’ATSEM ? Et demain, pour accueillir les enfants dès douze mois, combien faudrait-il ouvrir de classes ? Combien de professionnels faudrait-il recruter ? Combien faudrait-il construire ? Combien cela coûterait-il aux communes réunionnaises ? Parce que « la maternelle à un an » sonne bien dans un studio parisien. Beaucoup moins lorsqu’il faut trouver les mètres carrés et signer les chèques.

Bruno Le Maire invoque notamment les écarts de vocabulaire entre les enfants. Alors chez nous, posons aussi cette question : de quel vocabulaire parle-t-on ? Un enfant réunionnais qui grandit avec le créole autour de lui n’est pas un enfant sans langage. Il n’arrive pas à l’école avec une tête vide qu’il faudrait remplir de mots. Il possède déjà des sons, des mots, des expressions, une manière de nommer ce qu’il voit et ce qu’il vit.

Bien sûr qu’il doit apprendre et maîtriser le français. Mais enrichir le langage d’un enfant ne devrait pas commencer par nier celui qu’il possède déjà. Parlons aux enfants. Racontons-leur des histoires. Chantons avec eux. Mettons des livres entre leurs mains. En français. En créole. Faisons vivre les mots. Le langage d’un enfant ne commence pas le matin où il franchit pour la première fois le portail d’une école.

Il reste une question beaucoup plus gênante. Comment va l’école aujourd’hui ? Avons-nous réglé les problèmes de remplacement ? Les effectifs ? Le manque d’ATSEM? L’accompagnement des enfants en situation de handicap ? Les besoins en AESH ? L’état des bâtiments ? Le manque de moyens dénoncé par les personnels ? Non. Et pendant que nous cherchons encore des réponses à ces problèmes, on propose d’ajouter deux nouvelles classes d’âge au système. Drôle de manière de réparer une maison. Elle manque déjà de bras, de moyens et parfois de pièces. Alors on décide de lui ajouter deux étages.

Pourtant, derrière cette proposition se cache une vraie question : que faisons-nous des trois premières années de la vie ? Comment empêcher que les inégalités sociales deviennent très tôt des inégalités de langage, d’éveil, de confiance, puis de réussite scolaire ? Voilà le débat. Et si nous voulons agir, alors agissons vraiment. Construisons un véritable service public de la petite enfance. Ouvrons davantage de places en crèche. Formons et recrutons des professionnels. Renforçons la PMI. Aidons les familles qui en ont besoin. Mettons des livres partout. Créons des lieux d’éveil. Donnons à l’école maternelle les moyens de faire correctement son travail.

Et à La Réunion, construisons des réponses à partir de notre réalité, de nos familles, de nos communes, de nos langues et de nos besoins.

Après cela, si Bruno Le Maire veut toujours défendre la maternelle à un an, qu’il vienne avec son dossier. Les études. Le projet pédagogique. Les personnels. Les bâtiments. Le budget. Et puisqu’il connaît particulièrement bien Bercy, qu’il n’oublie surtout pas : la calculette. Parce qu’avant de mettre un cartable sur le dos d’un bébé de douze mois, il reste deux questions très simples :

Qui va changer les couches ? Et qui va payer la facture ?

Par Patrice SADEYEN – Le 16/09/2026