L’intrigante Juliette Dodu

Prison Juliette Dodu - quartier des condamnés

TRIBUNE

Héroïne de 1870 pour les uns, personnage historique discuté pour les autres, Juliette Dodu continue d’intriguer. Mais aujourd’hui, ce n’est pas seulement la femme qui m’intéresse. C’est la prison qui porte son nom. Derrière ses murs et sous son sol repose une partie de notre histoire. Une histoire d’enfermement, d’esclavage, de justice coloniale, de résistance et de répression. Et depuis septembre 2026, nous savons officiellement une chose : ce lieu appartient toujours à l’État. Alors il va falloir parler. Et surtout, il va falloir agir.

Il y a d’abord Juliette. Juliette Dodu. Une Réunionnaise entrée dans le récit national comme héroïne de la guerre de 1870. Une femme dont les exploits ont été racontés, célébrés, mais aussi discutés par les historiens. Une héroïne pour les uns. Une énigme pour les autres. Une intrigante, déjà. Mais aujourd’hui, ce n’est pas elle qui m’intrigue le plus. C’est sa prison. Ces murs que nous longeons à Saint-Denis. Ce bâtiment devant lequel des milliers de Réunionnais passent sans toujours savoir ce qu’il renferme. Et surtout ce sol. Parce que sous nos pieds, l’Histoire est encore là.

Il faut remonter loin. Avant juliette, il y avait déjà la prison. Vers 1718, un « bloc » d’enfermement est installé dans le Palais du Gouverneur à Saint-Denis. Puis, en 1771, la Colonie acquiert un terrain pour construire une nouvelle prison. C’est l’emplacement de l’actuelle Juliette-Dodu. Pendant plus de deux siècles, elle va rester là. Les gouverneurs passeront. Les régimes changeront. L’esclavage sera aboli. La colonie deviendra département. La société réunionnaise changera profondément. La prison restera. Mais pour comprendre ce que Juliette-Dodu pourrait raconter demain, il faut remonter encore avant son installation sur ce terrain. Il faut revenir à février 1730. Et retrouver une femme.

ELLE S’APPELAIT BARBE. Barbe. Pas de nom de famille dans les documents que nous avons retrouvés. Barbe est esclave. Elle appartient à Pierre Guilbert Wilman. C’est ainsi que l’ordre colonial l’identifie : par le nom de celui qui la possède. En février 1730, les autorités de Bourbon découvrent ce qu’elles qualifient de conspiration d’esclaves. Attention aux mots. Ce sont ceux des juges. Ceux du pouvoir. Ceux qui interrogent, accusent et condamnent. La parole de ceux qui sont poursuivis nous arrive, elle, à travers les procès-verbaux de cette même justice. Mais une chose est certaine : le pouvoir colonial prend l’affaire très au sérieux. Claude. Simayet. Lambou. François. Ils sont condamnés. Et ils ne sont pas simplement mis à mort. Leurs membres sont rompus à vif. Ils sont exposés sur la roue. Certains sont ensuite étranglés. Pourquoi une telle violence ? Nous n’avons même pas besoin de l’interpréter trois siècles plus tard. Le Conseil colonial l’écrit lui-même. Ces supplices doivent être capables : « d’inspirer de la terreur aux noirs de cette colonie ». Tout est là. Il fallait punir. Il fallait tuer. Mais il fallait surtout que les autres voient. Que les autres comprennent. Que les autres aient peur.

BARBE apparaît dans la procédure dès les 24 et 25 février. Elle est interrogée. Confrontée. Emprisonnée. L’instruction se poursuit. Puis vient le 5 mai 1730. Barbe comparaît avec plusieurs autres accusés. La justice coloniale la condamne à mort. La sentence est précise. Elle doit être pendue et étranglée jusqu’à la mort. Son corps doit rester exposé pendant vingt-quatre heures. Puis il doit être porté AUX FOURCHES PATIBULAIRES. Même morte, Barbe doit encore servir. Son cadavre doit parler. Son cadavre doit avertir. Son cadavre doit faire peur.

