L’éthique n’est pas une option quand il s’agit d’argent public

TRIBUNE
Je vais être clair. Cette tribune n’est dirigée contre aucun artiste. Elle n’est pas davantage une remise en cause du talent de qui que ce soit. Je n’ai aucun problème avec le fait qu’un musicien vive de son art. Bien au contraire. Je suis convaincu que les artistes doivent pouvoir être rémunérés dignement pour leur travail. C’est même une nécessité si nous voulons une vie culturelle riche, libre et ambitieuse. Mais ce n’est pas de cela dont je veux parler aujourd’hui.
Je veux parler d’éthique. Parce qu’à mes yeux, c’est là que commence le véritable débat. Et j’ai le sentiment que nous avons pris la mauvaise habitude de confondre légalité, moralité et exemplarité. Pourtant, ces trois notions ne disent pas la même chose. On peut respecter la loi et susciter malgré tout un profond malaise. On peut appliquer toutes les procédures administratives et laisser planer un doute. Et lorsqu’il s’agit d’argent public, le doute est déjà un problème.
Je le dis souvent : dans une démocratie, la confiance est une richesse. Elle est même plus fragile que l’argent. Lorsqu’elle disparaît, elle ne se reconstruit pas avec un communiqué de presse ou une conférence. Elle se reconstruit par les actes. C’est précisément pour cette raison que je pense que les responsables publics, les associations subventionnées et les bénéficiaires de financements publics portent une responsabilité particulière. Ils ne doivent pas seulement être honnêtes. Ils doivent être exemplaires. La nuance est immense. L’honnêteté relève de la conscience individuelle. L’exemplarité relève de la responsabilité collective. Je peux être persuadé d’avoir toujours agi correctement. Cela ne suffit pourtant pas à rassurer les citoyens si les règles ne sont pas visibles, compréhensibles et identiques pour tous. Voilà pourquoi je fais toujours une distinction entre ce qui est légal et ce qui est éthique. Le droit fixe une limite. L’éthique fixe une exigence. Le droit dit ce qu’il est interdit de faire. L’éthique demande ce qu’il est juste de faire. Et cette différence change tout.
Depuis plusieurs semaines, le débat autour du PRMA dépasse largement le fonctionnement d’une association culturelle. Il pose une question beaucoup plus importante : comment gère-t-on l’argent public à La Réunion ? L’audit commandé par la Région rappelle d’ailleurs une réalité incontournable : le PRMA est financé très majoritairement par des fonds publics et dépend principalement de la Région Réunion, qui représente plus des deux tiers de ses ressources lorsqu’on intègre les fonds dédiés. Autrement dit, nous ne parlons pas d’argent privé. Nous parlons de l’argent des contribuables. De votre argent. Du mien. De celui de chaque Réunionnaise et de chaque Réunionnais. Dans ces conditions, poser des questions n’est pas une provocation. C’est un devoir citoyen.
Je suis toujours surpris par la facilité avec laquelle certains assimilent une demande de transparence à une attaque contre les artistes. Comme si demander des explications revenait automatiquement à vouloir détruire une carrière. Je refuse cette logique. Je refuse également cette habitude qui consiste à personnaliser immédiatement les débats. Ce n’est pas parce qu’un nom apparaît dans une discussion qu’il faut transformer celle-ci en règlement de comptes. Ce qui m’intéresse, ce ne sont pas les personnes. Ce sont les mécanismes. Les règles. Les procédures. Les garde-fous. Car un système ne se juge pas lorsqu’il fonctionne avec des gens honnêtes. Il se juge lorsqu’il est capable d’empêcher qu’un doute s’installe, quel que soit le nom des personnes concernées. C’est cela, une bonne gouvernance.
Imaginons un instant que tout ait été parfaitement conforme. Que toutes les aides aient été attribuées selon des critères objectifs. Que toutes les décisions aient été irréprochables. Très bien. Alors pourquoi ne pas tout publier ? Pourquoi ne pas rendre accessibles les critères d’attribution ? Pourquoi ne pas publier systématiquement les montants accordés, les bénéficiaires et les évaluations des dispositifs ? Pourquoi laisser les citoyens reconstruire eux-mêmes le puzzle à partir de fragments d’informations, de rapports d’audit ou de documents obtenus après des démarches administratives ? La transparence ne devrait jamais être une concession. Elle devrait être le fonctionnement normal d’une institution financée par l’argent public.
Je crois profondément que les institutions se trompent lorsqu’elles pensent protéger leur image en communiquant le moins possible. C’est exactement l’inverse. Le silence nourrit les rumeurs. Le manque d’information crée les fantasmes. L’absence d’explication laisse chacun écrire sa propre version des faits. Et, au final, tout le monde y perd. Les citoyens. Les artistes. Les élus. Les agents publics. Les associations. Une démocratie solide n’a pas peur des questions. Elle y répond. Simplement. Calmement. Avec des faits. Avec des documents. Avec des chiffres. Parce que la transparence n’est pas une faiblesse. Elle est une démonstration de confiance envers les citoyens.
Je vais aller plus loin. À mes yeux, la véritable question n’est pas de savoir si une personne a respecté le règlement.
