Souveraineté alimentaire : la résistance réunionnaise s’organise

Face aux crises climatiques et à la dépendance aux importations qui menacent notre île, une recherche d’un genre nouveau s’organise. Porté par l’IRD et la Région Réunion, le projet SAMEM fait le pari que notre sécurité alimentaire de demain ne se construira pas seulement à coups de tracteurs et de statistiques, mais en puisant dans la mémoire, les savoir-faire et l’histoire coloniale de nos cuisines. Un projet participatif crucial qui s’apprête à vivre son grand lancement.
Le goût de l’autonomie
Regarder notre assiette réunionnaise, c’est contempler à la fois notre résilience et nos fragilités. À l’heure où les dérèglements climatiques s’accélèrent, où les tensions géopolitiques mondiales grippent les chaînes d’approvisionnement et où notre dépendance extérieure frôle la correctionnelle, la question n’est plus de savoir si nous devons changer de modèle, mais comment.
Jusqu’ici, les réponses institutionnelles se sont souvent cantonnées à des approches purement comptables ou agronomiques, comme le projet agronomique SADur du CIRAD ou le Plan Régional de Souveraineté Alimentaire (PRSA). On y calcule le tonnage de produits importés et on cherche à optimiser le rendement. Mais on oublie l’essentiel : l’alimentation est un acte culturel, historique et politique. C’est précisément dans cet angle mort que s’engouffre le projet SAMEM, dont le nom complet signifie « Savoirs et Mémoires de l’Alimentation à La Réunion ».
Financé par l’Union européenne via le fonds FEDER et par la Région Réunion, ce programme de recherche-action bouscule les codes en affirmant que la souveraineté alimentaire de notre territoire insulaire dépend d’abord de notre capacité collective à nous réapproprier nos propres savoirs.
Réinventer nos hybridations
On ne peut pas comprendre la table réunionnaise sans regarder son histoire en face. Notre société, jeune et dynamique, s’est construite sur une forte diversité culturelle et cultuelle, mais elle reste profondément marquée par son histoire coloniale. Cette histoire a parfois imposé des habitudes de consommation déconnectées de nos réalités géographiques et des capacités réelles de notre sol.
La force de SAMEM, coordonné par Laurence Tibère, directrice de recherche à l’IRD, et Eric Alendroit, chargé de mission patrimoine culturel immatériel à la Région Réunion, est de ne pas traiter l’alimentation comme une simple marchandise. Le projet s’articule autour de trois axes de résistance essentiels qui visent à valoriser les produits commercialisés, à légitimer les pratiques sociales des familles ou des collectifs amateurs, et à mettre en lumière les passeurs de mémoire qui détiennent les clés de la transmission de nos recettes traditionnelles.
Là où d’autres projets se focalisent sur la rentabilité à court terme, SAMEM explore les récits, les imaginaires et les hybridations culinaires en cours. Il s’agit de comprendre comment les savoirs ancestraux se métamorphosent aujourd’hui pour répondre aux défis contemporains.
Un inventaire par et pour les Réunionnais
La véritable rupture de SAMEM réside dans sa méthode, qui s’avère résolument démocratique, ascendante et participative. Il ne s’agit plus de laisser des experts dicter depuis leurs bureaux ce que l’île doit consommer. Le projet appartient à la société réunionnaise de toutes générations, invitant les professionnels, les associatifs et les citoyens ordinaires à contribuer à cet inventaire du patrimoine vivant.
Pour que cette recherche ne finisse pas oubliée au fond d’un tiroir universitaire, l’équipe, épaulée par Florence Anastassiou pour la gestion administrative, a prévu de multiples outils de restitution publique. Une exposition itinérante parcourra l’île pour sensibiliser le grand public, tandis qu’une cartographie numérique autonome permettra à chacun de consulter librement les ressources culturelles et les savoirs locaux recensés. Enfin, un dossier pédagogique sera introduit dans les systèmes éducatifs afin de réapprendre à nos enfants la valeur inestimable de ce qu’ils ont dans leur assiette.
L’heure de l’action a sonné
Ce projet nécessaire entre désormais dans sa phase concrète. L’équipe de coordination lance un appel vibrant aux forces vives de l’île pour participer à son lancement officiel, qui se déroulera sous la forme de rencontres conviviales et collaboratives.
L’événement se tiendra le mercredi 22 juillet 2026 à l’Hôtel Le Récif, situé à Saint-Paul. Dès 09h30, autour d’un accueil café, citoyens, militants et chercheurs poseront les premières pierres de cet édifice mémoriel, avant une présentation officielle à 10h00 et un moment de partage autour d’un déjeuner à midi.
S’associer à SAMEM n’est pas seulement soutenir un projet scientifique de plus. C’est s’engager activement dans la protection de notre patrimoine immatériel et affirmer haut et fort que La Réunion a les capacités de se nourrir elle-même, en puisant dans la richesse de son histoire pour inventer son avenir.
Par Jean Fauconnet – Le 21/07/2026