L’économie, de portée universelle, est aussi une arme de guerre

Paul Hoarau

Le thème de ce jour – l’économie – est de portée universelle. L’économie est aussi une arme de guerre. Le Président Trump après l’appel aux armes, pense venir à bout de l’Iran en étouffant son économie par le blocus qu’il a instauré au golfe d’Oman. L’Iran de son côté pense gagner la guerre par l’économie, en bloquant le détroit d’Ormuz. Ce qui apparaît comme un moyen conjoncturel de guerre est une réalité quotidienne du monde économique dont pâtit la France au plan national et des pays comme La Réunion au plan local. Un système économique moins brutal que la guerre qui tue, mais qui plonge des peuples entiers dans la misère jusqu’à la mort parfois lui aussi, un système de ce que Léon XIV a appelé « la tentation de l’émigration » pour des hommes et des femmes de pays pauvres.

Sur le plan national, pour ce qui nous concerne, le Français se détourne du producteur français de voitures électriques pour acheter des voitures chinoises. Ce faisant, il pousse le producteur français au dépôt de bilan, à la faillite, au chômage des ouvriers ; ce faisant, il enrichit le négociant mondialiste libéral des marchés, qui fait des bénéfices juteux en offrant de la marchandise à hauteur du coût du tiers monde à des acheteurs au pouvoir d’achat à hauteur des pays développés (pour le moment).

L’affaire des voitures électriques chinoises est un exemple. Les politiques reconnaissent que la France se désindustrialise. Elle s’endette pour colmater les dégâts sociaux, par des interventions publiques, (sans compter la guerre qu’il faut aider et qui menace).

L’économie repose sur trois piliers : la nature, le travail, le capital. Tout ce que nous consommons vient de la mise en valeur des matières premières que nous offre la nature. La mise en valeur des matières premières de la nature vient du travail des Hommes. Le financement des équipements et du travail vient des investissements du capital. Un quatrième pilier vient couronner cela : le marché. Il est évident, en effet, que si les producteurs ne trouvent pas d’acheteurs, ils auront travaillé pour rien. Le développement, la croissance, l’enrichissement, dépendent de la mise en valeur des matières premières par le travail, de l’investissement du capital et du pouvoir d’achat des marchés.

La justice voudrait que chaque peuple puisse mettre en valeur les richesses naturelles de son pays par le travail de ses habitants financé par l’argent du capital du pays pour consommer ou se payer ce dont il a besoin. La justice voudrait encore que la matière première, le travail et le capital soient équitablement rétribués financièrement par ce que rapporte la production. Si nous prenons un exemple pour l’exemple, la justice voudrait que les Réunionnais puissent consommer de la tomate locale et que le revenu de la production de la tomate locale soit équitablement réparti entre le coût technique de la culture, le travail du producteur et l’investissement du capital. Cela vaut pour tous les produits de consommation de biens et de services (la production agricole, la production industrielle, la production artisanale, la production intellectuelle, etc.)

Le souci de justice que nous venons de décrire, c’est celui qui met l’Homme au centre de l’économie comme responsable : le local, du développement local ; le national, du développement national ; le régional, du développement régional (L’Union Européenne, l’Indianocéanie) ; le mondial, du développement international. II n’est pas juste que l’acteur du niveau supérieur élimine les acteurs des niveaux inférieurs pour prendre leur place (que le producteur national ou multinational élimine le producteur local pour prendre sa place).

C’est là, précisément, qu’intervient l’acteur économique « mondialiste » pour qui ce n’est pas l‘Homme qui est au centre du système économique, mais le profit : pour qui l’économie doit s’organiser vers là où l’on gagne le plus d’argent. Pour reprendre l’exemple de la tomate, « le mondialiste » dira au consommateur réunionnais : « vous payez 4€ la tomate réunionnaise, je vous vends de la tomate chinoise à 2,50€, vous gagnez 1,50€ ». Lui, aura gagné plus que le producteur réunionnais à 4€, parce qu’il aura payé la tomate chinoise à 0,50€. A la longue, le producteur de tomate réunionnais ne vendra plus ses tomates. Alors le système lui offrira le RSA pour qu’il puisse, lui aussi acheter les tomates à 2,50€ (voilà comment on pervertit une « aide sociale » qu’il ne faut surtout pas supprimer, parce qu’il y aura toujours des marginaux dans le besoin de ces « aides »). Voilà comment on finit par

« l’assistance sociale » inévitable lorsque l’on a refusé « l’aide économique ».

