Loi Restitution : La France restitue enfin ses pillages coloniaux

Mais pourquoi les outre-mer restent-ils les oubliés de cette mémoire ?
Derrière la nouvelle loi française sur les restitutions coloniales apparaît une question que Paris continue d’éviter : celle des patrimoines réunionnais, guyanais, kanak, polynésiens et antillais encore enfermés dans les institutions françaises.
La France vient d’adopter une loi historique facilitant la restitution des biens culturels acquis dans des contextes coloniaux désormais considérés comme illicites. L’annonce a été accueillie avec satisfaction dans de nombreux pays africains qui réclamaient depuis des décennies le retour d’œuvres, d’objets rituels, de trésors royaux, de pièces sacrées ou d’archives emportés durant la colonisation. Huit ans après le discours prononcé par Emmanuel Macron à Ouagadougou, la République française commence enfin à reconnaître juridiquement une réalité que beaucoup tentaient encore de contourner : une partie des collections publiques françaises s’est constituée dans des conditions historiquement contestables.
Le geste est important. Il serait absurde de le minimiser. Pendant des décennies, l’État français s’est réfugié derrière le principe d’inaliénabilité des collections publiques pour empêcher toute restitution d’ampleur. Une fois entré dans les collections nationales, un objet devenait pratiquement impossible à faire sortir. Ce verrou juridique permettait de sanctuariser le résultat historique des conquêtes coloniales. Le musée devenait alors bien plus qu’un lieu de conservation : il devenait l’aboutissement légal d’un rapport de domination ancien.
La nouvelle loi change cette logique. Désormais, certaines restitutions entre Etats pourront être organisées sans devoir voter une loi spécifique pour chaque dossier. Le texte reconnaît explicitement les notions de pillage, de contrainte, d’appropriation illicite ou de cessions obtenues dans des contextes de domination. Derrière ces formulations techniques apparaît enfin ce que beaucoup de peuples colonisés dénoncent depuis longtemps : nombre de collections occidentales ne furent pas constituées dans des conditions d’échange équitables, mais dans des situations de violence militaire, d’humiliation politique, de déséquilibre racial ou de domination coloniale totale. Pendant des décennies, l’Europe a présenté ces collections comme le symbole de sa mission civilisatrice. Elle les exposait dans ses musées comme la preuve de sa supériorité culturelle supposée. Ce récit est aujourd’hui en train de s’effondrer lentement. Derrière les vitrines apparaissent désormais les guerres coloniales, les expéditions militaires, les saisies, les pillages, les “collectes scientifiques”, les prélèvements anthropologiques, les extorsions déguisées en dons diplomatiques, les prises de guerre devenues œuvres patrimoniales.
Mais le plus intéressant dans cette affaire n’est peut-être pas ce que la France reconnaît aujourd’hui. Le plus intéressant est ce qu’elle continue encore d’éviter. Car dès que l’on ouvre sérieusement la question des restitutions coloniales, une autre interrogation surgit immédiatement : pourquoi cette réflexion semble-t-elle s’arrêter aux frontières des États africains indépendants ? Pourquoi la France paraît-elle soudain beaucoup plus prudente lorsqu’il s’agit d’appliquer cette logique à ses propres territoires ultramarins ? Car enfin, la colonisation française ne s’est pas limitée à l’Afrique étrangère. Elle a également structuré profondément La Réunion, La Guyane, La Polynésie française, Kanaky-Nouvelle-Calédonie, Mayotte ou encore les Antilles françaises. Ces territoires ont eux aussi connu des mécanismes de dépossession culturelle, de dispersion des archives, de prélèvements scientifiques et d’appropriation mémorielle. Pourtant, ils demeurent largement absents du débat national sur les restitutions.
Cette absence n’est pas neutre. Elle révèle une contradiction profonde du récit républicain français. Lorsqu’un territoire colonisé devient administrativement français, la violence coloniale semble soudain s’effacer du discours officiel. Comme si la départementalisation, l’assimilation ou l’intégration institutionnelle avaient miraculeusement annulé les rapports historiques de domination. Comme si le changement de statut juridique avait effacé les mécanismes anciens de dépossession. Or les patrimoines ultramarins ont eux aussi été déplacés, saisis, classifiés et enfermés dans des institutions métropolitaines.