Mais Barbe déclare être enceinte. Alors la machine s’arrête. Un chirurgien l’examine. Il ne peut pas établir avec certitude si elle porte un enfant. L’exécution est suspendue. Et Barbe attend. Un mois. Deux mois. Trois mois. Quatre mois. Cinq mois. Cinq mois avec une condamnation à mort au-dessus de la tête. Cinq mois pendant lesquels son propre corps constitue peut-être la dernière frontière entre elle et la potence. Puis vient octobre. Un nouvel examen est pratiqué. Aucun signe de grossesse n’est retenu. Le procureur général ordonne que la sentence soit exécutée. 13 octobre 1730. Barbe est pendue. La condamnation prévoyait que son corps reste vingt-quatre heures à la potence, puis soit porté aux fourches patibulaires, ce gibet où l’on exposait les morts à la vue de tous. Le lieu d’exposition se situerait dans le secteur correspondant aujourd’hui aux rues Juliette-Dodu et Jean-Chatel, deux voies parallèles du centre de Saint-Denis. Cette correspondance avec la ville actuelle reste une reconstitution : les pièces consultées ne permettent pas de fixer la potence et les fourches sur une parcelle précise. Ont-elles effectivement reçu le corps de Barbe après ces vingt-quatre heures ? La sentence le prescrit, mais le document consulté ne décrit pas ce transfert. Nous ne savons pas non plus ce que ses restes sont devenus ni où ils pourraient se trouver aujourd’hui. Voilà ce que les archives nous disent, et ce qu’elles ne nous disent pas. Elles nous disent aussi quelque chose d’essentiel : cette femme n’était pas une silhouette abstraite dans un registre. Elle avait une vie. Une famille. Des liens. Et une histoire dont nous n’avons conservé que des morceaux. C’est peut-être cela qui me révolte le plus. Nous savons comment le pouvoir colonial l’a condamnée. Nous savons comment il a décidé de la tuer. Nous savons ce qu’il voulait faire de son corps. Mais de Barbe elle-même, de ce qu’elle pensait, de ce qu’elle espérait, de ce qu’elle avait à dire pour sa défense, il nous reste si peu.

NE TRICHONS PAS AVEC L’HISTOIRE. Barbe n’a pas été détenue dans la prison Juliette-Dodu que nous connaissons aujourd’hui. Elle ne pouvait pas l’être. Cette prison n’existait pas encore sur son emplacement actuel. Le terrain ne sera acquis par la Colonie qu’en 1771. Il faut le dire. Parce qu’un lieu de mémoire ne peut pas se construire sur une légende. Il doit se construire sur l’Histoire. Mais Barbe appartient pleinement à l’histoire que Juliette-Dodu pourrait raconter. Parce que Juliette-Dodu ne doit pas devenir uniquement le musée de ses propres murs. Elle peut devenir le lieu où nous racontons l’histoire réunionnaise de l’enfermement et de la justice, depuis la société esclavagiste jusqu’à la prison contemporaine. Et là, Barbe retrouve sa place. Comme Élie. Comme Furcy. Comme Jacoto. Comme tant d’autres.

En 1799, à Sainte-Rose, Jacoto, esclave malgache, est accusé d’avoir préparé avec plusieurs centaines d’esclaves un soulèvement contre l’ordre colonial. Le complot est découvert et la répression frappe : Jacoto et plusieurs de ses compagnons sont condamnés à mort, certains exécutés attachés devant la bouche des canons. Douze ans avant Élie et Saint-Leu, Bourbon avait déjà tremblé devant la possibilité d’une insurrection servile.

En 1811, des esclaves se soulèvent à Saint-Leu. Élie devient l’un des noms de cette insurrection et de sa terrible répression.

Quelques années plus tard, Furcy engage son extraordinaire combat judiciaire pour faire reconnaître sa liberté.

