Le Touloulou recalé

TOULOULOU

LE VRAI PROBLEME N’EST PAS LE REFUS, C’EST LE SILENCE DE L’ÉTAT

Le Carnaval de Guyane et son emblématique Touloulou ne figureront pas parmi les candidatures françaises présentées à l’UNESCO pour une inscription sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Pour beaucoup, cette annonce a eu l’effet d’une douche froide. Après plus de dix années de travail, de recherches, de mobilisation associative et institutionnelle, le résultat est sans appel : le dossier n’a pas été retenu.

Je ne partage pourtant ni les cris d’indignation ni les procès d’intention qui ont immédiatement fleuri sur les réseaux sociaux. Contrairement à ce que certains laissent entendre, il ne s’agit pas d’un rejet du Carnaval de Guyane par l’UNESCO. L’organisation internationale n’a jamais examiné le dossier. La décision est intervenue bien avant, au niveau national. C’est la Direction générale des patrimoines et de l’architecture (DGPA), au sein du ministère de la Culture, qui sélectionne les candidatures que la France décide de présenter. Cette précision est essentielle. Elle change complètement la nature du débat. Car je refuse de considérer qu’un refus constitue en lui-même une injustice. Une sélection implique nécessairement des choix. Toutes les candidatures ne peuvent être retenues. Toutes ne peuvent représenter la France la même année. C’est vrai pour le patrimoine comme pour la recherche scientifique, les appels à projets européens ou les concours nationaux. Le principe même d’une sélection suppose que certains dossiers soient retenus et que d’autres ne le soient pas. Sur ce point, je n’ai aucune contestation à formuler. L’État est parfaitement légitime à hiérarchiser les candidatures. Il est également légitime à considérer qu’à un moment donné, un autre élément du patrimoine français répond davantage à sa stratégie culturelle internationale. Le problème commence ailleurs.

Car, dans le même temps, le ministère reconnaît publiquement le caractère « fédérateur » du Carnaval de Guyane. Il souligne également la qualité du travail de sauvegarde réalisé depuis plusieurs années par l’Observatoire régional du carnaval guyanais. Ce travail est même suffisamment reconnu pour représenter la France sur une plateforme internationale de l’UNESCO consacrée aux bonnes pratiques de sauvegarde du patrimoine culturel immatériel. Autrement dit, les efforts de transmission sont salués. La méthode est valorisée. Le travail accompli est reconnu. Mais la candidature est écartée.

Cette situation n’a rien de contradictoire en soi. Une candidature peut être excellente sans être la meilleure au regard des arbitrages opérés. Une politique de sauvegarde peut être exemplaire sans que l’élément culturel lui-même soit retenu cette année-là. Cela fait partie des règles du jeu. En revanche, ce qui devient difficile à comprendre, c’est le silence qui accompagne cette décision. Pourquoi ce dossier n’a-t-il pas été retenu ? Quels critères ont été jugés insuffisants ? Quels éléments ont convaincu les experts… et lesquels ont suscité des réserves ? Le ministère ne le dit pas. À ce jour, aucun rapport d’évaluation n’a été rendu public. Aucun compte rendu des auditions n’est accessible. Aucune grille d’analyse ne permet de comprendre les arbitrages opérés. Les acteurs guyanais savent qu’ils ont échoué, mais ils ignorent précisément pourquoi. C’est là que commence, selon moi, le véritable sujet.

Une décision administrative ne devrait jamais se réduire à un simple « oui » ou à un simple « non ». Elle devrait aussi produire de la connaissance. Elle devrait permettre à ceux qui ont consacré des années à un projet d’identifier leurs points forts, leurs faiblesses et les améliorations attendues. Car une candidature à l’UNESCO n’est pas un dossier que l’on improvise en quelques semaines. Elle mobilise des historiens, des anthropologues, des associations, des collectivités, des porteurs de traditions, des bénévoles, parfois des générations entières qui documentent, transmettent et défendent un patrimoine vivant. Lorsque l’État sollicite un tel investissement, il contracte aussi, à mes yeux, une responsabilité : celle d’expliquer ses décisions. Je ne réclame pas une obligation de résultat. Je réclame une obligation de transparence. Ce n’est pas la même chose. Et c’est précisément cette distinction qui manque aujourd’hui au débat.

Derrière un dossier de candidature à l’UNESCO, il n’y a pas seulement des formulaires, des expertises ou des procédures administratives. Il y a des femmes et des hommes qui consacrent parfois une décennie de leur vie à documenter une tradition, recueillir des témoignages, convaincre des partenaires, organiser des consultations, produire des archives, filmer des pratiques, mobiliser des communautés et transmettre une mémoire. Ce travail est considérable. Il repose bien souvent sur l’engagement de bénévoles et de passionnés plus que sur des moyens financiers importants.

