TAIS-TOI, LE KRÉOL !

TRIBUNE
« Me parler en créole, c’est un manque de respect pour moi. » Il aura suffi de quelques mots prononcés par Thierry Devimeux, préfet de la Guadeloupe, sur le port de Sainte-Rose, pour faire ressurgir une vieille hiérarchie que l’on croyait au moins officiellement enterrée : le français serait la langue qui commande, le kréol celle qui doit savoir quand se taire. Le préfet s’est depuis excusé d’une « parole maladroite ». Dont acte. Mais le problème dépasse désormais l’homme et ses excuses. Car lorsqu’un représentant de l’État transforme son incapacité à comprendre une langue en « manque de respect » de celui qui la parle, ce n’est plus seulement une maladresse. C’est tout un rapport entre l’État, les territoires ultramarins et leurs langues qui revient brutalement à la surface.
Commençons par les faits. Ils sont désormais largement documentés. La scène se déroule sur le port de pêche de Sainte-Rose. Un pêcheur échange avec Thierry Devimeux. Et contrairement à ce que pourrait laisser penser une défense expéditive de l’incident, le pêcheur parle français au préfet. Ses collègues interviennent. Il leur répond. En kréol. C’est alors que Thierry Devimeux intervient : « Me parler en kréol, c’est un manque de respect pour moi. » Le pêcheur lui rappelle que le kréol appartient au patrimoine guadeloupéen. Réponse du préfet : « Oui, mais je ne parle pas kréol, donc vous me parlez en français. » La séquence a été filmée. France-Antilles l’a documentée. RCI en a rendu compte. Et Thierry Devimeux a lui-même présenté ses excuses après la polémique, parlant d’une « parole maladroite ». Voilà les faits.
Maintenant, parlons de ce qu’ils disent. Thierry Devimeux ne parle pas kréol. Très bien. Personne ne lui demande de maîtriser miraculeusement une langue en descendant de l’avion. Personne ne lui demande non plus de comprendre chaque conversation kréol autour de lui. Il existe d’ailleurs une phrase extrêmement simple pour résoudre ce genre de situation : « Excusez-moi, je ne comprends pas le kréol. Pourriez-vous parler français afin que je puisse suivre votre échange ? » Terminé. Aucune polémique. Aucune humiliation. Aucune affaire. Parce qu’il existe une différence abyssale entre : « Je ne comprends pas votre langue » et « Votre langue me manque de respect. » Dans la première phrase, celui qui ne comprend pas reconnaît sa propre limite. Dans la seconde, il déplace cette limite sur celui qui parle. Ce n’est plus moi qui ne comprends pas. C’est vous qui me manquez de respect. Et c’est précisément ce basculement qui est insupportable.
Le kréol n’est pas tenu de quitter la pièce quand entre le préfet. Oui, l’article 2 de la Constitution dispose : « La langue de la République est le français. » Personne ne le conteste. Mais ceux qui dégainent cet article comme s’il constituait un ordre de faire taire les kréols devraient poursuivre leur lecture de la Constitution. Article 75-1 : « Les langues régionales appartiennent au patrimoine de la France. » La même Constitution. La même République. Le même texte fondamental. Le français est donc la langue de la République. Mais la Constitution n’ordonne nulle part à un Guadeloupéen de cesser de parler kréol avec un autre Guadeloupéen parce qu’un préfet se trouve à proximité. Un préfet n’entre pas dans une pièce précédé d’une zone de silence linguistique. Sa présence ne suspend pas une langue. Sa fonction ne transforme pas le kréol en incorrection. Et son incapacité personnelle à le comprendre ne transforme évidemment pas cette langue en offense.
Qui doit s’adapter à qui ? C’est là que l’incident devient beaucoup plus intéressant que la seule personne de Thierry Devimeux. Car derrière ces quelques secondes surgit une question vieille de plusieurs siècles : qui doit constamment faire l’effort de s’adapter à qui ? Dans les territoires ultramarins, les populations apprennent le français. Elles travaillent en français. Elles remplissent leurs formulaires en français. Elles rencontrent l’administration en français. Elles plaident devant les juridictions en français. Elles apprennent à naviguer entre leur langue familiale, leur langue sociale et la langue institutionnelle. Et l’on voudrait encore leur expliquer que lorsque l’État vient chez elles, jusque sur un port de pêche, c’est leur propre langue qui doit immédiatement s’effacer pour ne pas indisposer celui qui représente cet État ?
