L’onde de choc Lyhanna face à la faillite structurelle

Photo EPAA 974 Lyhanna

Le lundi 8 juin 2026 restera gravé comme le jour où la colère sourde d’un pays a débordé dans la rue. Partout en France, devant les façades de plus de cent cinquante palais de justice, des bougies ont été allumées, des rubans blancs noués et des milliers de visages se sont figés. À l’origine de ce sursaut citoyen, un prénom : Lyhanna. Le meurtre brutal de cette jeune fille a agi comme le catalyseur d’un ras-le-bol général face à ce que les associations et les proches de victimes qualifient désormais de faillite systémique de l’État dans la protection de l’enfance et la répression des violences intrafamiliales.

La veille, l’émotion avait déjà submergé le Gers. À Fleurance, une marche silencieuse d’une ampleur inédite pour la région avait rassemblé quelque 6 000 personnes marchant au coude-à-coude avec la famille de la victime. Le lendemain, à l’appel de collectifs comme Mouv’Enfants, NousToutes ou le Planning Familial, la mobilisation s’est muée en une action nationale coordonnée à l’heure de la sortie des bureaux. À Paris, la préfecture de police a dénombré 1 700 manifestants massés sur l’Île de la Cité, au pied du Palais de Justice, tandis que 1 200 autres se réunissaient place Vendôme, directement sous les fenêtres du ministère de la Justice. À Lyon, ils étaient près de 800 devant la cour d’appel, un millier à Auch, et plusieurs centaines ou milliers à Nantes, Bordeaux, Lille, Rouen ou encore à La Réunion (Saint-Denis) . Si les autorités n’ont publié aucun décompte national global, l’omniprésence territoriale de cette mobilisation a envoyé un message sans équivoque au pouvoir politique : le système judiciaire est à bout de souffle, et ses lenteurs tuent.

Vidéos et photos EPAA 974 – Mobilisation Saint-Denis le 8 juin 2026

Pour les professionnels du droit et les militants, le drame de Lyhanna illustre une tragique constante française, celle de l’insupportable lenteur dans le traitement des dossiers de violences sur mineurs (et pas seulement). Pourtant, cette lenteur n’est pas le fruit d’un manque de volonté des magistrats ou des enquêteurs, mais celui d’un embouteillage structurel profond. La France accuse un sous-financement chronique par rapport à ses voisins européens. Le manque de magistrats et de greffiers est tel que les juges des enfants se retrouvent fréquemment à suivre plus de cinq cents mineurs simultanément, un volume humainement ingérable qui transforme le travail de protection en une gestion d’urgence permanente. Sans greffiers pour notifier les décisions, la machine judiciaire se grippe à chaque étape.

À cette pénurie de personnel s’ajoute la complexité inhérente aux investigations pénales sur des victimes mineures. Pour bâtir des dossiers solides et éviter les vices de procédure, la justice dépend d’expertises psychiatriques et psychologiques approfondies. Or, les tarifs réglementés de la justice sont si faibles que la grande majorité des praticiens du secteur privé refusent les réquisitions judiciaires, allongeant le délai d’obtention d’un rapport à parfois près d’un an. De plus, le recueil de la parole d’un enfant traumatisé exige le respect de protocoles stricts, comme le protocole Mélanie dans des unités médico-judiciaires dédiées, ainsi qu’un temps psychologique incompressible que l’on ne peut pas hâter. Enfin, le cloisonnement informatique et administratif historique entre la justice civile — qui protège l’enfant via l’Aide sociale à l’enfance — et la justice pénale — qui instruit le procès de l’agresseur — crée de dramatiques angles morts où les informations cruciales finissent par se perdre.

Inspirons-nous de ce qui fonctionne

Face à ce constat, le regard se tourne inévitablement vers le reste de l’Europe, où d’autres modèles prouvent qu’une justice rapide et protectrice est possible. L’Allemagne, par exemple, a fait le choix de la démographie professionnelle en comptant environ vingt-cinq juges professionnels pour cent mille habitants, contre seulement onze en France. Les dossiers y sont deux fois moins lourds, permettant des fixations d’audiences en quelques semaines. Les Pays-Bas et les pays scandinaves ont quant à eux misé sur la numérisation intégrale de la chaîne pénale et sur un investissement massif dans l’aide juridictionnelle, garantissant l’intervention immédiate d’experts et d’avocats.

