Travailler ne suffit plus

TRAVAILLER NE SUFFIT PLUS

On nous l’a répété pendant des décennies : travaille, forme-toi, lève-toi tôt, accepte les sacrifices et tu t’en sortiras. Mais que reste-t-il de cette promesse lorsque le salaire ne garantit plus toujours l’autonomie matérielle ? À La Réunion, 36,4 % de la population vit sous le seuil de pauvreté (Insee, Filosofi 2023, publication 2026). Dans le privé, un salarié sur deux gagne moins de 1 780 euros nets par mois en équivalent temps plein (Insee, Base Tous salariés 2023, Insee Analyses Réunion n°101). Et lors de la dernière comparaison spatiale disponible, les prix étaient supérieurs de 8,9 % à ceux de l’Hexagone, et de 36,7 % pour l’alimentation (Insee, enquête de comparaison spatiale des prix 2022). Le problème n’est donc plus seulement celui du chômage. Une question autrement plus dérangeante apparaît : à quoi sert de travailler si travailler ne suffit plus toujours à vivre correctement ?

Il fut un temps où la frontière paraissait claire. D’un côté, ceux qui avaient un emploi. De l’autre, ceux qui n’en avaient pas. Le travail constituait la ligne de partage fondamentale. Trouver un emploi signifiait obtenir un salaire, et obtenir un salaire devait permettre de conquérir progressivement son autonomie : se loger, manger, élever ses enfants, acheter une voiture, partir parfois en vacances, épargner un peu et préparer sa retraite. Cette promesse n’a évidemment jamais été universelle. Mais elle structurait notre représentation du progrès social.

Travaille et tu t’en sortiras. Aujourd’hui, cette phrase mérite d’être interrogée.Pas parce que le travail serait devenu inutile. Ce serait faux. Les statistiques montrent au contraire que l’emploi reste une protection majeure contre la pauvreté. Une étude consacrée aux trajectoires des Réunionnais entre 2015 et 2018 établissait que les sorties de pauvreté étaient trois fois plus fréquentes lorsqu’un membre du ménage trouvait ou retrouvait un emploi ou augmentait significativement son activité. Mais elle révélait également quelque chose de beaucoup plus dérangeant : 40 % des personnes trouvant un emploi restaient pauvres (Insee, Insee Analyses Réunion n°73, données 2015-2018, publication 2022). Voilà peut-être le véritable basculement. Le problème réunionnais n’est plus seulement : « Comment donner du travail à ceux qui n’en ont pas ? » Il devient aussi : « Quel travail permet réellement de vivre de son travail ? »

Regardons les chiffres. En 2023, la moitié des salariés réunionnais du secteur privé percevaient moins de 1 780 euros nets par mois en équivalent temps plein (Insee, Base Tous salariés 2023, Insee Analyses Réunion n°101, septembre 2025). Ce salaire médian était inférieur de 6,6 % à celui de la France de province, c’est-à-dire l’Hexagone hors Île-de-France (Insee, 2023). Le salaire moyen réunionnais atteignait pour sa part 2 260 euros nets mensuels, soit 8,6 % de moins qu’en France de province (Insee, Base Tous salariés 2023). Pris isolément, ces chiffres peuvent sembler abstraits. Ils le deviennent beaucoup moins lorsqu’on les rapproche d’une autre réalité. Ici, vivre coûte plus cher.

Lors de la dernière grande comparaison spatiale réalisée par l’Insee, les prix étaient en moyenne 8,9 % plus élevés à La Réunion que dans l’Hexagone (Insee, enquête de comparaison spatiale des prix 2022). Pour l’alimentation, l’écart moyen atteignait 36,7 % (Insee, enquête de comparaison spatiale des prix 2022). Attention : ces données mesurent la situation de 2022. Elles ne permettent pas d’affirmer que les écarts sont exactement identiques en 2026. Mais elles mettent en évidence la structure du problème. Des salaires plus faibles. Des prix plus élevés. Et au milieu : des travailleurs qui doivent faire tenir leur vie entre les deux.

