Quand les matraques descendent dans la rue

J’avais dix ans. Je n’avais évidemment pas encore les mots pour parler de maintien de l’ordre, de doctrine policière, d’usage de la force ou de libertés publiques. Mais j’avais un vieux tourne-disque. Et dessus tournait le premier album de Trust. Il y avait Police-Milice. « Police, milice… prêtes à tirer. ». Je ne comprenais certainement pas tout. Mais je me souviens de cette chanson. De sa colère. De cette façon de dire tout haut quelque chose qui dérangeait déjà.
Quarante-sept ans plus tard, en regardant les images venues de Paris, mon vieux tourne-disque s’est remis à tourner dans ma tête. Le 15 septembre 2026, plusieurs milliers de policiers ont manifesté à l’appel d’Alliance. Ils sont partis des Champs-Élysées et ont défilé jusqu’à l’Assemblée nationale. Ils réclamaient des augmentations de salaire, davantage d’effectifs, de meilleures conditions de travail et plus de reconnaissance. Qu’un policier manifeste ne me pose aucun problème. Qu’il défende son salaire non plus. Qu’il réclame de meilleures conditions de travail est parfaitement légitime. Mais ce n’est pas la question. La question est celle-ci : avons-nous tous le même droit de manifester lorsqu’il s’agit de s’approcher des lieux où s’exerce le pouvoir ?
Parce que, ce 15 septembre, les policiers n’ont pas manifesté au fond d’une zone industrielle.
Ils ont descendu les Champs-Élysées. Ils sont passés devant l’Assemblée nationale. Des fumigènes ont été allumés. Un faux cortège funèbre a promené un cercueil portant l’inscription « RIP Police ». Puis leurs représentants syndicaux ont été reçus place Beauvau par Laurent Nuñez. Très bien.
Maintenant, changeons les manifestants.
Remplaçons les uniformes par des Gilets jaunes. Les drapeaux syndicaux policiers par ceux d’un mouvement social. Les revendications des forces de l’ordre par celles de travailleurs en colère.
Et regardons si la scène reste la même. Le 10 septembre 2025, face au mouvement « Bloquons tout », l’État avait mobilisé 80 000 policiers et gendarmes. À la fin de la journée : 675 interpellations et 549 gardes à vue. La Gendarmerie nationale indique également que 25 véhicules blindés Centaure et des moyens aériens avaient été engagés.
Les deux journées ne sont pas identiques. Je ne prétendrai pas le contraire. Il y eut, le 10 septembre, des blocages, des incendies et des troubles à l’ordre public. Mais précisément : comparons. Comparons les lieux auxquels les uns et les autres peuvent accéder. Comparons les dispositifs déployés. Comparons les réponses politiques. Comparons la manière dont le pouvoir reçoit certaines colères et en contient d’autres. Et remontons quelques années en arrière. Le 19 mai 2021, des milliers de policiers manifestaient déjà devant l’Assemblée nationale. Ce jour-là, le secrétaire général d’Alliance lançait : « Le problème de la police, c’est la justice. » Et dans le rassemblement se trouvait Gérald Darmanin. Pas Gérald Darmanin simple citoyen. Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur. Le ministre chargé de la police participait à une manifestation policière au cours de laquelle une autre institution de la République, la justice, était directement mise en cause.
Ce n’est pas anodin. Parce que la police n’est pas une profession comme les autres. Elle détient quelque chose que l’infirmière, le professeur, l’ouvrier, le journaliste ou le manifestant ne détiennent pas : la force que l’État lui confie. Et avec elle, des armes. Je sais que l’expression dérange. Je l’ai employée avant. Je continuerai à l’assumer : « permis de tuer ». Soyons précis. Ce n’est pas une qualification juridique. C’est ma qualification politique. La loi du 28 février 2017 a créé l’article L.435-1 du Code de la sécurité intérieure, qui encadre plusieurs situations dans lesquelles policiers et gendarmes peuvent faire usage de leurs armes, sous les conditions d’absolue nécessité et de stricte proportionnalité.
Le droit dit cela. Moi, politiquement, j’en tire une appréciation beaucoup plus sévère. Et je l’assume. Mais justement : cette puissance particulière confiée à la police rend son rapport au pouvoir différent de celui de n’importe quelle autre profession.
Pas question pour autant de prétendre que les policiers gagnent trop. Ce serait une facilité. Regardons plutôt ce que notre société exige avant de confier à chacun ses responsabilités. Des années d’études et un concours pour enseigner. Trois années de formation pour devenir infirmier. Un autre parcours de recrutement et de formation pour devenir gardien de la paix. La question n’est donc pas de dresser les uns contre les autres. Elle est de savoir comment notre société reconnaît et rémunère ceux auxquels elle confie l’éducation, le soin et la force publique. Cette question vaut mieux qu’une bataille de fiches de paie. Et puis il reste cette image. Des policiers sur les Champs-Élysées. Des policiers devant l’Assemblée nationale. Ceux que nous voyons habituellement en bordure des cortèges sont cette fois dans le cortège. Ceux qui contiennent les colères expriment leur propre colère. Très bien. Mais alors une démocratie doit pouvoir répondre à une question simple : les règles sont-elles les mêmes lorsque les matraques changent de côté de la barrière ?
Je n’ai pas oublié 1979. Je n’ai pas oublié Trust. Et je ne dirai pas que rien n’a changé depuis. Ce serait faux. La France de 2026 n’est pas celle de Giscard. La police a changé. Les lois ont changé. Le maintien de l’ordre a changé. La société a changé. Mais une question, elle, a traversé toutes ces années : quel pouvoir une démocratie accepte-t-elle de confier à ceux auxquels elle remet la force ? Et quelle égalité exige-t-elle d’eux lorsqu’à leur tour ils descendent dans la rue ? J’avais dix ans lorsque Police-Milice tournait sur mon vieux tourne-disque. Quarante-sept ans plus tard, le tourne-disque a disparu. Mais devant ces policiers descendant les Champs-Élysées vers l’Assemblée nationale, une vieille chanson s’est remise à tourner dans ma tête. Elle n’avait peut-être jamais vraiment cessé.
Par Patrice SADEYEN – Le 18/09/2026