Que faire ? Que répondre au « mondialiste » qui offre au Réunionnais une tomate chinoise presque deux fois moins chère que la tomate locale ?

La première solution, impensable : la situation actuelle. Laisser mourir à petit feu la production locale, assister le consommateur local pour qu’il puisse consommer pas cher ce que les « mondialistes » importeront. Conséquences : absence de responsabilité locale du développement de l’île, disparition des productions locales, augmentation du chômage et de l’assistance publique.

La deuxième solution, c’est la volonté du Peuple Réunionnais de maîtriser le développement de l’île, en particulier son développement économique. La deuxième solution est un changement d’état d’esprit collectif, d’ordre culturel. L’axe de la politique économique ne sera plus de savoir comment la France devra permettre à la population réunionnaise d’être nourrie, mais comment les Réunionnaises et le Réunionnais vont-ils faire pour se nourrir, se payer ce dont ils ont besoin avec le revenu de ce qu’ils produiront par leur travail et leurs investissements.

La troisième solution, dans cet état d’esprit, sera de « protéger la production locale », de mobiliser les solidarités nationales, européennes, régionales pour alléger les coûts locaux par des dispositions et des aides appropriées, de développer la consommation des produits locaux dans le cadre de ces solidarités (plus la production locale se développera, plus les coûts baisseront : le fameux « point zéro » si cher à Maxime Rivière, le point d’équilibre entre les dépenses et les recettes de l’entreprise lorsque la production a atteint un certain seuil, lorsque tout ce qui sera produit en plus, rapportera un bénéfice). En ce sens, l’aide économique rapporte et peut être, éventuellement, supprimée ; l’aide sociale (à maintenir cependant pour des situations humanitaires) se perd dans la consommation.

Au plan international, le Monde était dans la perspective de « l’Homme au centre » au lendemain de la seconde guerre mondiale, il avait tiré les leçons de l’uniformité des impérialismes totalitaires. En France cette leçon a été prise en compte pour l’élaboration des mesures économiques et sociales du « Conseil National de la Résistance ». Mais depuis les années 70, les forces du « profit d’abord » dans le Monde, en Europe, en France n’ont cessé de détricoter cette organisation « de l’Homme au centre ». Les conséquences de cette orientation (la désindustrialisation de l’Europe, l’inflation entre autres), aggravées par les guerres actuelles au Proche-Orient, font poindre l’espoir de la fin de l’uniformité

« mondialiste » libérale, font poindre le retour « de l’Homme au centre » du lendemain de la seconde guerre mondiale.

La quatrième solution, politique celle-là : des institutions locales disposant du pouvoir de prendre des dispositions appropriées, d’en négocier d’autres avec la République, l’Europe, l’Indianocéanie (des mesures de protection, l’usage des aides, des marchés, etc.)

Les menaces qui pèsent sur le Monde actuel vont-elles provoquer un retour à la prise de conscience des lendemains de la seconde guerre mondiale ? … Les planteurs réunionnais actuels de cacao (je me souviens du chocolat « Le Meilleur » que Paul Chatel fabriquait avec du cacao pays), les planteurs actuels de géranium (je me souviens des champs et des alambics de mes oncles et cousins du Piton Hyacinthe), les planteurs actuels de café ( je me souviens des forêts de caféiers de mes vacances au Pont d’Yves pendant la guerre), où est le temps où notre industrie sucrière était aux Payet, aux Rivière et aux Hugo, notre port à notre Chambre de Commerce ? Les viticulteurs, les agriculteurs, les artisans, les industriels, les intellectuels actuels, bref, les Réunionnais qui, aujourd’hui, produisent à la marge du système, sachent qu’il ne sont pas gardiens d’un patrimoine muséographique. Ils sont chacun, un foyer d’espérance pour La Réunion, de se retrouver dynamique, forte et féconde, d’une Réunion qui vit (consomme, exporte, importe) de ce qu’elle produit. Il s’agit de « sortir du fénoir » du déni, de l’inexistence, de l’assistance. Le formatage du système est tel que certains chemins de la lumière pourraient être difficiles. Pour sortir du fénoir il nous faudra retrousser les manches, réveiller les intelligences, réaffirmer les volontés. L’enjeu en vaut la peine.

Dans cet esprit, je me permettrais une citation de Mgr Aubry : « Ton pied va plucher, ton zos va craquer – Mais ton cœur va chanter, ton corps va sonner – Nous-mêmes na fait lev soleil en plein fénoir ! » (Cœurs à La Grande-Voile).

Paul HOARAU