Élie. Furcy. Barbe. Jacoto. Nous connaissons leurs noms. Mais combien d’autres ont disparu ? Combien de femmes ? Combien d’hommes ? Combien d’esclaves ? Combien de prisonniers ? Combien de vies réduites aujourd’hui à quelques lignes dans un registre ? Un lieu de mémoire sert aussi à cela. À rendre une place à ceux auxquels l’Histoire n’a laissé presque aucune voix. Et cette histoire n’est pas seulement enfermée dans des cartons d’archives. Elle est encore physiquement présente.

En 2013, des archéologues interviennent à Juliette-Dodu. Ils retrouvent les traces des états anciens de la prison. Des murs. Des structures. Des niveaux anciens. Le passé est là. Sous le béton. Sous les cours. Sous nos pieds. Cela change tout. Parce que Juliette-Dodu n’est pas seulement un bâtiment ancien. C’est une archive debout. Et une partie de cette archive est encore enterrée.

En décembre 2008, Juliette-Dodu ferme. Les détenus sont transférés. Pour la première fois depuis des générations, ce lieu cesse d’enfermer. Et une question aurait dû immédiatement se poser  qu’allons-nous faire de toute cette Histoire ? Les années passent. Puis, en 2019, l’État inscrit Juliette-Dodu au titre des monuments historiques. Il protège des bâtiments. Des façades. Des murs. Mais aussi le sol de la parcelle. Pourquoi ? Parce que l’État reconnaît lui-même la valeur patrimoniale du lieu et son importance dans l’histoire carcérale de La Réunion. À partir de là, une excuse disparaît définitivement. Personne ne peut plus dire : nous ne savions pas. L’ÉTAT SAIT. Les historiens savent. Les archéologues savent. Les chercheurs savent. Les associations savent. Les services patrimoniaux savent.

PUIS ARRIVE LE 8 SEPTEMBRE 2026. La fiche officielle de l’ancienne prison Juliette-Dodu est mise à jour sur la Plateforme ouverte du patrimoine du ministère de la Culture. Référence PA97400150. Quelques mots. Seulement quelques mots. Mais ils changent la nature du débat : « Statut juridique du propriétaire : propriété de l’État. » Alors relisons. L’État connaît ce lieu. L’État l’a protégé. L’État le possède. À partir de maintenant, la question n’est donc plus : qui doit agir ? Nous avons la réponse.

Je le dis clairement. NOUS N’AVONS PLUS ENVIE D’ATTENDRE. Je veux que Juliette-Dodu devienne un grand lieu réunionnais de mémoire, d’histoire, de recherche et de transmission. Pas un mausolée. Pas un endroit où l’on viendrait pleurer le passé une fois par an. Un lieu vivant. Un lieu où les historiens travaillent. Où les archéologues continuent de chercher. Où les archives sont montrées. Où les artistes créent. Où les enseignants viennent avec leurs élèves. Où nos enfants peuvent comprendre ce qu’a été Bourbon. L’esclavage. Le marronnage. Les résistances. La justice coloniale. L’enfermement. L’abolition. La prison coloniale. Puis la prison départementale. Un lieu où l’on n’efface rien. Ni les victimes. Ni les résistances. Ni les contradictions. Ni les silences. Nous n’avons pas besoin d’inventer une destination à Juliette-Dodu. Trois siècles d’Histoire nous la donnent.

