Le débat est enfin ouvert !

privilèz zorey

MAINTENANT, REGARDONS LES FAITS.

Derrière les polémiques, les accusations de racisme et les indignations de circonstance, une question demeure obstinément posée à La Réunion : qui détient réellement le pouvoir, qui parle au nom du territoire et pourquoi cette interrogation provoque-t-elle autant de résistances dès qu’elle quitte les cercles privés pour entrer dans le débat public ?

Depuis plusieurs semaines, le débat autour du « privilège zorèy » s’est imposé dans l’espace public réunionnais. Les tribunes se succèdent, les émissions de radio s’en emparent, les réseaux sociaux s’enflamment. Les positions se crispent. Les uns dénoncent un concept dangereux. Les autres considèrent qu’il permet enfin de nommer une réalité longtemps restée dans l’angle mort du débat public. Une chose est pourtant certaine : le débat existe désormais.

Et c’est probablement l’événement politique le plus important de cette séquence. Car ce qui se joue aujourd’hui dépasse largement le sort d’une chanteuse de transe électronique, une formule maladroite ou une querelle sémantique. Derrière les mots, c’est une question beaucoup plus profonde qui émerge : celle du partage du pouvoir à La Réunion.

Pendant des années, certaines interrogations ont semblé interdites. Elles pouvaient être évoquées à voix basse dans les familles, dans les associations, dans les mouvements culturels ou syndicaux. Mais dès qu’elles franchissaient la frontière du débat public, une mécanique bien rodée se mettait en marche. Il fallait immédiatement disqualifier la question plutôt que d’y répondre. On accusait ceux qui l’avaient posée de communautarisme. Puis de repli identitaire. Puis de racisme. L’objectif restait toujours le même : éviter d’examiner le fond.

Or le fond est aujourd’hui impossible à esquiver. Qui décide pour La Réunion ? Qui définit les priorités ? Qui occupe les postes stratégiques ? Qui bénéficie de la plus grande légitimité lorsqu’il s’agit de parler au nom du territoire ? Qui possède les ressources économiques, institutionnelles, médiatiques ou culturelles permettant d’influencer durablement les décisions collectives ? Ces questions ne relèvent ni de la haine ni de l’exclusion. Elles constituent au contraire le cœur même de toute réflexion démocratique.

Ce qui surprend n’est donc pas qu’elles soient posées. Ce qui surprend est qu’elles aient été si longtemps considérées comme suspectes. Pendant plusieurs semaines, les adversaires de cette réflexion ont tenté de réduire le débat à une formule simpliste. Il suffisait, selon eux, de remplacer le mot « zorèy » par « juif », « noir » ou « musulman » pour démontrer l’infamie du raisonnement. L’argument a circulé partout. Il a surtout permis d’éviter soigneusement la question centrale. Car personne n’a sérieusement soutenu que les individus métropolitains constitueraient un problème en tant qu’individus. Personne n’a demandé leur exclusion. Personne n’a proposé de leur retirer le moindre droit. Personne n’a affirmé qu’un être humain vaudrait davantage qu’un autre en fonction de son lieu de naissance.

Le débat n’est pas ethnique. Le débat n’est pas biologique. Le débat est politique.

Il porte sur la manière dont le pouvoir se distribue dans une société marquée par plusieurs siècles d’histoire coloniale. Et c’est précisément cette histoire qui doit être regardée en face. Car aucune société ne naît spontanément. La Réunion est née d’un système colonial. Elle s’est construite à travers l’esclavage. Puis à travers l’engagisme. Puis à travers une organisation économique et politique où les centres de décision se situaient largement à l’extérieur du territoire. Cette réalité historique n’est pas une opinion. C’est un fait.

Aimé Césaire rappelait que la colonisation ne se limitait jamais à la conquête d’un territoire. Elle produisait également une hiérarchie des légitimités. Certains groupes devenaient naturellement associés au pouvoir, au savoir, à la décision. D’autres étaient renvoyés à l’exécution, à la dépendance ou à l’invisibilité. Le génie du système colonial n’était pas seulement d’imposer une domination. C’était de parvenir à la faire apparaître comme naturelle.

Frantz Fanon poussera cette analyse encore plus loin. Pour lui, la domination la plus efficace n’est pas celle qui s’exerce sous la contrainte permanente. C’est celle qui finit par être intégrée comme allant de soi. Celle qui conduit les dominés eux-mêmes à considérer comme normales les hiérarchies héritées de l’histoire. Combien de fois les Réunionnais ont-ils entendu que les compétences viendraient naturellement d’ailleurs ? Combien de fois a-t-on présenté l’extérieur comme la référence ultime en matière d’expertise, de modernité ou de capacité à gouverner ? Combien de fois les réussites réunionnaises ont-elles dû être validées par des institutions extérieures avant d’être pleinement reconnues localement ? Ces questions ne sont pas théoriques. Elles traversent la vie quotidienne. Elles traversent les recrutements. Elles traversent les institutions. Elles traversent les représentations collectives. Et elles expliquent en grande partie pourquoi le débat actuel rencontre un tel écho.

Les critiques répondent souvent que le concept de privilège zorèy manquerait de fondement. Très bien. Regardons alors les faits.

Les données disponibles depuis plusieurs années montrent que les populations métropolitaines installées à La Réunion présentent en moyenne des niveaux de diplôme supérieurs à ceux de l’ensemble de la population locale. Elles sont davantage représentées dans certaines catégories de cadres, dans certaines professions intellectuelles supérieures et dans plusieurs espaces de décision. Les revenus moyens y sont plus élevés. Les conditions patrimoniales également. Ces chiffres ne condamnent personne. Ils ne démontrent aucune culpabilité individuelle. Ils ne signifient pas que tous les métropolitains seraient privilégiés. Ils montrent simplement qu’à l’échelle collective, certaines catégories bénéficient plus fréquemment de positions avantageuses que d’autres.

