La vie chère enflamme les routes en Guadeloupe

« Nou Las Palé » défie l’État
Les barrages du collectif Nou Las Palé paralysent l’île avec la revendication de pouvoir vivre dignement en Guadeloupe. Mais entre la fermeté du préfet, l’opposition du patronat et l’absence des grandes centrales syndicales, le mouvement cherche encore sa véritable ampleur.
Une colère qui ne date pas d’hier
La hausse des prix du carburant, l’eau potable qui coule au compte-gouttes, les salaires qui ne suivent pas. Depuis des années, la Guadeloupe étouffe sous le poids de la vie chère. Le collectif Nou Las Palé, à l’origine des barrages de ce 15 octobre, ne dit rien d’autre. Il réclame le retour aux prix de 2023 avec l’essence à 1,85 euro, le diesel à 1,70 euro. Il exige aussi un accès permanent à une eau potable de qualité et des mesures de soutien pour les entreprises locales, étranglées par les crises à répétition. Derrière ces revendications, une même phrase revient, « on en a marre ». Et cette fois, le collectif prévient : « on n’arrête et on ne discute plus ».

Les artères de la contestation
Les barrages ont ciblé des points névralgiques. La zone de Jarry, poumon économique de l’île, a été partiellement rétablie après un déblaiement nocturne, mais l’accès côté Voie-Verte reste bloqué. Des débris jonchent encore les routes, obligeant les véhicules à slalomer entre les obstacles. Au rond-point Fond Sarail, des palettes et divers objets ralentissent considérablement la circulation. À Petit-Bourg, dans le secteur de Montebello, des carcasses de véhicules incendiés et des barrages bloquent toujours le passage. Partout, les mêmes scènes de ralentissement, de blocage. La Guadeloupe tourne au ralenti, et avec elle, toute une économie.
Le soutien syndical entre ambiguïté et prudence
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, ce mouvement n’est pas porté par les grandes organisations syndicales. La CGTG, la FSU et les autres centrales représentatives mènent leurs propres actions contre la vie chère, mais elles privilégient les rassemblements, les grèves et la négociation. Nou Las Palé, lui, a choisi l’action directe. Le collectif affirme avoir reçu l’adhésion d’une douzaine de syndicats, dont le LCDM, la FTPE ou le SNEG. Mais ces soutiens restent minoritaires. Le préfet de Guadeloupe, Thierry Devimeux, a d’ailleurs annoncé qu’il ne reconnaît pas la légitimité du collectif et refuse de négocier avec lui. Pour l’État, seules les organisations « représentatives » ont voix au chapitre.
L’État joue la fermeté
Face aux barrages, le gouvernement a opté pour la manière forte. Les forces de l’ordre sont intervenues à plusieurs reprises pour déblayer les axes, notamment à Jarry. Des tensions ont éclaté avec les manifestants. Le préfet a justifié ces interventions en déclarant qu’« on ne peut pas accepter qu’une minorité de personnes bloque l’économie de la Guadeloupe ». Une phrase qui résume la posture de l’État qui veut maintenir l’ordre, coûte que coûte, quitte à alimenter la colère. Car pour beaucoup, ces barrages ne sont pas l’œuvre d’une minorité, mais le cri d’une majorité silencieuse qui ne voit plus d’autre issue.
Le patronat s’inquiète, les lycéens s’invitent
Le monde économique, lui, ne cache pas son opposition. La Chambre de commerce et d’industrie des Îles de Guadeloupe et l’organisation Guadeloupe Économique ont « condamné fermement » les barrages. Ils estiment que ces méthodes aggravent les difficultés et fragilisent encore davantage le territoire, menaçant directement les TPE et PME locales. Mais la contestation ne se limite pas aux routes.
Depuis début octobre, des lycéens se mobilisent contre la dégradation de leurs conditions de scolarité : classes surchauffées, coupures d’eau, matériel vétuste. Un mouvement parallèle, moins massif, mais qui témoigne d’un malaise social profond. Et puis il y a ce soutien symbolique venu de Martinique par Rodrigue Petitot, figure connue des luttes sociales aux Antilles, qui a fait le déplacement pour participer à un rassemblement le 1er octobre. De quoi donner une dimension régionale à la colère.
Un mouvement peut-il prendre de l’ampleur ?
D’un côté, Nou Las Palé affiche une détermination sans faille. La convergence avec les lycéens et le soutien de figures comme Rodrigue Petitot créent un climat propice à l’escalade. De l’autre, l’isolement politique et syndical du collectif, l’opposition frontale du patronat et la fermeté de l’État constituent des freins majeurs. L’issue dépendra de la capacité du collectif à maintenir la pression sans s’aliéner le soutien populaire, et de la volonté du gouvernement à ouvrir des négociations ou à maintenir une ligne répressive.
Une détresse à écouter
Malheureusement, tant que les prix flamberont, tant que l’eau manquera, tant que les salaires ne permettront pas de vivre dignement, la colère continuera de gronder. Les barrages ne sont que la partie visible d’un iceberg social. Et si l’État persiste à ne voir qu’une « minorité » là où beaucoup voient une souffrance collective, le risque est réel de voir la Guadeloupe s’enfoncer un peu plus dans la crise.
Par Jean Fauconnet – Le 16/10/2026
* Crédit photo : RCI