À La Réunion, la question est immense et largement sous-estimée. Des restes humains réunionnais ont été collectés au XIXe siècle dans le cadre de recherches anthropologiques liées aux théories raciales de l’époque. Des archives essentielles de l’histoire réunionnaise sont dispersées dans différents centres métropolitains. Des matériaux liés à l’esclavage, à l’engagisme, aux classifications raciales coloniales ou aux études ethnographiques demeurent largement contrôlés depuis Paris. Une partie importante de la mémoire réunionnaise reste ainsi physiquement éloignée de la société réunionnaise elle-même. Cette situation n’est pas simplement archivistique. Elle est profondément politique. Car derrière la question des objets se cache celle du droit à raconter sa propre histoire.
Pendant longtemps, les peuples colonisés n’ont pas été considérés comme des producteurs légitimes de savoir. Ils furent étudiés, observés, classifiés, mesurés, photographiés et interprétés par des institutions coloniales qui prétendaient parler à leur place. Les collections ethnographiques occidentales ne sont pas des ensembles neutres. Elles sont le produit d’un système intellectuel et politique dans lequel l’Europe s’était attribué le monopole du récit universel.
Restituer un objet, une archive ou des restes humains, ce n’est donc jamais seulement déplacer un bien matériel. C’est reconnaître qu’un peuple possède un droit historique sur sa propre mémoire. Et c’est précisément ce point qui devient délicat pour la République française lorsqu’il concerne les territoires ultramarins. Car reconnaître pleinement cette logique reviendrait à admettre que les sociétés ultramarines ne sont pas uniquement des périphéries administratives de la France contemporaine, mais également des peuples ayant subi des formes spécifiques de dépossession coloniale. Cela obligerait à reconnaître que la question coloniale n’est pas totalement extérieure à la République actuelle. Elle continue de traverser son organisation mémorielle, culturelle et institutionnelle.
La nouvelle loi contient pourtant une formulation qui pourrait ouvrir cette brèche. Le texte prévoit que certaines restitutions peuvent être réalisées à un État agissant “au nom d’un groupe humain”. Cette phrase paraît discrète. Elle est pourtant potentiellement considérable. Car elle reconnaît implicitement que certains patrimoines ne relèvent pas seulement d’États modernes, mais de communautés historiques, de peuples, de groupes culturels ayant subi des formes de dépossession particulières. À partir de là, une question devient inévitable : pourquoi ne pas créer une véritable loi-cadre spécifique aux territoires ultramarins français ?
Une telle loi permettrait enfin d’ouvrir un travail historique sérieux sur les patrimoines coloniaux ultramarins encore dispersés dans les institutions françaises. Elle permettrait d’identifier les collections concernées, d’organiser des inventaires, de traiter la question des restes humains, de faciliter l’accès aux archives, d’encadrer les restitutions ou les dépôts partagés, mais aussi de reconnaître officiellement que les sociétés ultramarines possèdent une histoire patrimoniale spécifique liée à la colonisation.
Une telle démarche ne détruirait pas le patrimoine national français, contrairement à ce que certains prétendront immédiatement. Cet argument relève souvent davantage de la peur symbolique que d’une réalité matérielle. La majorité des collections coloniales dort dans des réserves invisibles au public. Beaucoup de pièces ne sont jamais exposées. Le véritable enjeu n’est donc pas la disparition des musées français. Le véritable enjeu est la perte progressive du monopole narratif occidental sur l’histoire coloniale. Et c’est probablement cela qui inquiète le plus. Car une fois qu’un peuple récupère ses archives, ses objets, ses restes humains et sa mémoire historique, il devient beaucoup plus difficile de maintenir un récit national uniforme sur la colonisation française. Les voix longtemps périphériques cessent alors d’être de simples objets d’étude. Elles redeviennent des sujets politiques capables de produire leur propre interprétation de l’histoire.
La France commence aujourd’hui à reconnaître que certains biens africains ont été acquis dans des conditions illégitimes. TRES BIEN !!! Mais cette reconnaissance restera profondément incomplète tant que les territoires ultramarins continueront d’être traités comme les angles morts de cette réflexion. Car enfin, qu’est-ce qu’une restitution véritable si elle ne concerne que les anciennes colonies devenues étrangères, tout en continuant à ignorer les sociétés colonisées qui demeurent encore à l’intérieur même de l’espace politique français ? La question est désormais posée. Et elle ne disparaîtra plus.
Parce qu’à force de reconnaître la dépossession coloniale chez les autres tout en invisibilisant celle qui demeure encore dans ses propres territoires, la République française risque de fabriquer une étrange hiérarchie mémorielle : celle où la mémoire coloniale devient enfin visible lorsqu’elle se trouve à plusieurs milliers de kilomètres de Paris, mais continue d’être considérée comme secondaire lorsqu’elle concerne encore des peuples officiellement français.
Patrice SADEYEN
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