ALORS, PRENONS DATE. Je ne veux plus terminer cette histoire par une question. Je veux la terminer par un rendez-vous. Même deux. Le premier : 13 OCTOBRE 2028. Deux cent quatre-vingt-dix-huit ans après l’exécution de Barbe. Ce jour-là, j’appelle les acteurs de l’Histoire et de la culture réunionnaises à s’engager. Historiens. Chercheurs. Archéologues. Universitaires. Écrivains. Artistes. Enseignants. Associations. Institutions culturelles. Acteurs du patrimoine. Pas pour signer un texte que nous rangerons le lendemain dans un tiroir. Pas pour organiser un colloque de plus entre convaincus. Pas pour déposer une gerbe et rentrer chez nous. Pour prendre position. Publiquement. Collectivement. Et dire : nous voulons que Juliette-Dodu devienne un lieu de mémoire. Le 13 octobre 1730, le pouvoir colonial voulait faire de la mort de Barbe un avertissement. Alors faisons du 13 octobre 2028 autre chose. Faisons de son nom un appel. Un appel qui aura soixante-huit jours pour parcourir La Réunion. Soixante-huit jours pour entrer dans les écoles. Dans les associations. Dans les quartiers. Dans les universités. Dans les lieux culturels. Dans les familles. Soixante-huit jours pour parler de notre histoire. Et pour préparer un deuxième rendez-vous. 20 DÉCEMBRE 2028. Ce jour-là, l’Histoire devra sortir des salles de conférences. Ce ne sera plus seulement l’affaire des historiens. Ce ne sera plus seulement l’affaire des associations mémorielles. Ce ne sera plus seulement l’affaire du monde culturel. Ce sera notre affaire. Ce jour-là, la population réunionnaise devra pouvoir se retrouver autour de Juliette-Dodu. Pacifiquement. Massivement. Avec une exigence simple. Nous voulons des actes. Où est le projet ? Où sont les études ? Où sont les recherches archéologiques complémentaires ? Où est le projet scientifique et culturel ? Où est la gouvernance ? Où est le calendrier ? Où sont les financements ? Quand commence-t-on ? Parce que les discours ne suffisent plus. Parce que les commémorations ne suffisent plus. Parce que la mémoire sans transmission finit par devenir une décoration.Et parce qu’une autre date nous attend.

20 DÉCEMBRE 2048. Deux cents ans. Le bicentenaire de l’abolition de l’esclavage à La Réunion. Nous avons vingt-deux ans. Cela paraît beaucoup. C’est demain. Restaurer un monument historique. Poursuivre les fouilles. Faire parler les archives. Construire un projet scientifique. Réunir les chercheurs. Trouver les financements. Créer un lieu digne de cette histoire. Transmettre. Tout cela demande du temps. Alors commençons. Maintenant. 2028 pour nous engager. 2028 pour nous rassembler. 2048 pour transmettre. Et que personne ne vienne nous expliquer que nous demandons trop. Nous demandons simplement que notre Histoire ait une maison. Cette maison existe. Elle est debout. Elle appartient à l’État. Elle s’appelle Juliette-Dodu. Barbe, elle, n’avait même pas de nom de famille dans les archives que nous avons retrouvées. Mais son prénom a traversé près de trois siècles. Ceux qui l’ont condamnée voulaient que son supplice inspire la terreur. Ils ont conservé son jugement. Ils ont conservé sa condamnation. Ils ont conservé jusqu’à la date de sa mort. 13 octobre 1730. Alors prenons cette date. Retournons-la.

Le 13 octobre 2028, que Barbe ne soit plus celle que l’on voulait montrer morte pour faire peur aux autres. Qu’elle devienne celle dont le nom nous rassemble. Puis, le 20 décembre 2028, retrouvons-nous. Et demandons des comptes. Sans violence. Sans haine. Mais sans reculer. Parce que cette histoire est la nôtre. Parce que ces murs sont encore là. Parce que les archives sont là. Parce que les vestiges sont là. Parce que le propriétaire est connu. Nous savons. Désormais, ne rien faire serait aussi un choix.

Alors prenons rendez-vous.

  • 13 OCTOBRE 2028 : NOUS NOUS ENGAGEONS.

  • 20 DÉCEMBRE 2028 : NOUS SOMMES RASSEMBLER.

  • 20 DÉCEMBRE 2048 : NOUS TRANSMETTONS. Une maison. Une mémoire. Une exigence.

JULIETTE DODU, LIEU DE MÉMOIRE. Et puisque l’Histoire nous a rendu son prénom… À LA BARBE DE L’ÉTAT.

Par Patrice SADEYEN – Le 13/10/2026

* Crédit photo mise en avant : Cyril Chatelain (2012)