La véritable question est de savoir si nos institutions sont capables d’éviter qu’un citoyen puisse légitimement se demander si tout le monde est traité de la même manière. La différence est essentielle. Une institution digne de confiance ne cherche pas seulement à être dans son bon droit. Elle cherche à être au-dessus de tout soupçon. C’est exactement ce que j’attends de toutes les structures financées par de l’argent public. Pas seulement du PRMA. De toutes. Parce que les mêmes principes doivent s’appliquer partout. Je n’accepterais pas davantage qu’ils ne soient pas respectés dans le sport, dans le secteur social, dans la culture ou dans le monde économique. L’argent public impose une discipline particulière. Il impose aussi une humilité. Personne n’a un droit naturel à une subvention. Personne n’a un droit naturel à un dispositif public. Personne n’a un droit naturel à la confiance des citoyens. Cette confiance se mérite. Chaque jour. Par des actes. Par des règles. Par une transparence totale.
Je pense également que nous devons avoir le courage d’aborder un sujet dont personne ne veut vraiment parler : l’apparence du conflit d’intérêts. Je ne parle pas ici d’un conflit d’intérêts au sens juridique du terme. Je parle d’une situation qui peut donner, aux yeux du public, le sentiment que les frontières entre les institutions, les décideurs et les bénéficiaires deviennent trop floues. Cette nuance est fondamentale. Car la confiance des citoyens ne repose pas uniquement sur ce qui est prouvé. Elle repose aussi sur ce qui est perçu. On peut trouver cette réalité injuste. Mais c’est une réalité. Lorsqu’une même collectivité finance plusieurs maillons d’un même écosystème culturel, elle doit redoubler de vigilance. Non parce qu’elle soupçonne les acteurs. Mais parce qu’elle protège leur crédibilité. L’exemplarité est une protection. Pas une sanction.
Je suis convaincu que les premiers à réclamer davantage de transparence devraient être les artistes eux-mêmes. Pourquoi ? Parce qu’ils ont tout à y gagner. Lorsque les règles sont publiques, lorsque les critères sont connus, lorsque les décisions sont expliquées, personne ne peut prétendre qu’une réussite est le fruit d’un privilège. Le talent retrouve alors toute sa place. Le travail aussi. La reconnaissance également. À l’inverse, l’opacité finit toujours par faire naître une suspicion injuste, y compris envers des personnes qui n’ont peut-être rien à se reprocher.
C’est précisément pour éviter cela que je plaide pour une culture de la transparence. Pas une transparence sélective. Une transparence permanente. Publions les critères. Publions les jurys. Publions les montants. Publions les rapports d’évaluation. Publions les indicateurs qui permettent de mesurer l’efficacité des dispositifs. Et lorsque des audits sont réalisés avec de l’argent public, rendons-les accessibles sans attendre qu’ils circulent de manière informelle. Les citoyens ne devraient jamais avoir à mener leur propre enquête pour comprendre comment est utilisé leur argent. Ils devraient pouvoir accéder naturellement à ces informations.
Je crois aussi que nous devons changer notre manière de réagir à la critique. À La Réunion, nous avons parfois tendance à interpréter toute question comme une attaque personnelle. C’est une erreur. Une démocratie vivante repose sur le débat. Sur le contrôle citoyen. Sur la contradiction. Sur la possibilité de demander des comptes, y compris à ceux que l’on apprécie. L’amitié ne doit jamais remplacer l’exigence. La proximité ne doit jamais remplacer les règles. La notoriété ne doit jamais remplacer l’équité. Ce sont ces principes qui garantissent la crédibilité des institutions. Et c’est précisément parce que je crois profondément à la culture réunionnaise que je refuse qu’elle soit affaiblie par des soupçons qui pourraient être dissipés par davantage de transparence. Nous avons des artistes talentueux. Des associations remarquables. Des professionnels engagés. Ils méritent un système dont personne ne puisse contester l’intégrité.
Au fond, ce que je défends n’a rien de révolutionnaire. Je demande simplement que l’argent public soit administré avec un niveau d’exigence supérieur à celui que l’on s’impose dans la vie privée. Parce que cet argent n’appartient à personne. Il appartient à tout le monde. C’est précisément pour cette raison que je continuerai à poser des questions. Pas pour désigner des coupables. Pas pour nourrir des polémiques. Mais parce que je refuse que l’on considère la transparence comme une faveur accordée aux citoyens. La transparence n’est pas une faveur. C’est une obligation. Et l’éthique n’est pas un supplément d’âme réservé aux beaux discours. Elle est le socle sur lequel repose la confiance. Sans confiance, les institutions se fragilisent. Les citoyens se détournent. Les rumeurs remplacent les faits. Et le doute finit par coûter beaucoup plus cher que n’importe quelle subvention.
Je rêve d’une Réunion où les institutions n’auraient plus besoin de se défendre, parce que leurs pratiques seraient si transparentes qu’elles parleraient d’elles-mêmes. Une Réunion où les artistes seraient applaudis uniquement pour leur talent, jamais soupçonnés à cause du fonctionnement des institutions. Une Réunion où chaque euro d’argent public pourrait être expliqué, justifié et assumé sans la moindre hésitation. C’est cette culture-là que je veux défendre. Parce qu’au bout du compte, une démocratie ne se mesure pas au montant de ses subventions. Elle se mesure à la confiance que les citoyens accordent à ceux qui les gèrent. Et cette confiance n’a qu’un seul fondement durable. Et ce fondement durable porte un nom : L’éthique.
Par Patrice SADEYEN – Le 30/07/2026