PEC à La Réunion, une décision violente qui met à nu un système d’hypocrisie généralisée

PEC La Réunion

Ce qui se joue aujourd’hui à La Réunion dépasse largement la question des contrats aidés. La baisse brutale des Parcours Emplois Compétences n’est pas une simple décision budgétaire. C’est un choc politique, une secousse sociale, et surtout une révélation. Celle d’un système qui ne tenait déjà plus, et que l’on a pourtant laissé fonctionner, jusqu’à ce qu’il casse.

Il faut commencer par dire les choses clairement. Ce qui vient d’être décidé n’est pas une erreur technique. Ce n’est pas une maladresse administrative. C’est un choix. Un choix assumé, vertical, imposé. Passer de 10 000 à 4 000 contrats, réduire leur durée, diminuer leur financement, et le faire à quelques mois de la rentrée scolaire, ce n’est pas ajuster une politique publique. C’est provoquer un déséquilibre immédiat.

On tentera d’habiller cela avec des arguments de rigueur budgétaire, d’efficacité des dispositifs, de réorientation vers d’autres formes d’insertion. Mais ces justifications ne tiennent que si l’on fait abstraction du réel. Or le réel, à La Réunion, est connu. Le chômage de masse, la pauvreté structurelle, la dépendance des services publics locaux à ces dispositifs ne sont pas des découvertes récentes. L’État le sait. Il sait que les communes utilisent les PEC pour faire fonctionner les écoles, pour encadrer les enfants, pour maintenir des services de proximité, pour assurer des missions environnementales et sanitaires essentielles. Dans ces conditions, décider de réduire brutalement ces moyens revient à désorganiser consciemment le quotidien. Ce n’est pas une conséquence indirecte. C’est un effet prévisible. Et donc assumé.

Mais s’arrêter à cette critique serait trop simple. Trop confortable. Car il existe une autre responsabilité, plus diffuse, moins avouée, mais tout aussi réelle. Celle du système local lui-même. Car enfin, que révèle cette crise ? Elle révèle que les PEC, censés être des outils temporaires d’insertion, sont devenus des piliers permanents du fonctionnement public. Ils ne sont plus des tremplins vers l’emploi. Ils sont devenus des béquilles. On a construit, année après année, un modèle où des emplois précaires compensent un manque de moyens structurel. On a intégré cette précarité dans le fonctionnement normal des collectivités. On l’a normalisée. Et aujourd’hui, lorsque cette béquille disparaît partiellement, tout vacille.

Il faut avoir le courage de le dire : un service public qui ne tient que grâce à des contrats aidés n’est pas un service public stabilisé. C’est un système sous perfusion. Et cette perfusion, tout le monde l’a acceptée. L’État, parce qu’elle permettait de contenir socialement une situation explosive sans engager de transformation profonde. Les collectivités, parce qu’elle offrait une solution immédiate, souple, adaptable. Et, parfois, parce qu’elle pouvait aussi servir des logiques locales moins avouables, où l’accès à l’emploi devient un levier d’influence.

On a appelé cela “insertion”. Mais dans les faits, il s’agissait souvent d’autre chose. D’un mécanisme de gestion de la pauvreté. D’un amortisseur social. D’un outil permettant d’occuper, de stabiliser temporairement, sans régler la question de fond : celle de l’accès durable à l’emploi. Il ne s’agit pas de nier l’utilité de ces contrats. Des milliers de Réunionnais ont travaillé grâce à eux. Des familles ont tenu. Des services ont fonctionné. Mais il faut distinguer l’utilité immédiate et l’efficacité structurelle. Et sur ce second point, le silence est assourdissant. Combien de parcours débouchent réellement sur des emplois durables ? Combien de bénéficiaires sortent du dispositif sans retomber dans la précarité ? Ces questions sont rarement posées, parce qu’elles dérangent. La vérité est inconfortable : les PEC ont été utiles, mais ils n’ont jamais été une solution. Ils ont permis de tenir. Pas d’avancer.

