Le vrai trésor du cacao Malgache n’est pas dans les plantations

LE VRAI TRESOR DU CACAO MALGACHE N'EST PAS DANS LES PLANTATIONS

Madagascar aurait exporté près de 14 000 tonnes de cacao en 2025, pour environ 100 millions de dollars de recettes. Cette performance confirme la qualité exceptionnelle du cacao malgache et le travail de milliers de producteurs. Mais elle soulève une question qui dépasse largement la seule filière cacao. Un pays devient-il plus riche parce qu’il exporte davantage, ou parce qu’il maîtrise la richesse créée par ce qu’il produit ? La différence est considérable. C’est elle qui sépare une réussite commerciale d’un véritable projet de développement.

Chaque fois qu’un pays annonce une forte progression de ses exportations de matières premières, le même réflexe revient. Nous parlons de richesse, de croissance, de succès. C’est presque devenu un automatisme. Pourtant, l’histoire économique invite à davantage de prudence. Exporter plus n’a jamais suffi à rendre un pays durablement prospère. Ce constat ne concerne pas seulement le cacao. Il vaut pour le café, la vanille, le coton, le pétrole, le lithium, le cobalt et bien d’autres ressources. Beaucoup de pays produisent des richesses. Beaucoup moins parviennent à maîtriser la richesse créée par ces productions.

C’est précisément la question que pose aujourd’hui le cacao malgache.

Les chiffres annoncés sont encourageants. Ils traduisent une filière dynamique, portée par un savoir-faire reconnu et par des producteurs qui ont su maintenir un niveau de qualité exceptionnel. Il serait absurde de minimiser cette réussite. Mais une réussite commerciale ne répond pas à toutes les questions. Lorsque l’on annonce cent millions de dollars de recettes, plusieurs interrogations demeurent. Quelle part revient réellement aux producteurs ? Quelle part finance le développement des territoires où le cacao est cultivé ? Combien d’emplois sont créés au-delà de la production agricole ? Quelle proportion de cette richesse reste durablement à Madagascar ? Les statistiques d’exportation ne répondent pas à elles seules à ces questions. C’est pourquoi le débat mérite d’être déplacé.

Depuis quelques jours, beaucoup opposent deux visions. Les uns se réjouissent de la hausse des exportations. Les autres affirment que Madagascar devrait cesser d’exporter des fèves et transformer tout son cacao sur place. Cette opposition est séduisante, mais elle simplifie excessivement la réalité. Oui, développer la transformation locale est une ambition légitime. Elle peut créer des emplois, faire émerger des compétences industrielles et permettre au pays de conserver une part plus importante de la valeur ajoutée. Mais transformer du cacao ne consiste pas simplement à installer une usine. Il faut une énergie disponible, des infrastructures fiables, des investissements importants, des compétences techniques, des normes sanitaires exigeantes, des réseaux commerciaux solides et des débouchés capables d’absorber cette production. Autrement dit, la transformation est un objectif. Elle ne peut pas être un slogan. Le véritable enjeu est ailleurs. Il tient en une question simple : qui contrôle la filière ? Qui organise la collecte ? Qui finance les producteurs ? Qui décide des investissements ? Qui maîtrise la transformation ? Qui possède les marques ? Qui négocie avec les acheteurs internationaux ? Qui fixe les règles du jeu ? Voilà les questions qui déterminent réellement la création de richesse.

Pendant longtemps, le développement a été mesuré en hectares cultivés, en tonnes récoltées ou en volumes exportés. Cette logique correspondait à une économie où la matière première représentait l’essentiel de la valeur. e n’est plus le cas. Aujourd’hui, une part croissante de la richesse se construit bien après la récolte. Elle se trouve dans la recherche, la qualité, la transformation, la certification, les normes, la propriété intellectuelle, les marques, le marketing, la logistique et la distribution. Deux pays peuvent produire exactement la même matière première sans créer la même richesse. L’un vend un produit. L’autre vend aussi une réputation, une origine, une histoire et une confiance. C’est cette différence qui sépare un simple fournisseur d’un véritable acteur économique. Sous cet angle, Madagascar dispose d’un atout considérable. Le pays ne représente qu’une faible part de la production mondiale de cacao. En revanche, son cacao figure parmi les plus recherchés au monde pour ses qualités aromatiques. Cette réputation n’est pas le fruit du hasard. Elle est le résultat du travail des producteurs, de la qualité des terroirs, des méthodes de fermentation et du soin apporté à chaque étape de la production. Cette singularité mérite d’être protégée. Madagascar ne gagnera probablement jamais la bataille des volumes face aux grands producteurs africains. Mais ce n’est peut-être pas la bonne bataille.