En Guyane, cette aventure ne date pas d’hier. Depuis 2015, l’Observatoire régional du carnaval guyanais a structuré un travail de sauvegarde reconnu jusque par le ministère de la Culture. Après un premier échec, les porteurs du projet n’ont pas abandonné. Ils ont retravaillé leur candidature, enrichi leur démonstration, renforcé les mesures de sauvegarde, intégré les dimensions de développement durable, d’égalité entre les femmes et les hommes, d’inclusion et de participation citoyenne. Ils ont fait exactement ce que l’on attend de candidats sérieux : apprendre, corriger, améliorer. C’est précisément pour cette raison que le silence de l’administration interroge. Car lorsqu’un dossier revient après avoir été renforcé et qu’il est une nouvelle fois écarté, la question n’est plus seulement de savoir qu’il n’a pas été retenu. La question est de comprendre pourquoi les améliorations apportées n’ont pas été jugées suffisantes ou n’ont pas permis de franchir le seuil attendu. 

À ce stade, je suis obligé de distinguer ce qui relève des faits de ce qui relève des hypothèses. Les faits sont simples. Le ministère a reconnu la qualité du travail de sauvegarde. Il a choisi de valoriser cette expérience sur une plateforme internationale consacrée aux bonnes pratiques. En revanche, il n’a pas retenu le Carnaval de Guyane comme candidature française à la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel. En revanche, les raisons de cette décision ne sont pas publiques. Tout le reste relève de l’interprétation. Les responsables du dossier estiment que leur candidature était solide et évoquent notamment un manque de soutien politique. Cette analyse leur appartient. Elle peut être fondée. Elle peut aussi être incomplète. En l’absence de motivation officielle, personne ne peut l’établir avec certitude. Et c’est précisément là que réside le problème. Le silence administratif laisse le champ libre aux spéculations. Les uns parlent d’arbitrages politiques. Les autres évoquent des critères techniques insuffisamment remplis. Certains imaginent des priorités géographiques ou diplomatiques. D’autres dénoncent une forme de désintérêt pour les territoires ultramarins. Peut-être que l’une de ces explications est la bonne. Peut-être qu’aucune ne l’est. Nous n’en savons rien.

Une démocratie mature ne devrait jamais contraindre ses citoyens à remplacer des faits par des suppositions. Ce déficit d’explication produit un autre effet, plus pernicieux encore : il empêche l’apprentissage collectif. Si les observations formulées par les experts restent confidentielles, comment les futurs porteurs de projets pourront-ils construire des dossiers plus solides ? Comment éviter de reproduire les mêmes erreurs si personne ne sait quelles étaient réellement les faiblesses du dossier précédent ? Une procédure d’évaluation ne devrait pas uniquement désigner un vainqueur. Elle devrait aussi faire progresser tous les candidats. C’est d’ailleurs le principe qui prévaut dans la recherche scientifique, les appels à projets européens, les concours d’architecture ou les financements de l’innovation. Les évaluateurs motivent leurs décisions. Ils expliquent les points forts, les insuffisances, les axes d’amélioration. Même lorsque la décision est négative, elle produit de la connaissance.

Pourquoi en irait-il autrement lorsqu’il s’agit du patrimoine culturel immatériel ? Car, au fond, une candidature à l’UNESCO n’est pas seulement une compétition entre territoires. C’est aussi un investissement collectif dans la transmission d’une culture. Et lorsqu’un investissement collectif ne reçoit aucune explication en retour, ce n’est pas seulement un dossier qui est fragilisé. C’est la confiance entre les institutions et ceux qui font vivre quotidiennement le patrimoine qui commence à s’éroder.

Troisième partie – Ce qui arrive aujourd’hui à la Guyane peut arriver demain à tous les Outre-mer

Il serait tentant de considérer cette affaire comme un problème exclusivement guyanais. Ce serait une erreur. Aujourd’hui, c’est le Touloulou. Demain, cela pourrait être le maloya réunionnais dans le cadre d’une nouvelle extension de reconnaissance, les savoir-faire des yoles martiniquaises, des traditions kanak, mahoraises, polynésiennes ou wallisiennes, ou encore des pratiques culturelles encore absentes des inventaires nationaux. Les Outre-mer français regorgent de patrimoines vivants qui aspirent légitimement à une reconnaissance nationale ou internationale. 