Le problème n’est pas que Thierry Devimeux ne parle pas kréol. Le problème commence lorsqu’on considère que cette méconnaissance crée une obligation de silence chez les autres. Vous représentez l’État en Guadeloupe ? Alors la réalité linguistique guadeloupéenne fait partie de votre environnement professionnel. Elle n’est ni un accident, ni une décoration folklorique, ni une animation culturelle que l’on ressort pour le Mois du kréol. Elle est là. Dans les familles. Dans les rues. Sur les marchés. Dans les entreprises. Sur les quais. Dans les colères. Dans les plaisanteries. Dans les deuils. Dans les chansons. Dans les luttes. Dans la vie.
Et nous connaissons cette musique à La Réunion. À 10 000 kilomètres de Paris. Chez nous, elle s’appelle kréol rényoné. Les histoires linguistiques ne sont pas identiques et il serait intellectuellement paresseux de confondre Guadeloupe et La Réunion. Mais le mécanisme de dévalorisation, lui, nous est terriblement familier. Combien de générations ont appris qu’il fallait laisser le kréol devant la porte de l’école ? Combien ont associé le français à la réussite et le kréol à l’espace domestique ? Combien d’enfants ont compris très tôt qu’il existait une langue avec laquelle on pouvait parler à sa grand-mère et une autre qu’il fallait utiliser devant celui qui détenait l’autorité ? Voilà pourquoi l’affaire de Sainte-Rose dépasse Sainte-Rose. Parce que les langues portent des rapports sociaux. Elles portent des histoires. Et dans nos territoires marqués par la colonisation et l’esclavage, prétendre que la question linguistique serait politiquement et historiquement neutre relève de l’amnésie.
Thierry Devimeux s’est excusé. Il serait malhonnête de l’effacer. Il reconnaît avoir eu une « parole maladroite » et demande pardon. Ces excuses comptent. Mais elles ne rendent pas la question soulevée par l’incident moins importante. Au contraire. Elles permettent de déplacer le débat de l’homme vers l’institution. La question intéressante n’est donc plus : « Thierry Devimeux est-il un mauvais préfet ? » Ce procès-là serait simpliste et nous n’avons aucun besoin de le faire. La question est autrement plus dérangeante : comment un représentant de la République a-t-il pu, même quelques secondes, formuler spontanément l’idée que parler kréol devant lui constituait un manque de respect ? Cette phrase ne tombe pas du ciel. Elle s’inscrit dans une histoire où certaines langues ont longtemps été considérées comme supérieures aux autres. Une histoire où parler correctement signifiait trop souvent parler français. Une histoire où le kréol pouvait être toléré dans l’intimité mais devait s’effacer devant l’administration, l’école, le savoir et l’autorité. Et cette histoire-là n’est pas terminée simplement parce que la République a inscrit les langues régionales dans son patrimoine. Un patrimoine que l’on célèbre mais que l’on somme de se taire dès qu’il dérange n’est pas encore pleinement respecté.
Alors non, Monsieur le Préfet. Le pêcheur n’avait pas à demander pardon d’avoir parlé kréol. Le kréol guadeloupéen n’avait pas à demander pardon d’exister sur un port de Guadeloupe. Et aucun kréol n’a à présenter ses papiers lorsqu’un représentant de l’État entre dans la conversation. Vous ne comprenez pas ? Dites-le. Demandez une traduction. Demandez que l’on vous explique. Entourez-vous, lorsque c’est nécessaire, de personnes capables de faciliter les échanges. Mais ne renversez jamais la charge. Car celui qui ne comprend pas une langue peut demander qu’on l’aide à comprendre. Il ne peut pas transformer son incompréhension en indignité de celui qui la parle.
Pendant des générations, on a expliqué à nos anciens que pour s’élever, il fallait parler autrement. À l’école, il fallait parler autrement. Devant l’administration, parler autrement. Devant le maître, parler autrement. Devant le fonctionnaire, parler autrement. Devant celui qui savait, celui qui décidait, celui qui commandait : parler autrement. Et en 2026, sur un port de Guadeloupe, il faudrait encore surveiller sa langue parce que Monsieur le Préfet ne la comprend pas ? Non. Cette époque doit être terminée. Le préfet passera. Comme tous les préfets passent. Les gouvernements passeront. Les ministres passeront. Les administrations changeront de titulaires, de circulaires et d’organigrammes. Mais le kréol était là avant eux. Et il sera encore là après eux.
Alors, lorsque le pouvoir entend : « Me parler en kréol, c’est un manque de respect pour moi », il faut être capable de répondre sans courber l’échine : Notre langue n’est pas une insulte. Notre langue n’est pas une faute. Notre langue n’est pas une permission que Paris nous accorde. Et surtout : LE KRÉOL NE SE TAIRA PAS.
Par Patrice SADEYEN – Le 01/10/2026