Matthew et Hunter, deux cailloux du Pacifique

Et une vieille histoire coloniale qui revient
Le Vanuatu vient de saisir la Cour internationale de Justice contre la France au sujet des îles Matthew et Hunter. Deux territoires minuscules, inhabités, perdus dans le Pacifique. On pourrait croire à une querelle de frontières sans grande importance. Ce serait passer à côté de l’essentiel. Car derrière ces deux îlots se trouvent des centaines de milliers de kilomètres carrés d’espace maritime et une question que l’indépendance du Vanuatu, en 1980, n’a pas réglée : que reste-t-il des frontières dessinées pendant la colonisation ?
Il faut commencer par regarder une carte. Entre le Vanuatu et la Nouvelle-Calédonie se trouvent deux minuscules îles volcaniques : Matthew et Hunter. Umaenupne et Umaeneg/Leka pour le Vanuatu. Moins d’un kilomètre carré à elles deux. Personne n’y habite. Et pourtant, la France et le Vanuatu se les disputent depuis des décennies. Le 31 août 2026, Port-Vila a décidé de porter le différend devant la Cour internationale de Justice, à La Haye. La requête concerne à la fois la souveraineté sur les deux îles et la délimitation des espaces maritimes qui en découle. Ce n’est donc plus seulement une vieille revendication diplomatique. Le Vanuatu a décidé d’en faire une affaire internationale. Mais soyons précis : la Cour n’a pas encore accepté de juger qui, de la France ou du Vanuatu, a raison. Et c’est là que les choses deviennent intéressantes.
Le Vanuatu a saisi la CIJ en utilisant une procédure particulière. La France n’ayant pas reconnu par avance la compétence de la Cour pour ce différend, Paris doit accepter qu’elle examine l’affaire. Sans cet accord, pas de procès sur le fond. Voilà donc la première question, avant même de parler de souveraineté : la France acceptera-t-elle de soumettre ses arguments au juge international ? La question mérite d’être posée sans caricature. Un refus français ne signifierait pas automatiquement que Paris reconnaît la faiblesse de son dossier. Le consentement des États à la juridiction de la CIJ est une règle normale du droit international. La France pourrait donc parfaitement refuser pour des raisons juridiques ou diplomatiques. Mais politiquement, ce refus serait forcément commenté. Parce que la France défend régulièrement le multilatéralisme et le respect du droit international. Le Vanuatu le sait. Et il place Paris devant cette contradiction potentielle : défendre le juge international lorsqu’on réclame l’application du droit ailleurs, mais refuser sa compétence lorsqu’une ancienne colonie conteste une souveraineté française. C’est habile.
Pourquoi se battre pour moins d’un kilomètre carré inhabité ? Parce qu’en matière maritime, un bout de terre peut peser beaucoup plus lourd que sa superficie. Autour des territoires terrestres peuvent s’étendre des espaces maritimes considérables, selon leur statut et les règles du droit de la mer. Dans le cas de Matthew et Hunter, les chiffres avancés tournent autour de 350 000 km² d’espace maritime concerné par le différend. Il faut néanmoins être prudent avec ce chiffre. Cela ne signifie pas que 350 000 km² appartiendraient automatiquement au Vanuatu si celui-ci obtenait gain de cause. La délimitation maritime obéit à des règles spécifiques et pourrait elle-même faire l’objet d’un examen. Mais nous sommes très loin d’une dispute pour deux rochers. Derrière, il y a la pêche, les ressources marines, les fonds océaniques, la surveillance maritime et la place stratégique de chacun dans le Pacifique. Le véritable territoire de cette affaire est surtout bleu.

Le Vanuatu était autrefois les Nouvelles-Hébrides, administrées conjointement par la France et le Royaume-Uni. Le pays devient indépendant le 30 juillet 1980.Matthew et Hunter restent cependant sous souveraineté française et sont aujourd’hui administrativement rattachées à la Nouvelle-Calédonie. Le Vanuatu n’a jamais réellement accepté cette situation. Port-Vila affirme notamment que les populations du sud de l’archipel entretenaient des liens historiques et coutumiers avec ces îles. La France dispose de son côté de ses propres arguments pour justifier sa souveraineté.
Je me garderai donc d’écrire que Matthew et Hunter « appartiennent » au Vanuatu. Ce serait transformer une revendication en fait établi. Or c’est précisément ce qui est contesté. Ce qui m’intéresse davantage est la manière dont le Vanuatu pose désormais le problème. Pour son gouvernement, cette affaire relève d’un héritage colonial non résolu. Voilà le cœur politique du dossier.
Une indépendance a une date. Une décolonisation, c’est parfois beaucoup moins net. Un drapeau est descendu. Un autre monte. Un nouvel État entre aux Nations unies. Sur le papier, l’histoire semble terminée. Sauf qu’il reste les frontières, les découpages administratifs, les accords passés par les puissances coloniales, les territoires séparés et, avec le développement contemporain du droit de la mer, d’immenses espaces océaniques.
L’affaire des Chagos l’a montré avec Maurice et le Royaume-Uni. En 2019, la CIJ a estimé dans un avis consultatif que la décolonisation de Maurice n’avait pas été légalement achevée en 1968 après la séparation de l’archipel des Chagos. Attention cependant : Matthew et Hunter ne sont pas les Chagos. Les histoires et les situations juridiques sont différentes. Plaquer automatiquement le précédent mauricien sur le Vanuatu serait intellectuellement confortable, mais juridiquement fragile. Reste une question commune : que deviennent les décisions territoriales prises pendant la période coloniale lorsqu’elles sont contestées après l’indépendance ? C’est exactement la porte que le Vanuatu vient de pousser.
Cette histoire raconte aussi quelque chose que nous connaissons bien à La Réunion. Regardez une carte de France centrée sur Paris : vous voyez un pays européen. Regardez sa carte maritime : vous voyez autre chose. La France est présente dans l’Atlantique, l’océan Indien et le Pacifique grâce à ses territoires ultramarins. La Réunion participe à cette puissance maritime. La Nouvelle-Calédonie aussi. La Polynésie française également. Une partie de cette géographie mondiale est directement héritée de l’histoire coloniale française. Le constater n’oblige pas à prétendre que toutes les situations ultramarines sont identiques, encore moins que leur avenir devrait être le même. Ce serait absurde. Mais cela oblige au moins à regarder d’où vient cette géographie. Matthew et Hunter nous le rappellent brutalement : parfois, quelques hectares de terre suffisent pour que ressurgissent deux siècles d’histoire.
Le Vanuatu a fait son choix. Il veut que le droit international tranche. La France doit désormais décider si elle accepte que la Cour examine le dossier. Ensuite seulement pourra éventuellement commencer la vraie bataille juridique : titres de souveraineté, histoire administrative, liens coutumiers, actes d’autorité, décolonisation, droit de la mer.
Je suivrai cette affaire parce qu’elle dépasse largement Matthew et Hunter. Depuis La Réunion, nous aurions tort de considérer cela comme une obscure dispute du Pacifique. Nous vivons nous-mêmes dans un territoire dont la position dans l’océan Indien donne à la France une présence maritime et stratégique considérable. Alors ces deux cailloux nous parlent aussi. Ils nous rappellent surtout une chose que les cartes politiques font facilement oublier : les empires peuvent disparaître officiellement bien avant que disparaissent toutes les frontières qu’ils ont laissées derrière eux.
Par Patrice SADEYEN – Le 11/09/2026