Pendant longtemps, notre imaginaire collectif associait pauvreté et absence d’emploi. Cette représentation est devenue insuffisante. On peut travailler et rester pauvre. On peut se lever à cinq heures du matin. Prendre sa voiture. Traverser l’île. Pointer. Faire huit heures. Reprendre les embouteillages. Rentrer chez soi. Et recommencer le lendemain. Tout cela sans parvenir nécessairement à construire une véritable sécurité économique. Le phénomène n’est d’ailleurs pas exclusivement réunionnais. En France métropolitaine, 8,5 % des personnes en emploi vivaient sous le seuil de pauvreté en 2024, soit environ 2,3 millions de travailleurs. Le taux atteignait 6,9 % chez les salariés et 18,4 % chez les indépendants (Insee, Niveau de vie et pauvreté en 2024, Insee Première n°2117, juillet 2026).

Mais La Réunion part avec un handicap considérable. En 2023, 36,4 % de sa population vivait sous le seuil de pauvreté, contre 15,9 % en France métropolitaine selon la même source statistique Filosofi (Insee-DGFiP-Cnaf-Cnav-CCMSA, Filosofi 2023). Le niveau de vie médian réunionnais n’était que de 19 110 euros par an (Insee, Filosofi 2023). Et chez les moins de 18 ans, le taux de pauvreté atteignait 44,3 % (Insee, Filosofi 2023). Presque un enfant réunionnais sur deux. Ces chiffres doivent néanmoins nous empêcher une facilité intellectuelle. Il serait faux d’affirmer que le travail ne protège plus de la pauvreté. Il protège. Mais il ne protège plus toujours suffisamment. Et cette nuance change tout. Lorsque le salaire ne suffit pas, la collectivité intervient. Prime d’activité. Aides au logement. Prestations familiales. Exonérations. Tarifs sociaux. Boucliers tarifaires. Aides exceptionnelles. Ces mécanismes ont leur utilité. Certains empêchent très concrètement des familles de basculer dans une pauvreté encore plus profonde. Il serait donc trop simple de les balayer sous le mot « assistanat ». Mais une autre question doit être posée. Pourquoi faut-il compléter avec de l’argent public le revenu d’une personne qui travaille ?

Lorsqu’un salarié travaille mais que son revenu disponible doit être durablement complété par la solidarité nationale pour atteindre un niveau de vie jugé acceptable, qui est réellement aidé ? Le salarié ? L’employeur ? Ou le modèle économique lui-même ? La réponse n’est pas aussi simple qu’elle en a l’air. Les prestations sociales répondent aussi à la composition familiale, au logement et aux accidents de la vie. Elles ne constituent donc pas automatiquement une « subvention aux bas salaires ». Mais la question mérite d’être posée. Car nous avons progressivement construit une mécanique étrange. L’entreprise verse le salaire. La collectivité complète parfois. Et le travailleur tente de vivre avec l’addition des deux. Le salaire n’est alors plus nécessairement le revenu permettant, à lui seul, l’autonomie. Il devient une composante du revenu nécessaire pour vivre. C’est un changement considérable.

Face à cette situation, une réponse revient régulièrement : travailler davantage. Faire des heures supplémentaires. Prendre une deuxième activité. Créer sa microentreprise. Cumuler les revenus. Monétiser son temps libre. Travailler le soir. Travailler le week-end.

Mais poussons cette logique jusqu’au bout. Si huit heures de travail quotidiennes ne permettent pas de financer correctement une existence, devons-nous conclure qu’il faut travailler dix heures ? Puis douze ? Si un emploi ne suffit plus, faut-il deux emplois ? Et si deux revenus deviennent nécessaires pour faire fonctionner un ménage, que devient celui qui vit seul ? Que devient la mère célibataire ? Que devient celui qui tombe malade ? Que devient celui dont le contrat s’interrompt ? Que devient le travailleur vieillissant ? Une société ne peut pas résoudre durablement l’insuffisance du revenu du travail en demandant simplement davantage de travail. À un moment donné, la question n’est plus seulement la quantité de travail fournie. C’est la valeur économique accordée à ce travail.