La véritable question est donc beaucoup plus large : Que se passe-t-il lorsqu’un territoire investit des années de travail dans une candidature et qu’il ne reçoit, en retour, aucune explication sur les raisons de son échec ? Le patrimoine culturel immatériel repose sur un principe simple : la transmission. On parle de transmission des savoir-faire, des langues, des rituels, des musiques, des danses, des récits et des mémoires. Mais pourquoi cette exigence de transmission s’arrêterait-elle aux portes de l’administration ? Je trouve paradoxal que l’on demande aux communautés de transmettre leur patrimoine aux générations futures, alors que l’administration ne transmet pas son propre retour d’expérience aux communautés qui l’ont sollicitée. Ce paradoxe mérite d’être posé. Car le premier patrimoine d’une politique publique, c’est aussi sa capacité à produire de la connaissance. Si les observations des experts restent confidentielles, chaque territoire est condamné à repartir presque de zéro. Les erreurs d’un dossier ne deviennent jamais les leçons du suivant. Les réussites ne sont pas documentées. Les insuffisances ne sont pas expliquées. L’expérience acquise disparaît avec chaque procédure. C’est un immense gâchis.

Je pense notamment aux Outre-mer. Ces territoires disposent souvent de moyens humains et financiers plus limités que ceux des grandes institutions métropolitaines. Monter une candidature UNESCO représente déjà un effort considérable. Il faut réunir chercheurs, associations, collectivités, détenteurs des pratiques culturelles, produire des inventaires, réaliser des films, recueillir des centaines de témoignages, organiser des consultations publiques, démontrer l’adhésion des communautés et élaborer des plans de sauvegarde parfois sur plusieurs années. Chaque candidature constitue donc un investissement collectif important. Dans ces conditions, le retour d’expérience ne devrait pas être considéré comme une faveur accordée aux candidats. Il devrait faire partie intégrante de la politique patrimoniale de l’État.

Au contraire, la transparence renforcerait la crédibilité des décisions. Un rapport d’évaluation motivé ne fragilise pas une administration. Il montre qu’elle assume ses choix. Il permet également aux autres territoires d’apprendre sans reproduire les mêmes erreurs. Imagine-t-on une université refusant une thèse sans expliquer ses réserves ? Un jury de concours attribuant une note sans aucune appréciation ? Une agence de financement rejetant un projet de recherche sans formuler la moindre observation ? Ces pratiques seraient difficilement acceptées dans la plupart des domaines où l’expertise est mobilisée. Pourquoi le patrimoine culturel immatériel échapperait-il à cette exigence de transparence ? Je ne demande pas que les délibérations internes soient rendues publiques dans leur intégralité. Je comprends que les experts puissent avoir besoin d’un espace de discussion libre. En revanche, je ne vois aucune raison de ne pas publier une synthèse motivée, indiquant les principaux critères ayant conduit à la décision et les pistes d’amélioration pour les candidats. Une telle démarche profiterait à tout le monde. Aux territoires, qui progresseraient. Aux experts, dont les décisions seraient mieux comprises. À l’État, qui renforcerait la confiance dans ses procédures. Et, finalement, au patrimoine lui-même, qui gagnerait en qualité grâce à une véritable culture du retour d’expérience. Le silence ne protège personne. Il entretient les frustrations. Il nourrit les interprétations. Il laisse prospérer les soupçons là où une simple explication suffirait souvent à rétablir la confiance.

Je n’écris pas cette tribune pour contester une décision que je ne connais pas. Ce serait intellectuellement malhonnête. Je n’ai pas lu le rapport des experts. Je ne connais pas les autres candidatures en concurrence. Je ne sais pas quels arbitrages ont été rendus. Je ne peux donc ni affirmer que le dossier guyanais méritait d’être retenu, ni soutenir l’inverse. En revanche, je peux affirmer une chose : une décision publique qui engage des années de travail collectif devrait toujours être accompagnée d’une motivation compréhensible. C’est un principe qui dépasse largement le seul dossier du Touloulou.

Nous vivons dans un État de droit où l’administration est de plus en plus invitée à justifier ses décisions, à rendre des comptes et à améliorer la transparence de son action. Cette exigence ne vise pas à affaiblir les institutions ; elle vise au contraire à renforcer leur légitimité. Car une décision expliquée est une décision qui peut être discutée, comprise, parfois contestée, mais aussi acceptée. Une décision silencieuse, elle, produit exactement l’effet inverse. Elle ouvre un vide. Et ce vide est immédiatement rempli par les hypothèses. Les uns y verront des considérations politiques. Les autres parleront de favoritisme. D’autres encore dénonceront un manque d’intérêt pour les Outre-mer. Peut-être que toutes ces interprétations sont fausses. Mais lorsqu’aucune explication officielle n’est donnée, comment demander aux citoyens de ne pas spéculer ? Le silence fabrique lui-même la défiance. C’est pourquoi je crois qu’il est temps de faire évoluer les pratiques. Je ne demande pas que chaque délibération des experts soit rendue publique ligne par ligne. Je ne demande pas non plus que les membres des commissions soient exposés à des polémiques permanentes.

