Maurice Grimaud, où es-tu ?

Police

Il y a des phrases qui vieillissent mal. Et puis il y en a d’autres qui, cinquante ou soixante ans après, vous reviennent en pleine figure. Celle de Maurice Grimaud en fait partie : « Frapper un manifestant tombé à terre, c’est se frapper soi-même. » C’était en mai 1968. Paris était autrement plus agité qu’aujourd’hui. Et pourtant, le préfet de police trouvait encore le moyen de parler de retenue à ses hommes. Alors forcément, en regardant certaines images de ces derniers jours, je me suis posé la question : Maurice Grimaud, où es-tu ?

Je suis allé relire sa lettre. Elle date du 29 mai 1968. Et ce qui m’a frappé, ce n’est pas seulement cette phrase que tout le monde cite. C’est le moment où Grimaud l’écrit. Parce que Mai 68, ce n’était pas une kermesse. Ça cognait. Les policiers prenaient des pavés. Il y avait des barricades. Des blessés. Des nuits entières d’affrontements. De la peur aussi, forcément. Quand vous êtes sous un casque et que vous voyez arriver un pavé, vous ne faites probablement pas de philosophie politique.

Il faut être capable de le reconnaître. Un policier a peur. Un policier peut avoir mal. Un policier peut être épuisé. Et un policier peut en avoir marre. Grimaud le savait parfaitement. C’est justement pour ça que sa lettre est intéressante. Il ne dit pas à ses hommes : vous êtes des salauds. Il leur dit : attention. Attention à ce que vous devenez lorsque la colère prend le dessus. Parce qu’il y a un moment où le maintien de l’ordre peut basculer dans autre chose. Et ce moment-là, parfois, tient à quelques secondes.

Un homme tombe. Il ne représente plus un danger. Et pourtant le coup part. C’est de ce coup-là que parle Grimaud. Celui qui ne sert plus à se protéger. Celui qui ne sert plus à interpeller. Celui qui ne sert plus à rétablir quoi que ce soit. Le coup de trop. « Frapper un manifestant tombé à terre, c’est se frapper soi-même. » Tout est là.

Je vais dire quelque chose qui devrait être une évidence. Un policier n’est pas un manifestant avec une matraque. Si un manifestant lance un pavé sur un policier, il doit répondre de son geste. Point. Je ne vais pas chercher une excuse sociale, politique ou philosophique au pavé. Mais le policier qui reçoit ce pavé représente l’État. Et c’est précisément pour cela qu’on lui demande davantage. Pas parce qu’il serait moins humain. Parce qu’il a plus de pouvoir. On lui donne des moyens que le citoyen ordinaire n’a pas. On l’autorise, dans certaines circonstances, à employer la force. On lui permet de vous arrêter, de vous menotter, de vous priver de liberté. Ce n’est pas rien. Alors oui, en échange, on lui demande de savoir s’arrêter. Je ne vois pas en quoi cette exigence serait hostile à la police.  Au contraire. Si nous considérons que le policier est un professionnel, alors traitons-le comme un professionnel. On ne peut pas passer notre temps à demander le respect de l’uniforme et, lorsque cet uniforme dérape, répondre : « Oui, mais vous avez vu ce qu’ils ont pris avant ? » Oui. J’ai vu. Et parfois ils prennent cher. Mais justement. Sinon, à quoi sert la formation ? À quoi sert le commandement ? À quoi servent les règles ?

Je n’ai pas envie non plus de transformer Maurice Grimaud en saint patron d’une police douce qui n’aurait jamais existé. Ce serait faux. En Mai 68, il y a eu des violences policières. Des vraies. Des manifestants ont été frappés. Certains après leur interpellation. D’autres alors qu’ils étaient déjà maîtrisés. La lettre de Grimaud n’arrive pas par hasard. S’il écrit à ses hommes, c’est bien parce qu’il sait qu’il y a un problème. Et finalement, c’est peut-être cela qui me frappe le plus aujourd’hui. Il le dit. Il ne cherche pas immédiatement à protéger l’image de son institution en expliquant que tout va bien. Il ne considère pas que reconnaître une faute revient à trahir toute la police. Il ne transforme pas automatiquement celui qui critique en ennemi des policiers. Il dit à ses hommes qu’il est avec eux. Et il leur dit aussi qu’il y a des choses qu’ils ne doivent pas faire. Les deux. En même temps.