C’est ici que le paradoxe réunionnais devient particulièrement intéressant. Le taux d’emploi augmente. En 2019, 47 % des Réunionnais âgés de 15 à 64 ans occupaient un emploi. En 2025, ils étaient 54 %, soit une progression de sept points (Insee, enquête Emploi 2025, Insee Flash Réunion n°308, avril 2026). Dans le même temps, le taux de chômage au sens du Bureau international du travail est passé de 21 % en 2019 à 16 % en 2025 (Insee, enquête Emploi 2025). C’est son niveau le plus faible mesuré sur l’île dans cette série. C’est incontestablement une amélioration. Il serait intellectuellement malhonnête de la nier. Mais là encore, la comparaison oblige à relativiser. Le taux d’emploi réunionnais de 54 % reste très inférieur aux 70 % observés dans l’Hexagone en 2025, tandis que le chômage réunionnais à 16 % demeure plus de deux fois supérieur aux 7,5 % hexagonaux (Insee, enquête Emploi 2025). Une politique publique peut donc réussir à augmenter le nombre de personnes en emploi sans avoir résolu l’ensemble de la question sociale. C’est précisément là que le débat doit changer de niveau. Nous avons beaucoup parlé du nombre d’emplois. Nous devons maintenant parler de leur qualité économique. Combien d’heures ? Quel salaire ? Quelle stabilité ? Quelle progression de carrière ? Quel reste à vivre ? Quel coût pour aller travailler ? Quelle possibilité d’épargner ? Quelle capacité à se loger ? Quelle protection lorsque survient l’accident ? Parce qu’un emploi n’est pas seulement une case cochée dans une statistique. C’est censé être un moyen de construire une vie.

LA PAUVRETÉ N’EST PLUS SEULEMENT À LA PORTE DE FRANCE TRAVAIL. Elle peut entrer dans l’entreprise. Porter un uniforme. Avoir un badge. Un contrat. Une fiche de paie. Une voiture achetée à crédit pour aller travailler. Et parfois une prime d’activité pour parvenir jusqu’à la fin du mois. C’est peut-être cela que nous avons encore du mal à regarder en face. Pendant des décennies, notre politique sociale s’est largement construite autour d’une opposition : emploi contre chômage. Il faut désormais prendre pleinement en considération une troisième réalité : l’emploi qui ne procure pas une autonomie économique suffisante. Et cette catégorie bouleverse tout notre discours social. Car dire à quelqu’un sans emploi : « Trouvez du travail » n’a de sens que si nous sommes également capables de répondre à cette question : « Et une fois qu’il aura trouvé ce travail, pourra-t-il en vivre ? »

À LA RÉUNION, L’ÉQUATION EST ENCORE PLUS BRUTALE. Parce que notre territoire cumule les fragilités. Un taux d’emploi de 54 % contre 70 % dans l’Hexagone en 2025 (Insee, enquête Emploi 2025). Un salaire net médian du privé inférieur de 6,6 % à celui de la France de province en 2023 (Insee, Base Tous salariés 2023). Des prix supérieurs en moyenne de 8,9 % à ceux de l’Hexagone lors de la dernière comparaison spatiale disponible, réalisée en 2022 (Insee, enquête de comparaison spatiale des prix 2022). Un écart atteignant 36,7 % pour l’alimentation (Insee, 2022). Et 36,4 % de la population sous le seuil de pauvreté en 2023 (Insee, Filosofi 2023). Ces réalités ne s’additionnent pas simplement. Elles interagissent. Un salaire plus faible n’a pas la même signification dans un territoire où certains produits essentiels sont plus chers. Un prix alimentaire élevé n’a pas la même conséquence pour un cadre supérieur que pour un salarié proche du Smic. Et une dépense imprévue de 300 euros n’est pas un simple désagrément lorsque le compte bancaire est déjà presque vide. C’est ici que les moyennes statistiques rencontrent la réalité quotidienne. Le caddie. L’essence. Le loyer. L’assurance. La cantine. Le téléphone. La réparation de la voiture. Les lunettes du marmaille. Et cette question répétée chaque mois : qu’est-ce qu’on repousse ?