Dans une économie mondiale où les consommateurs recherchent de plus en plus des produits identifiés, traçables et de grande qualité, la rareté peut constituer un avantage bien plus durable que la quantité. Personne ne demande à un grand cru de produire autant qu’un vin de consommation courante. Sa valeur repose précisément sur son identité. Le cacao malgache possède cette identité. Encore faut-il savoir la préserver et la valoriser. C’est pourquoi la véritable stratégie ne consiste sans doute pas à choisir entre exporter des fèves ou fabriquer des tablettes de chocolat. Elle consiste à construire progressivement une filière maîtrisée. Cela passe par une meilleure organisation des producteurs, par la protection des terroirs, par des certifications reconnues, par une montée en gamme de la transformation et par le développement de marques capables de porter le nom de Madagascar sur les marchés internationaux. Cette progression peut être graduelle. Elle sera certainement plus solide qu’une industrialisation précipitée qui ignorerait les réalités économiques.

Un autre point mérite d’être souligné.

On parle beaucoup des producteurs. On parle beaucoup moins de leur place dans les décisions. Pourtant, c’est peut-être là que se joue l’avenir de la filière. Le succès d’une production agricole ne se mesure pas uniquement au prix du kilo. Il se mesure à la capacité des producteurs à vivre durablement de leur travail, à transmettre leurs exploitations, à accéder au financement, à se regrouper dans des organisations solides et à participer aux décisions qui concernent leur avenir. Une filière performante ne peut pas reposer sur des producteurs qui demeurent les derniers informés et les premiers exposés aux risques. De la même manière, installer des unités de transformation à Madagascar ne garantit pas automatiquement que la richesse restera dans le pays. Si les technologies, les capitaux, les marques, les contrats commerciaux et les décisions stratégiques restent contrôlés ailleurs, une partie essentielle de la valeur continuera de quitter le territoire. Il ne s’agit pas pour autant de rejeter les investisseurs étrangers. Madagascar a besoin de capitaux, de technologies, de partenariats et d’ouverture sur le monde. Mais ces partenariats ne peuvent produire tous leurs effets que s’ils favorisent le transfert de compétences, le développement d’entreprises locales, la montée en responsabilité des acteurs malgaches et une meilleure répartition de la valeur créée.

Enfin, il serait imprudent d’oublier une leçon que l’histoire économique rappelle régulièrement. Les périodes où les prix sont élevés sont souvent celles où les erreurs coûtent le plus cher. Lorsque les revenus augmentent rapidement, les risques de spéculation foncière, de pression sur les terres, de dégradation de la qualité ou d’atteintes à l’environnement augmentent également. Une filière solide se construit précisément pendant les périodes favorables. C’est lorsque tout va bien qu’il faut préparer les années plus difficiles. Former les producteurs. Renforcer la recherche. Moderniser les infrastructures. Développer les compétences techniques. Sécuriser les revenus. Créer des marques nationales. Structurer les coopératives. Investir progressivement dans la transformation. Autant de décisions qui produiront davantage d’effets à long terme qu’une simple augmentation des volumes exportés.

Au fond, la question n’est pas de savoir si Madagascar doit exporter davantage de cacao. La question est de savoir ce que Madagascar veut construire autour de son cacao. Veut-il rester un pays reconnu pour la qualité de ses fèves ? Ou veut-il devenir un pays reconnu pour sa capacité à transformer cette qualité en emplois, en entreprises, en savoir-faire, en innovation et en prospérité durable ? Ce choix dépasse largement la filière cacao. Il concerne la manière dont Madagascar envisage son développement. Car un pays ne devient pas plus riche parce qu’il extrait davantage, récolte davantage ou exporte davantage. Il devient plus riche lorsqu’il maîtrise progressivement ce que cette richesse produit : des compétences, des entreprises, des technologies, des marques et, finalement, une plus grande liberté de décider de son avenir. C’est peut-être là que se trouve le véritable enjeu.

Le défi de Madagascar n’est pas seulement de produire davantage de cacao. Il est de faire en sorte que, demain, le cacao produise davantage de Madagascar.

Par Patrice SADEYEN – Le 24/07/2026