Ça paraît presque extraordinaire aujourd’hui alors que ça devrait être banal. On devrait pouvoir dire qu’un policier a été agressé sans que quelqu’un vous accuse immédiatement de défendre la répression. Et on devrait pouvoir dire qu’un policier a frappé quelqu’un abusivement sans entendre cinq minutes plus tard qu’on déteste la police. On est devenus incapables de tenir deux idées ensemble. Grimaud, lui, y arrivait.

Et puis il y a cette autre chose qu’il avait comprise. Un coup inutile ne produit pas seulement un blessé. Il produit de la colère. Celui qui prend le coup s’en souvient. Ses copains s’en souviennent. Ceux qui regardent s’en souviennent. Et aujourd’hui, la caméra du téléphone s’en souvient pour tout le monde. Évidemment, une vidéo de quinze secondes ne raconte pas forcément toute une intervention. Il faut savoir ce qu’il s’est passé avant. Il faut vérifier. Je me méfie moi-même des images découpées qui arrivent sur les réseaux sociaux accompagnées d’une légende déjà prête à penser à notre place. Mais quand les faits sont établis, l’image reste.  Et elle fait des dégâts.

Grimaud parlait déjà de cela en 1968. Pas des smartphones, évidemment. De l’engrenage. Un manifestant est frappé injustement. D’autres veulent le venger. La police intervient. La tension monte encore. Et ça recommence. Il écrit alors quelque chose de très simple : « Cette escalade n’a pas de limites. » Cinquante-huit ans plus tard, nous cherchons toujours la sortie.

Et maintenant, il y a les lycéens. Là, forcément, ça me touche autrement. Parce que j’ai été à leur place. Pas en 1968. En 1986. J’étais jeune. Nous étions dans la rue contre le projet Devaquet. Je me souviens de cette sensation particulière que l’on a à cet âge-là. Cette conviction que les adultes sont en train de décider de votre avenir et qu’en plus ils voudraient que vous vous taisiez pendant qu’ils le font. Avec le recul, je sais qu’à cet âge on peut être excessif. On croit facilement avoir tout compris. On gueule. On provoque. On se raconte parfois qu’on va changer le monde avant le dîner. Et alors ? C’est aussi ça, avoir dix-sept ou dix-huit ans.

Quarante ans après, je ne regarde pas les lycéens d’aujourd’hui en me disant : « Ah, les jeunes… » Je me rappelle simplement que j’ai été l’un d’eux. Et cela change le regard. Cela ne signifie pas tout accepter. Un lycéen qui casse quelque chose n’est pas protégé par son carnet de correspondance. S’il commet une infraction, il en répond. Mais enfin, regardons aussi ce que nous sommes en train de faire. Des adultes. Casqués. Protégés. Armés. Face à des gamins. Il y a des moments où cette image devrait au moins nous déranger. Pas nous faire automatiquement condamner la police. Nous déranger. C’est différent. Parce que ces jeunes sont en train d’apprendre quelque chose de la République. Et nous choisissons, nous les adultes, ce que sera cette leçon.

Je ne demande pas une police qui recule devant tout. Ce serait absurde. Je ne demande pas aux policiers de se laisser caillasser. Je ne demande pas qu’on laisse brûler une voiture parce que son propriétaire aura peut-être la chance d’être bien assuré. Je ne demande pas non plus qu’on laisse casser une boutique au nom de la colère sociale.