Une société démocratique devrait pouvoir examiner sereinement ces réalités. Or c’est précisément ce qui semble impossible pour certains. Comme si le simple fait de constater une inégalité constituait déjà une agression. Pourtant, personne ne conteste la nécessité d’étudier les inégalités lorsqu’elles concernent les femmes, les classes populaires ou les minorités discriminées. Pourquoi cette réticence apparaît-elle soudain lorsqu’il s’agit d’interroger les rapports de pouvoir hérités de la situation coloniale réunionnaise ? La question mérite d’être posée.

D’autant que le sujet ne concerne pas seulement les individus. Il concerne également les institutions. Qui dirige les grandes administrations ? Qui définit les orientations stratégiques ? Qui contrôle les principaux leviers économiques ? Qui décide de ce qui mérite financement, reconnaissance ou visibilité ? Qui construit le récit dominant sur La Réunion ? C’est là que le débat devient véritablement intéressant. Parce qu’il quitte le terrain moral pour entrer sur celui de la démocratie.

Patrice Lumumba affirmait qu’un peuple n’est réellement libre que lorsqu’il peut décider lui-même de son destin. Cette phrase conserve aujourd’hui toute son actualité. Car la question posée à La Réunion n’est pas celle d’une revanche historique. Elle n’est pas davantage celle d’une exclusion. Elle est celle de la capacité collective à exercer pleinement les responsabilités nécessaires à son développement.

Thomas Sankara exprimait une idée similaire lorsqu’il expliquait que la dépendance commence souvent dans les esprits avant de se traduire dans les institutions. Un peuple auquel on répète constamment que les solutions viendront d’ailleurs finit par douter de sa propre capacité à les produire. Cette réflexion devrait nous interpeller. Depuis des décennies, combien de jeunes Réunionnais brillants ont quitté leur territoire faute de perspectives ? Combien de compétences ont été exportées ?  Combien de talents ont été convaincus que leur avenir ne pouvait s’écrire qu’ailleurs ? 

Le problème n’est pas uniquement économique. Il est aussi symbolique. Il touche à la manière dont une société se perçoit elle-même. Et c’est précisément pour cette raison que le débat actuel dépasse largement la question du privilège zorèy. Au fond, ce dont il est question, c’est de la confiance qu’un peuple accorde à sa propre capacité d’agir.

Certains opposent alors cette réflexion à l’idéal de créolisation porté par Édouard Glissant. L’opposition est artificielle. Glissant n’a jamais proposé l’amnésie comme projet politique. Il n’a jamais demandé d’oublier l’histoire. Il n’a jamais expliqué que les rapports de domination disparaîtraient simplement parce que les cultures se rencontrent. La créolisation n’est pas l’effacement des mémoires. Elle est leur mise en relation. Or une relation authentique suppose l’égalité. Elle suppose que personne ne soit condamné à occuper durablement une position subalterne. Elle suppose que chacun puisse participer à la définition du destin commun.

Autrement dit, Fanon et Glissant ne s’opposent pas. Ils se complètent. Fanon nous aide à identifier les mécanismes de domination. Glissant nous aide à imaginer la société qui pourrait leur succéder. L’un pose la question du pouvoir. L’autre pose celle de la relation. La Réunion a besoin des deux. Car le véritable enjeu n’est pas de désigner des coupables. Le véritable enjeu est de construire une société suffisamment lucide pour regarder son histoire sans peur et suffisamment mature pour discuter de ses déséquilibres sans sombrer dans les caricatures.

Depuis plusieurs semaines, beaucoup ont tenté de refermer le débat avant même qu’il ne commence. Ils ont échoué. Parce qu’une question profondément enracinée dans l’expérience quotidienne des Réunionnais ne disparaît jamais sous les insultes. Elle revient. Toujours. Sous une autre forme. Avec d’autres mots. Mais elle revient. 

Aujourd’hui, cette question porte le nom de privilège zorèy. Demain, elle portera peut-être un autre nom. Peu importe. Le sujet restera le même. Qui détient le pouvoir ? Qui le partage ? Qui en est tenu à distance ? Et surtout, quelle société voulons-nous construire pour les générations qui viennent ?

Césaire nous a appris à nommer les mécanismes de domination. Fanon nous a appris à reconnaître la manière dont ils s’inscrivent dans les consciences. Lumumba nous a rappelé que la dignité d’un peuple commence lorsqu’il décide pour lui-même. Sankara nous a avertis que la dépendance la plus redoutable est celle qui finit par paraître naturelle. Glissant nous a montré qu’il ne peut exister de véritable relation entre les peuples sans égalité de dignité.

Le débat sur le privilège zorèy ne demande rien d’autre. Il ne réclame ni exclusion. Il ne réclame ni revanche. Il ne réclame ni privilège inversé. Il pose simplement une question que trop de responsables politiques, économiques et institutionnels évitent encore soigneusement. Une question ancienne. Une question dérangeante. Une question pourtant inévitable. Qui décide pour La Réunion ? Car tant que cette interrogation restera sans réponse, le débat continuera. 

Non parce qu’un mot aurait blessé. Mais parce qu’un peuple refuse désormais de détourner le regard lorsque se pose la question de sa place dans son propre pays.

Par Patrice SADEYEN