Le rouge et le noir

Le rouge du sang. Le noir de la haine. À Trappes, des êtres humains ont été pris pour cibles. Mais derrière celui qui a tiré, une question autrement dérangeante se pose : que devient une société lorsqu’elle laisse prospérer les discours qui désignent des populations entières comme des ennemies ? Les balles ont un auteur. La haine, elle, peut avoir une histoire, des relais et des complaisances. Encore faut-il avoir le courage de les examiner sans confondre responsabilité individuelle et responsabilité collective.
Vendredi 23 octobre. Trappes. La Verrière. Un mort, cinq blessés, dont une enfant de douze ans. Douze ans ! À cet âge, on devrait avoir peur d’une mauvaise note, pas de mourir sous les balles d’un homme qui vous reproche une couleur de peau. L’enquête antiterroriste devra établir les motivations exactes du tireur et ses éventuelles influences idéologiques. Mais une question s’impose déjà : comment en arrive-t-on à considérer des inconnus comme les représentants d’une population qu’il faudrait punir ? Car c’est bien de cela qu’il s’agit lorsque l’origine supposée remplace la responsabilité individuelle.
Depuis des années, notre débat public s’enlise dans les mêmes amalgames. Immigration, délinquance, islam, insécurité, quartiers populaires. Les mots s’entrechoquent, les raccourcis prospèrent et les individus disparaissent derrière les catégories auxquelles on les assigne. Un délinquant commet une infraction ? Certains interrogent immédiatement ses origines. Un quartier connaît des violences ? L’immigration se retrouve au banc des accusés. Une personne revendique sa liberté religieuse ? Le soupçon de communautarisme n’est jamais loin.
À force, on ne regarde plus des citoyens. On fabrique des suspects permanents. Et cette mécanique, je la connais. J’ai beaucoup écrit sur le « privilège zorèy ». Sur les rapports de domination, les héritages coloniaux, les inégalités d’accès aux responsabilités à La Réunion. J’ai interrogé les mécanismes qui permettent à certains de bénéficier d’avantages que d’autres peinent à obtenir. Mais dénoncer un privilège n’est pas condamner une origine. Combattre un système de domination n’est pas déclarer la guerre à ceux qui en bénéficient. Réclamer l’égalité n’autorise pas à fabriquer de nouveaux ennemis. Voilà une frontière que je refuse de franchir, et que je demande à chacun de respecter. Parce qu’entre critiquer une organisation sociale et rendre un individu coupable de naissance, il y a un gouffre. Celui qui sépare une revendication de justice d’une logique de persécution.
À Trappes, cette distinction prend une dimension tragique. Je ne prétends pas que les discours politiques ou médiatiques ont directement provoqué cette fusillade. Ce serait affirmer ce que l’enquête n’a pas encore démontré. Mais faut-il attendre qu’un lien de causalité judiciaire soit établi pour interroger la banalisation de la haine Les mots ne sont pas des balles. Pourtant, les mots peuvent installer des représentations, entretenir des peurs, nourrir des préjugés. Et lorsque des populations entières deviennent des menaces dans les discours, leur humanité risque de s’effacer dans les consciences.

Ceux qui disposent d’une tribune publique ont donc une responsabilité particulière. Non parce qu’ils seraient comptables de chaque acte commis par ceux qui les écoutent, mais parce qu’ils participent à façonner notre manière de regarder les autres. On peut débattre de l’immigration. On doit combattre la délinquance. On peut critiquer une religion, une politique, une institution, un système de domination. Rien de cela ne donne le droit de transformer une appartenance réelle ou supposée en présomption de culpabilité. Et je refuse que l’on confonde cette exigence avec une quelconque volonté de faire taire le débat.
À Trappes, un homme est mort. Une enfant a été blessée. D’autres vies ont basculé. Et demain ? Combien faudra-t-il encore de victimes pour comprendre que l’on ne peut pas, indéfiniment, désigner des populations à la vindicte et s’étonner ensuite que certains finissent par les considérer comme des ennemies ? Je ne demande pas que l’on interdise de penser, de débattre ou de contredire. Je demande que chacun assume ce qu’il dit. Que ceux qui disposent d’un micro, d’une caméra ou d’une tribune se souviennent qu’au bout de leurs phrases, il y a des êtres humains. Pas des statistiques. Pas des fantasmes. Pas des boucs émissaires.
Je continuerai à dénoncer les dominations, les injustices et les privilèges, d’où qu’ils viennent. Mais jamais je n’accepterai qu’une origine devienne une condamnation. Car à Trappes, le rouge est celui du sang versé. Le noir, celui de la haine qui prétendait lui donner une couleur. Et moi, je refuse qu’en 2026, il faille encore rappeler cette évidence : aucune vie humaine ne vaut moins qu’une autre.
Par Patrice SADEYEN – Le 26/10/2026