L’Afrique n’a pas commencé avec les européens

Il devait être deux heures du matin lorsque Philippe Bessière, historien et membre de l’association RACINE KAF, m’a envoyé une interview de Zeinab Badawi consacrée à son ouvrage Une histoire africaine de l’Afrique. Je l’ai ouverte. Mauvaise idée pour mon sommeil. Parce qu’une phrase, puis une autre, ont commencé à me travailler. Badawi explique notamment combien il est difficile de raconter l’histoire d’un pays africain en restant enfermé dans ses frontières actuelles. Et là, impossible de refermer simplement le texte et d’aller dormir.
Une question s’était installée : et si notre manière de raconter l’histoire était elle-même un héritage de la colonisation ? Et nous, à La Réunion, dans quelles frontières avons-nous enfermé notre propre histoire ? La question m’a tenu éveillé une bonne partie de la nuit. Au premier café du matin, j’ai commencé à écrire. Il y en a eu un deuxième. Puis d’autres. Je ne sais plus combien exactement. Mais quelques heures plus tard, cette tribune était là. Parce que plus je réfléchissais aux propos de Zeinab Badawi, plus je pensais à nous. À La Réunion. Notre histoire aussi a peut-être été enfermée dans un cadre trop étroit. Nous la racontons beaucoup à partir de l’île. À partir de Bourbon. À partir de la colonisation. À partir des institutions européennes puis françaises qui se sont installées ici. Tout cela appartient évidemment à notre histoire. Mais est-ce toute notre histoire ? Je ne le crois pas.
L’un des intérêts du travail de Zeinab Badawi est de rappeler une évidence trop souvent oubliée : l’Afrique n’a pas attendu l’Europe pour avoir une histoire. Des royaumes existaient. Des sociétés étaient organisées. Des langues, des croyances, des savoirs, des routes commerciales et des systèmes politiques existaient. L’arrivée des Européens ne constitue pas l’an zéro de l’histoire africaine. Et c’est précisément ici que La Réunion m’interroge. Nous avons appris que le peuplement de notre île commence en 1663. C’est plus compliqué que cela.
Le ministère de la Culture utilise aujourd’hui une formulation beaucoup plus prudente : « en l’état de la connaissance », les premières traces de peuplement correspondent à la colonisation définitive de l’île à partir de 1663. Trois mots changent tout : en l’état de la connaissance. Ils signifient que nous parlons de ce que les historiens et les archéologues sont aujourd’hui capables d’établir. Pas nécessairement de tout ce qui a pu se produire. Et cette nuance, Sudel Fuma l’avait déjà introduite.
Sudel Fuma ne prétendait pas avoir découvert une civilisation oubliée à La Réunion. Il ne disait pas davantage que 1663 était une invention. Au contraire, il retenait lui-même 1663 comme le début du peuplement pérenne. Mais il posait une autre question. Dans un texte consacré à l’esclavage et au marronnage, il évoquait les « vastes zones d’ombres » entourant l’arrivée des premiers humains dans l’île. Arabes ? Asiatiques ? Africains ? Autres ? Il appelait à poursuivre les recherches historiques et archéologiques. La distinction est fondamentale. Le début du peuplement permanent connu et la première présence humaine éventuelle ne désignent pas nécessairement la même chose.
À ce jour, je n’ai trouvé aucune preuve archéologique publiée permettant d’affirmer qu’une population occupait La Réunion avant les présences européennes documentées. Il faut le dire clairement. Mais je n’ai pas trouvé davantage de démonstration scientifique permettant de transformer l’absence actuelle de preuve en certitude absolue qu’aucun être humain n’aurait auparavant atteint cette île. Et c’est là que commence une véritable question historique. Plutôt que de spéculer, j’ai décidé de poser directement la question à ceux dont c’est le métier. Ce 24 septembre 2026, une demande a été adressée au Service régional de l’archéologie de la Direction des affaires culturelles de La Réunion. La question est simple : depuis la disparition de Sudel Fuma en 2014, des recherches ont-elles spécifiquement tenté d’identifier une éventuelle présence humaine antérieure aux premières présences européennes connues ? Nous avons également demandé si les recherches paléoenvironnementales, notamment celles conduites à la Rivière des Galets, avaient apporté des éléments nouveaux ; si des travaux réalisés entre 2023 et 2026 avaient fait évoluer les connaissances ; et surtout quelle formulation la science permet aujourd’hui d’utiliser. Absence démontrée de présence humaine antérieure ? Ou simplement : aucune preuve actuellement identifiée ? La différence est considérable. La réponse des archéologues sera publiée lorsqu’elle nous parviendra. Car une tribune peut poser des questions. Elle ne doit pas fabriquer les réponses qui lui manquent.
Une chose, en revanche, ne fait guère débat : bien avant l’installation européenne dans les Mascareignes, l’océan Indien était un immense espace de circulation. Des populations africaines, arabes, indiennes, austronésiennes et asiatiques naviguaient, commerçaient, migraient et établissaient des réseaux sur des distances considérables. Mayotte est ainsi occupée depuis le premier millénaire de notre ère. Madagascar elle-même porte dans son peuplement la trace extraordinaire de migrations venues à la fois d’Afrique et d’Asie du Sud-Est. L’océan n’était donc pas un mur. C’était une route. Cela ne démontre absolument pas que ces navigateurs aient atteint La Réunion. Mais cela interdit peut-être de considérer la question comme absurde avant même de l’avoir étudiée.