Mais c’est l’Espagne qui fait figure de pionnière absolue en la matière. En 2004, à la suite d’un électrochoc national similaire à l’affaire Lyhanna, Madrid a adopté une loi-cadre qui a totalement refondu son architecture judiciaire. Le pays a créé des tribunaux exclusivement dédiés aux violences de genre et intrafamiliales, où tous les acteurs sont spécifiquement formés. Surtout, l’Espagne a gravé dans le marbre le principe du circuit ultra-court : après un dépôt de plainte, le juge dispose de soixante-douze heures maximum pour auditionner les parties et prononcer des mesures de protection. Ce dispositif s’appuie sur le système VioGén, un algorithme d’évaluation des risques partagé en temps réel par la police, les hôpitaux et la justice, ainsi que sur le modèle scandinave des maisons des enfants, qui centralise la prise en charge médicale, psychologique et judiciaire des mineurs dans un lieu unique et protecteur.

Pourquoi la France échoue-t-elle à s’inspirer de ces réussites ? L’argument du coût financier est pourtant caduc : les économistes de la santé démontrent régulièrement que la prise en charge à des traumatismes, les hospitalisations, les arrêts maladie et les détentions tardives coûtent infiniment plus cher à la collectivité qu’une politique de prévention et d’intervention rapide. Le blocage est ailleurs, profondément ancré dans la culture administrative française. L’État souffre d’une myopie budgétaire qui cloisonne les ministères, empêchant de concevoir que l’argent investi dans la Justice permettra des économies massives à la Santé ou aux Solidarités. De plus, la tradition juridique française reste hostile à la spécialisation outrancière des magistrats, redoutant la création d’une justice d’exception ou d’une rupture d’égalité sur le territoire. Le formalisme rigide du code de procédure pénale français, pensé pour protéger les droits de la défense, est également difficilement compatible avec les procédures d’urgence en quelques heures, tandis que l’inertie des concours de recrutement rend impossible le doublement du nombre de magistrats avant une décennie.

Pour masquer ce manque de moyens, le pouvoir politique français a développé une fâcheuse tendance à la frénésie législative. Au cours des dix dernières années, pas moins d’une quinzaine de lois majeures ont été votées, soit un nouveau texte tous les huit à dix mois en moyenne. La lutte contre les violences faites aux femmes a vu naître la loi Schiappa en 2018, la généralisation du bracelet anti-rapprochement fin 2019, la levée du secret médical en cas de péril imminent en 2020, l’ordonnance de protection immédiate en 24 heures en 2024, et enfin l’intégration du non-consentement dans la définition du viol fin 2025 à la suite de l’affaire des viols de Mazan.

Du côté des enfants, l’arsenal s’est enrichi de la loi de réforme de la protection de l’enfance en 2016, de la fixation d’un seuil de non-consentement à 15 ans en 2021, de l’interdiction des placements à l’hôtel en 2022, et de la loi Santiago en mars 2024, qui suspend automatiquement l’autorité parentale d’un parent poursuivi pour crime sur l’autre parent ou sur l’enfant. Jusqu’au tout récent projet de loi de mai 2026, visant à durcir le contrôle des antécédents des professionnels de l’enfance.

Pourtant, ce déferlement de textes, loin de résoudre la crise, crée une insatisfaction exponentielle au niveau des espoirs attendus. À chaque nouveau drame, une nouvelle loi est promulguée, empilant des règles que les tribunaux n’ont pas toujours matériellement le temps d’assimiler ni les moyens d’appliquer. Le message envoyé par la rue lors des rassemblements pour Lyhanna est sans équivoque. L’arsenal juridique français est désormais complet, ou presque. Ce qu’il faut aujourd’hui, ce n’est plus de l’encre et du papier pour rédiger de nouvelles promesses législatives, mais un véritable plan Marshall financier, humain et matériel pour que la justice de notre pays ait enfin les moyens de sauver les enfants avant qu’il ne soit trop tard.

Le rôle premier d’un État est de protéger. S’il ne met pas en œuvre ce qui est impératif pour protéger les plus faibles, on pourrait être en droit de se demander si la République dispose encore d’un État et quelle est sa légitimité.

Par JeF