Le danger dépasse largement le pouvoir d’achat. Il touche à la représentation même que nous avons du travail. Pourquoi accepter toutes les contraintes de l’emploi si celui-ci ne produit plus suffisamment la sécurité qu’il promet ? Pourquoi accepter les horaires ? Les embouteillages ? La fatigue ? Les sacrifices familiaux ? Les responsabilités ? La pression hiérarchique ? Pourquoi se former pendant des années si la progression salariale devient insuffisante ? Pourquoi demander aux jeunes de croire dans le travail lorsqu’ils voient parfois leurs parents travailler depuis trente ans sans parvenir à constituer un patrimoine ? C’est là que le problème devient politique au sens le plus profond du terme. Pas partisan. Politique. Parce qu’il concerne le contrat passé entre l’individu et la société. Pendant longtemps, ce contrat pouvait se résumer ainsi : tu contribues par ton travail, et ton travail te donne les moyens de construire ton autonomie. Si la première partie demeure mais que la seconde s’affaiblit, quelque chose se casse.

Et c’est peut-être l’une des conséquences les plus profondes. Lorsque le salaire permet difficilement d’accumuler, ceux qui possèdent déjà disposent d’un avantage considérable. Un logement hérité. Un terrain familial. Une maison transmise. Une aide des parents. Une épargne constituée auparavant. Un capital. Deux personnes peuvent alors exercer exactement le même métier, toucher exactement le même salaire et connaître deux réalités radicalement différentes. L’une rembourse son logement. L’autre habite une maison familiale. L’une commence chaque mois pratiquement à zéro. L’autre bénéficie du patrimoine accumulé par les générations précédentes. Sur la fiche de paie, elles peuvent sembler égales. Dans la vie, elles ne le sont pas. Et lorsque cette mécanique se reproduit génération après génération, ce n’est plus seulement l’inégalité des revenus qui compte. C’est l’inégalité des possibilités de construire son avenir.

REPOSONS DONC LA QUESTION À L’ENVERS. Depuis des décennies, nous demandons : comment remettre les pauvres au travail ? Peut-être faut-il désormais ajouter une deuxième question : comment remettre suffisamment de valeur dans le travail pour qu’il permette de sortir durablement de la pauvreté ? Ce n’est pas la même question. Et elle oblige à ouvrir des dossiers autrement plus difficiles : les salaires ; la formation et les qualifications ; les marges des entreprises ; la productivité ; les exonérations de cotisations ; la fiscalité ; les prestations sociales ; les prix ; la concurrence ; les importations ; le logement ; les transports ; la concentration économique ; et, à La Réunion plus qu’ailleurs, la structure même d’une économie insulaire dépendante de nombreux flux extérieurs.

Il n’existe probablement pas une mesure magique capable de résoudre cette équation. Mais une chose devrait constituer notre point de départ. Le travail ne peut pas simplement occuper les gens. Il doit leur permettre de vivre. Parce qu’à force d’expliquer à celui qui travaille mais ne s’en sort pas qu’il devrait travailler davantage, nous finirons par provoquer une question beaucoup plus dangereuse. Non plus : « Où puis-je trouver du travail ? » Mais : « Pourquoi travailler si travailler ne suffit plus ? » Et le jour où une société n’est plus capable de répondre à cette question, ce n’est pas seulement le salaire qui a perdu sa valeur. C’est le travail lui-même qui risque de perdre son sens.

Par Patrice SADEYEN – Le 07/10/2026