La bonne méthode consiste précisément à tenir ensemble ces deux propositions : nous ne disposons pas aujourd’hui de preuve d’une occupation pré-européenne de La Réunion ; mais l’histoire régionale nous oblige à regarder notre île à l’intérieur d’un océan Indien parcouru depuis des siècles. Et finalement, même si l’archéologie confirmait demain définitivement l’absence de présence humaine antérieure, cela ne changerait pas le cœur de la question posée par Badawi. Parce que les femmes et les hommes qui ont peuplé La Réunion, eux, ne venaient pas de nulle part. Un esclave amené de Madagascar n’apparaît pas dans l’Histoire lorsque son pied touche Bourbon. Il avait déjà une histoire. Une famille. Une langue. Une société. Des croyances. Une mémoire. Même chose pour les femmes et les hommes venus d’Afrique orientale. Même chose, plus tard, pour les engagés venus d’Inde. Même chose pour les Chinois. Même chose pour tous ceux qui, volontairement ou sous la contrainte, ont participé au peuplement de notre île. Pourtant, nous commençons souvent leur histoire au moment où l’administration coloniale les enregistre. Un bateau. Une date. Un nom transformé. Un contrat. Un numéro. Une habitation. Comme si leur existence historique commençait au moment où l’archive coloniale les aperçoit.
QUI DÉCIDE DU POINT DE DÉPART DE L’HISTOIRE ? Voilà finalement la question. Nos archives sont indispensables. Mais elles ont été produites dans un contexte. Une personne réduite en esclavage peut apparaître dans un document comme un bien. Un engagé comme une force de travail. Un fugitif comme un marron. Une révolte comme un problème d’ordre public. L’archive peut être authentique tout en portant le regard du pouvoir qui l’a produite. Il ne faut évidemment pas la rejeter. Il faut apprendre à la lire autrement. À chercher derrière la catégorie administrative l’être humain qu’elle a parfois rendu invisible. Et surtout à franchir les frontières de l’archive réunionnaise.
Regardons notre région. La Réunion est française. Maurice est indépendante. Madagascar est indépendante. Les Comores sont indépendantes, Mayotte demeure française. Plus loin se trouvent le Mozambique, la Tanzanie, l’Inde, l’Indonésie et tout un monde asiatique. Nos frontières contemporaines découpent cet espace. Les populations, elles, circulaient bien avant. Les marchandises aussi. Les religions. Les langues. Les techniques. Les plantes. Les musiques. Les histoires. Peut-être avons-nous trop longtemps raconté La Réunion comme une île située au bout d’une route venant de France. Alors qu’elle se trouve au milieu d’un immense carrefour reliant l’Afrique, Madagascar, le monde arabe, l’Inde, l’Asie et l’Europe. Changer de regard ne signifie pas effacer la France de notre histoire. Cela signifie simplement agrandir la carte. Que savons-nous réellement des régions malgaches d’où venaient les personnes réduites en esclavage et envoyées à Bourbon ? Que savons-nous des sociétés africaines auxquelles appartenaient celles que les archives coloniales regroupaient parfois sous des catégories approximatives ? Que savons-nous des villages indiens dont partirent ensuite les engagés ? De leurs familles ? De leurs langues ? De leurs croyances ? Des circonstances de leur départ ? Nous connaissons parfois beaucoup mieux le bateau qui les a transportés que le monde qu’ils ont quitté. Voilà peut-être notre prochain chantier historique. Non pas remplacer une histoire européenne par une autre histoire qui serait tout aussi enfermée. Mais multiplier les regards. Croiser les archives françaises avec celles de Madagascar, de Maurice, de l’Inde, de l’Afrique orientale et des autres sociétés de l’océan Indien. Faire dialoguer histoire, archéologie, linguistique, généalogie, archives portuaires et traditions orales lorsque celles-ci peuvent être confrontées aux sources. Alors nous ne raconterions plus seulement comment des populations sont arrivées à La Réunion. Nous chercherions aussi à comprendre qui elles étaient avant d’arriver. La différence paraît petite. Elle est immense. Pendant longtemps, nous avons demandé comment la France et l’Europe avaient construit Bourbon. La question est légitime. Mais pourquoi ne pas en ajouter une autre ? Comment Madagascar, l’Afrique, l’Inde, l’Asie et l’ensemble des mondes de l’océan Indien ont-ils construit La Réunion ? Et peut-être faut-il même aller plus loin.
Avant de raconter ceux qui sont arrivés ici, sommes-nous certains d’avoir suffisamment interrogé ce qu’était notre île avant eux ? Sudel Fuma avait laissé cette porte entrouverte. L’archéologie devra nous dire jusqu’où les connaissances permettent aujourd’hui de l’ouvrir ou de la refermer. En attendant sa réponse, gardons-nous de transformer une hypothèse en vérité. Mais gardons-nous également de transformer ce que nous ne savons pas encore en certitude. Car derrière chaque bateau, chaque registre, chaque contrat, chaque matricule, il y avait un être humain. Et derrière cet être humain, il y avait déjà une histoire.
Alors, après avoir si longtemps raconté comment nos ancêtres sont arrivés à Bourbon, ne serait-il pas temps de rechercher aussi l’histoire qu’ils portaient avec eux — et de continuer à interroger celle de cette île avant que Bourbon ne commence la sienne ?
Par Patrice SADEYEN – Le 24/09/2026