« La première fois », un président ne devrait pas dire ça !

En qualifiant l’attentat de Trappes de « première fois » pour un acte terroriste visant des Français « en raison de leur couleur de peau », le président de la République a déclenché une polémique dont il a tenté de sortir par une mise au point embarrassée. Au-delà de l’erreur factuelle, l’histoire récente comme plus lointaine nous rappelle que le racisme a tué à de nombreuses reprises et que l’Etat a une grande part de responsabilité.
Une phrase qui ne tient pas debout
Il aura suffi d’une formule. Devant la presse, à Trappes, le chef de l’État a voulu dire la gravité d’un moment, celui d’un attentat planifié, dit-il, pour tuer des compatriotes « en raison de leur couleur de peau ou de la religion qu’on leur donne ». Et d’ajouter : « c’est la première fois ».
La première fois. Pour quiconque n’a pas perdu la mémoire, la phrase sonne faux. Elle sonne même étrangement creux, comme ces déclarations qui ne résistent pas à la première vérification venue. Car la France a déjà été frappée, et frappée de manière répétée, par des attentats qui visaient explicitement des personnes pour ce qu’elles étaient, à savoir leur foi, leur appartenance supposée, leur origine.
Faire la liste est inutile, elle serait bien trop longue.
Face au tollé, l’Élysée a précisé que le président parlait du « premier attentat raciste sur le fondement de la couleur de peau ». Sauf que l’argument ne sauve rien. Au contraire, il ouvre une question bien plus embarrassante : depuis quand la couleur de peau serait-elle une nouvelle catégorie de la violence de masse en France ?
La race, une invention d’État
Car c’est ici que la phrase présidentielle cesse d’être une maladresse pour devenir un symptôme. La race, en France, n’est pas une notion importée par des terroristes. C’est une construction juridique et administrative que l’État a lui-même forgée, écrite, enseignée, appliquée.
Les Code Noir ont précisément organiser la déshumanisation. L’esclave y est un « meuble ». Les châtiments corporels y sont codifiés (marquage au fer, mutilations, fouet,…). Les unions mixtes y sont interdites. L’État avait inscrit la race dans le droit, et par là même dans l’ordre du monde.
Trois siècles plus tard, la IIIe République reprend le flambeau sous un autre nom. La « mission civilisatrice » n’est pas un slogan de meeting mais une doctrine officielle, diffusée dans les manuels scolaires, célébrée par les expositions coloniales, justifiée par l’anthropologie raciale de l’époque. Elle repose entièrement sur le postulat qu’il existerait des peuples inférieurs, et il serait du devoir des peuples supérieurs de les gouverner. Dans le Jardin d’acclimatation, à l’exposition de 1900 puis à celle de 1931, on expose des êtres humains derrière des grilles, comme des spécimens, pour « démontrer » cette infériorité. L’État prête ses murs, ses fonctionnaires, sa caution.
Les massacres de masse
Alors, quand un président déclare qu’un attentat racial est une « première », il ne commet pas seulement une erreur de chronologie. Il s’inscrit dans une longue tradition d’amnésie. L’État français n’a pas seulement théorisé l’infériorité raciale mais il a tué en son nom, à grande échelle.
À Sétif et Guelma, en mai 1945, la répression de manifestations nationalistes algériennes fait, selon les historiens, entre 15 000 et 45 000 morts. À Madagascar, en 1947, l’insurrection est écrasée avec des dizaines de milliers de victimes, dans des conditions de torture et d’exécutions sommaires documentées. Au Cameroun, entre 1955 et les années 1960, la guerre contre l’UPC laisse entre 100 000 et 200 000 morts, dans un conflit longtemps effacé des mémoires. À Paris, le 17 octobre 1961, des dizaines d’Algériens sont tués et jetés dans la Seine, sous les ordres d’un préfet de police.
Ces violences sont planifiées, ordonnées, exécutées par des agents de l’État, au nom d’une hiérarchie raciale explicitement assumée. Elles ont été longtemps absentes des manuels, des commémorations, des discours présidentiels. Ce n’est que très récemment, sous la pression d’historiens et de militants, que certaines d’entre elles ont commencé à être nommées.
Le double standard
La petite phrase prononcée à Trappes est bien pire qu’une simple gaffe. Elle dessine un partage où la violence raciale serait un phénomène exogène ou porté par des individus radicalisés. Elle viendrait frapper une nation innocente.
Ce n’est pas une question de concurrence mémorielle, ni de hiérarchie dans le malheur. C’est une question de cohérence morale. On ne peut pas dénoncer avec solennité le racisme meurtrier quand il vient d’en bas, et maintenir le silence sur le racisme d’État qui a fondé une part de la prospérité nationale. On ne peut pas proclamer que « plus jamais ça » en refusant de nommer ce qui a déjà eu lieu.
La formule présidentielle n’est donc pas seulement fausse. Elle est révélatrice. Elle dit quels morts entrent dans le récit national et quels morts restent dehors. Elle dit que la race, en France, est pensable comme menace mais impensable comme héritage. Elle dit, enfin, que la mémoire officielle continue de fonctionner comme un tri.
Les familles des victimes de Trappes n’ont pas besoin qu’on leur explique que leur douleur est inédite. Elles ont besoin qu’on la reconnaisse pleinement, sans la transformer en argument politicien. Et nous, collectivement, nous avons besoin d’une mémoire qui ne se contente pas de condamner certaines violences, mais qui ose les regarder toutes.
Le racisme et la haine sont indissociables. Pour le combattre commençons par être honnête sur le constat et n’oublions pas l’histoire du racisme institutionnel français et ses victimes monsieur le président.
Par Jean Fauconnet – Le 26/10/2026