Je demande quelque chose de beaucoup plus simple. Qu’après chaque sélection nationale pour une candidature UNESCO, le ministère publie une note de synthèse. Quelques pages suffiraient. Cette note pourrait rappeler les critères d’évaluation, expliquer les qualités du dossier, identifier les points qui ont conduit à ne pas le retenir et formuler des recommandations pour une éventuelle nouvelle candidature. Cette pratique existe déjà dans de nombreux domaines. Les appels à projets européens adressent des rapports d’évaluation aux candidats. Les agences de recherche motivent leurs refus. Les concours d’architecture produisent des appréciations. Les jurys universitaires expliquent leurs décisions. Personne n’y voit une remise en cause de l’autorité des experts. Au contraire, ces explications renforcent leur crédibilité. Pourquoi le patrimoine culturel immatériel ferait-il exception ? Je vais même plus loin. Les dossiers non retenus constituent une richesse collective. Ils représentent des années d’enquêtes, d’archives, de recherches ethnographiques, de témoignages, de collectes audiovisuelles et de mobilisation citoyenne. Cette matière ne devrait jamais disparaître dans un classement administratif. Chaque candidature devrait devenir une ressource pour les suivantes. Chaque retour d’expérience devrait bénéficier aux autres territoires. Chaque difficulté rencontrée devrait permettre à un futur dossier d’être meilleur.

C’est cela, une véritable politique publique de transmission. On parle souvent de transmission des traditions. On oublie trop souvent la transmission des expériences administratives. À mes yeux, les deux sont indissociables. Car protéger un patrimoine, ce n’est pas seulement conserver une pratique culturelle. C’est aussi construire des institutions capables d’apprendre, de partager leurs connaissances et d’accompagner ceux qui consacrent leur énergie à faire vivre ce patrimoine. Le véritable héritage que l’État pourrait laisser aux territoires n’est pas seulement une inscription sur une liste de l’UNESCO. C’est une méthode. Une méthode fondée sur la transparence, le dialogue et le respect du travail accompli. Et, à long terme, cette méthode vaudra probablement autant que les distinctions internationales elles-mêmes.

Au fond, cette tribune ne parle pas uniquement du Touloulou. Elle ne parle pas davantage d’une déception guyanaise. Elle interroge une manière de concevoir l’action publique. Je peux accepter qu’un dossier ne soit pas retenu. Je peux accepter qu’un autre patrimoine soit jugé prioritaire. Je peux accepter qu’une commission d’experts aboutisse à une conclusion différente de celle qu’espéraient les porteurs d’un projet. Ce que j’ai plus de mal à accepter, c’est qu’après plus de dix années de travail, ceux qui ont porté une candidature ne disposent d’aucune explication précise leur permettant de comprendre, de progresser et, peut-être, de revenir plus forts. Le patrimoine culturel immatériel est, par définition, une œuvre de transmission. Il relie des générations, des territoires et des communautés. Il ne devrait donc jamais être administré comme une simple procédure de sélection où un dossier est retenu et un autre classé sans suite.

Une politique patrimoniale ambitieuse ne se contente pas de désigner des candidats. Elle accompagne, elle explique et elle transmet. C’est pourquoi j’espère que cette affaire dépassera le seul cas du Carnaval de Guyane. J’espère qu’elle ouvrira un débat national sur les modalités de sélection des candidatures françaises à l’UNESCO, sur la transparence des évaluations et sur la place des territoires ultramarins dans cette politique culturelle. Car la véritable question n’est pas de savoir si le Touloulou méritait d’être présenté cette année. La véritable question est de savoir si, dans une démocratie moderne, une administration peut encore demander à des citoyens d’investir dix années de leur vie dans un projet collectif sans leur dire clairement pourquoi il n’a pas été retenu. À mes yeux, la réponse est non.

Le patrimoine culturel immatériel ne se construit pas seulement avec des inventaires, des dossiers ou des inscriptions sur une liste internationale. Il se construit d’abord avec une confiance réciproque entre les institutions et les communautés qui font vivre ce patrimoine au quotidien. Et cette confiance repose sur une règle simple, universelle et profondément démocratique :

Lorsqu’un État dit non, il doit être capable d’expliquer pourquoi.

Par Patrice SADEYEN – Le 13/08/2026