Quand ça casse, il faut intervenir. Quand quelqu’un agresse, il faut l’interpeller. Mais une fois qu’il est interpellé ? Une fois qu’il est au sol ? Une fois qu’il ne menace plus personne ? C’est là que commence la question Grimaud. Et c’est peut-être là que commence vraiment le métier de policier. Parce que le premier coup peut parfois être nécessaire. Le deuxième aussi. Mais celui d’après ? Et celui encore après ? À quel moment sommes-nous passés de « je maîtrise quelqu’un » à « je lui fais payer » ? C’est cette frontière-là qu’une démocratie ne peut jamais se permettre de perdre.

Sur le papier, pourtant, tout va bien. Notre doctrine du maintien de l’ordre parle toujours de proportionnalité, de dialogue, de désescalade, de liberté de manifester. Je l’ai lue. Très bien. Mais un texte du ministère de l’Intérieur ne prend jamais un pavé. Un texte ne fatigue pas. Un texte n’a pas peur. Un texte ne tient pas une matraque. La doctrine réelle, elle se voit dans la rue. À 16 h 37. Quand ça chauffe. Quand les ordres passent mal. Quand un collègue vient de tomber. Quand un gamin vous insulte à cinquante centimètres. C’est là qu’on découvre ce qu’il reste de Grimaud. Pas dans les discours. Dans ces quelques secondes où celui qui possède la force décide de s’en servir ou pas.

J’entends déjà la réponse : « C’est facile à dire derrière un ordinateur. » Oui. C’est vrai. Je ne suis pas sous le casque. Je ne prends pas le pavé. Je n’ai donc aucune leçon de courage à donner à celui qui le prend. Mais nous avons quand même le droit — et même le devoir — de nous demander comment la République utilise la force en notre nom. Parce que cette matraque, quelque part, c’est aussi la nôtre. Le policier ne frappe pas en son nom personnel. Il agit au nom de l’État. En notre nom. C’est précisément pour cela que nous avons le droit de demander des comptes.

Maurice Grimaud est mort en 2009. Alors non, je ne le cherche pas vraiment. Je cherche ce qu’il reste de cette idée toute bête : être le plus fort ne vous oblige pas à frapper le plus fort. Parfois même, c’est exactement l’inverse. Le plus fort est celui qui peut s’arrêter. Je cherche des responsables capables de dire à un policier : « Je sais ce que tu prends. Je sais ce que tu encaisses. Je sais que ton métier est difficile. Je te soutiens. Mais là, non. Là, tu es allé trop loin. »

Et capables de dire au manifestant : « Tu as le droit de gueuler. Tu as le droit de me contester. Tu as le droit de manifester. Mais tu n’as pas le droit de casser la gueule d’un policier. » Ce n’est pourtant pas très compliqué. Pourquoi faut-il toujours choisir ? Pourquoi faudrait-il fermer les yeux sur les violences des uns pour pouvoir dénoncer celles des autres ? Moi, je refuse ce marché-là.

En 1968, Maurice Grimaud écrivait à ses policiers : « Frapper un manifestant tombé à terre, c’est se frapper soi-même. » Je regarde les images. Je regarde ces jeunes. Et je repense au jeune que j’étais en 1986. Alors une dernière question me vient. Quand un gamin de seize ou dix-sept ans rentre chez lui après une manifestation, qu’est-ce que nous voulons qu’il raconte ? Qu’il s’est engueulé avec la République ? Très bien. À son âge, c’est presque normal. Qu’il a manifesté contre elle ? Encore heureux qu’il en ait le droit. Mais si ce qu’il retient de sa première colère politique, c’est uniquement un casque, un bouclier et un coup reçu, il faudra peut-être éviter de lui demander, vingt ans plus tard, pourquoi il ne croit plus beaucoup à tout le reste. C’était peut-être ça, finalement, que Grimaud avait compris avant nous. On peut rétablir l’ordre dans une rue en quelques minutes. Pour rétablir la confiance, parfois, une génération ne suffit pas.

Maurice Grimaud, où es-tu ?

Par Patrice SADEYEN – Le 08/10/2026