Suella Braverman : après avoir volé nos ancêtres, ils veulent nous envoyer la facture

Il existe des déclarations qui dépassent la polémique. Elles révèlent une manière de regarder le monde. En affirmant que les anciennes colonies devraient rembourser les investissements réalisés par l’Empire britannique, Suella Braverman ne se contente pas de provoquer. Elle remet en circulation une vieille idée coloniale : celle selon laquelle les peuples colonisés seraient finalement redevables envers ceux qui les ont dominés. Cette affirmation mérite une réponse ferme, fondée sur l’histoire, l’économie et le droit.
L’Histoire est parfois malmenée. Elle peut être oubliée. Elle peut être simplifiée. Mais il existe une étape supplémentaire : tenter de la retourner complètement. Lorsque Suella Braverman affirme que les anciennes colonies devraient rembourser les investissements consentis par la Grande-Bretagne, elle ne propose pas seulement une lecture contestable du passé. Elle inverse le sens même de plusieurs siècles de domination coloniale. Cette inversion n’est pas anodine. Car avant de parler d’investissements, il faut répondre à une question simple : qui a enrichi qui ? Pendant plusieurs siècles, les empires européens ont bâti une partie considérable de leur puissance économique grâce à la traite négrière, au travail forcé, aux plantations esclavagistes, aux systèmes d’engagisme et à l’exploitation des ressources coloniales. Les richesses produites en Afrique, dans les Caraïbes, dans l’océan Indien, en Asie ou dans les Amériques n’ont pas été redistribuées équitablement. Elles ont largement alimenté les ports, les banques, les compagnies commerciales et les industries européennes.
Le Royaume-Uni ne constitue pas une exception. L’économie britannique s’est développée grâce au commerce triangulaire, aux plantations sucrières, au coton américain produit par des esclaves, aux ressources des colonies et aux marchés captifs imposés par la puissance impériale. Parler aujourd’hui des routes, des chemins de fer, des ports ou des bâtiments administratifs construits dans les colonies sans rappeler leur finalité revient à retirer l’essentiel de l’équation. Ces infrastructures n’ont généralement pas été pensées d’abord pour développer les populations colonisées. Elles répondaient avant tout aux besoins administratifs, militaires et commerciaux de l’Empire. Elles facilitaient l’extraction des matières premières, le contrôle des territoires et la circulation des marchandises vers la métropole. Les colonies n’étaient pas conçues comme des partenaires. Elles étaient intégrées à un système économique profondément asymétrique. Cette réalité est abondamment documentée par les historiens.
L’autre élément souvent oublié concerne l’abolition de l’esclavage britannique. En 1833, lorsque l’esclavage est officiellement aboli dans les colonies britanniques, le Parlement décide d’indemniser… les propriétaires d’esclaves. Pas les esclaves. Les propriétaires. Vingt millions de livres sterling sont mobilisés, soit une somme gigantesque pour l’époque, représentant environ quarante pour cent des dépenses annuelles de l’État britannique. Cette dette publique sera progressivement remboursée jusqu’en 2015. Autrement dit, les contribuables britanniques ont continué à financer pendant près de deux siècles la compensation accordée à ceux qui avaient perdu leur « propriété » humaine. Les personnes réduites en esclavage, elles, n’ont reçu aucune réparation. Ce simple fait historique devrait suffire à introduire un minimum de prudence avant d’expliquer que les anciennes colonies seraient aujourd’hui débitrices.
Le débat sur les réparations est d’ailleurs souvent caricaturé. Certains le présentent comme une revendication consistant uniquement à réclamer des chèques. C’est faux. Depuis plusieurs années, la CARICOM développe un programme beaucoup plus large. Il porte sur la recherche historique, les archives, l’éducation, la santé publique, les échanges universitaires, le développement économique, la reconnaissance officielle des responsabilités historiques et la coopération internationale. On peut discuter chacune de ces propositions. On peut être favorable ou opposé à certaines mesures. Mais on ne peut pas réduire ce débat à une simple demande financière. Car les réparations ne concernent pas uniquement l’argent. Elles interrogent la manière dont les sociétés contemporaines assument les conséquences durables de crimes historiques. Les effets de l’esclavage et de la colonisation ne se sont pas arrêtés le jour des abolitions. Ils ont façonné les structures foncières, les systèmes éducatifs, les hiérarchies sociales, les économies, les inégalités patrimoniales et parfois même les représentations culturelles qui perdurent encore aujourd’hui. Reconnaître cette continuité ne signifie pas attribuer une culpabilité héréditaire. Les générations actuelles ne sont pas responsables des actes commis par leurs ancêtres.
En revanche, les États héritent d’institutions, de patrimoines, d’infrastructures, de richesses et d’obligations juridiques. C’est précisément ainsi que fonctionne la continuité de l’État en droit international. Cette distinction est essentielle. Le débat n’oppose pas les descendants des colonisateurs aux descendants des colonisés. Il concerne des États qui héritent d’une histoire commune, avec les responsabilités que cela implique. L’idée selon laquelle les anciennes colonies devraient remercier les puissances impériales pour les infrastructures construites pendant la colonisation repose sur une logique étonnante. Faudrait-il remercier une entreprise qui construit un chemin uniquement pour mieux extraire les ressources d’un territoire qu’elle contrôle ? Faudrait-il considérer qu’un système d’exploitation cesse d’être un système d’exploitation parce qu’il laisse derrière lui quelques bâtiments administratifs ou quelques voies ferrées ? L’Histoire mérite mieux que ces raccourcis.
Les sociétés colonisées ne contestent pas l’existence de certaines réalisations matérielles. Elles contestent le récit qui transforme ces réalisations en justification morale de la domination. Il ne s’agit pas d’effacer l’Histoire. Il s’agit de la raconter entièrement. Avec ses avancées. Avec ses violences. Avec ses contradictions. C’est précisément ce que réclament aujourd’hui de nombreux historiens, juristes, économistes et responsables politiques issus des Caraïbes, d’Afrique, d’Europe ou des Amériques. La justice réparatrice n’est pas un désir de vengeance. Elle cherche à produire une mémoire commune suffisamment solide pour éviter que les mêmes mécanismes d’invisibilisation se reproduisent.
Le plus préoccupant dans cette affaire n’est peut-être pas la déclaration elle-même. Les propos excessifs existent dans toutes les démocraties. Le plus préoccupant est qu’ils trouvent encore un écho auprès d’une partie de l’opinion publique. Comme si plusieurs siècles de recherches historiques pouvaient être balayés par une formule de campagne. Comme si l’exploitation coloniale pouvait être présentée comme une faveur. Comme si l’on pouvait transformer les victimes d’un système économique mondial en débiteurs de ceux qui l’ont organisé. L’Histoire ne demande ni repentance permanente ni oubli organisé. Elle exige davantage. Elle exige l’exactitude. Et l’exactitude commence toujours par reconnaître le sens de la dette historique avant de prétendre en présenter la facture.
On peut débattre du montant d’une réparation. On peut débattre de sa forme. On peut même considérer qu’aucune compensation financière ne pourra jamais réparer l’irréparable. Mais une chose ne devrait jamais être négociable : le refus d’inverser les responsabilités. Les chaînes ont enrichi des empires avant de briser des millions de vies. Ceux qui ont profité de ce système peuvent contester les réparations. Ils ne peuvent pas réécrire la comptabilité de l’Histoire.
Par Patrice SADEYEN – Le 01/09/2026