C’est dans cette contradiction que s’inscrit la crise actuelle. L’État décide brutalement de réduire un dispositif dont il connaît l’importance locale, au nom d’une logique d’efficacité qu’il n’applique pas de manière différenciée. Les collectivités dénoncent une catastrophe sociale, tout en évitant de reconnaître qu’elles ont construit leur fonctionnement sur un dispositif par nature instable. Et pendant ce temps, la situation globale se dégrade. La baisse des PEC ne vient pas seule. Elle s’inscrit dans un contexte où le logement se raréfie, où les prix augmentent, où les tensions sociales s’accumulent. La diminution de la LBU, la crise du coût de la vie, la fragilité du tissu économique local ne sont pas des éléments isolés. Ils dessinent une ligne de fracture. Ce qui se produit aujourd’hui, ce n’est pas une crise sectorielle. C’est une accumulation. Et cette accumulation crée un risque réel de rupture.

Face à cela, les discours se multiplient. L’État parle d’efficacité. Les collectivités parlent d’urgence sociale. Mais ces deux discours se croisent sans se rencontrer. L’un raisonne en termes de dispositifs, l’autre en termes de conséquences. Aucun ne traite réellement la racine du problème. Car la question de fond est ailleurs. Elle est dans la structure même du modèle économique et social réunionnais. Une économie dépendante, fortement soutenue par la dépense publique, où les dispositifs d’aide deviennent des éléments permanents de fonctionnement. Une société où l’accès à l’emploi reste limité, où les solutions structurelles peinent à émerger, et où l’on compense par des mécanismes temporaires qui finissent par s’installer durablement.

Dans ce contexte, la décision actuelle agit comme un révélateur brutal. Elle met en lumière ce que tout le monde savait, mais que personne ne voulait affronter. Elle expose les fragilités. Elle rend visibles les dépendances. Elle casse l’illusion d’un équilibre qui, en réalité, ne tenait que parce qu’il était constamment soutenu.

Faut-il pour autant accepter cette décision ? Non. Car une transformation ne peut pas se faire par la rupture brutale. On ne réforme pas un système fragile en retirant d’un coup ce qui le maintient. On ne corrige pas une dépendance en créant un choc qui désorganise tout. Une politique publique sérieuse suppose des transitions, des adaptations, des différenciations territoriales. Rien de tout cela n’apparaît ici. Mais faut-il pour autant défendre aveuglément le système existant ? Non plus. Car défendre les PEC comme s’ils étaient une solution en soi revient à entretenir le problème. Cela revient à prolonger un modèle qui n’a jamais permis de sortir durablement de la précarité. C’est ce piège qu’il faut refuser. Le choix binaire entre une décision brutale et un système fragile. Entre un État qui impose et des collectivités qui subissent. Entre une logique comptable et une logique sociale immédiate. Ce qui est en jeu exige autre chose. Une lucidité. Une capacité à dire que le modèle actuel ne fonctionne pas, même s’il a permis de tenir. Une exigence envers l’État, pour qu’il prenne en compte les réalités spécifiques du territoire et qu’il cesse d’appliquer des logiques uniformes. Mais aussi une exigence envers les acteurs locaux, pour qu’ils sortent de la gestion à court terme et qu’ils posent enfin la question de la transformation structurelle.

Ce qui disparaît aujourd’hui, ce ne sont pas seulement des contrats. C’est une illusion. Celle d’un système qui pouvait durer indéfiniment sans être repensé. Celle d’un équilibre maintenu par des dispositifs précaires. Celle d’une insertion qui n’en était pas vraiment une. La violence de la décision actuelle tient précisément à cela. Elle ne détruit pas un modèle solide. Elle met fin, brutalement, à un modèle fragile. Et c’est cette fragilité que nous refusons encore de regarder en face. C’est pourtant là que se trouve le véritable enjeu. Non pas sauver à tout prix ce qui existait. Mais comprendre pourquoi cela existait, et pourquoi cela ne peut plus suffire.

Refuser cette compréhension, c’est s’exposer à reproduire indéfiniment les mêmes crises. Accepter de la regarder en face, c’est ouvrir la possibilité d’autre chose. Pas immédiatement. Pas sans difficulté. Mais réellement.

Patrice SADEYEN