Un dialogue national sérieux pour la reconnaissance de notre peuple

Le dialogue sur le Peuple Réunionnais, dans la ligne droite qui nous conduira au référendum, prend forme. Damien DESCHAMPS, à la suite des articles sur la question, nous envoie une contribution sur sa vision du Peuple Réunionnais. Vous trouverez à la suite de cette introduction, le texte de Damien DESCHAMPS. Ce texte sera suivi de mes observations. Le dialogue pourra se poursuivre dans la recherche des « Fondamentaux pour La Réunion ».
« Dans la foulée du très utile mail de Philippe Fabing, j’ajouterais, en guise de commentaire méthodologique, qu’il ne suffit pas de se gargariser d’un terme et de le cuisiner à toutes les sauces pour qu’il soit vrai. La notion de peuple réunionnais souverain, telle qu’en use Paul Hoarau, dont c’est le dada, n’a aucun sens. La Réunion est à ce jour un territoire sous souveraineté française, dont les institutions s’organisent dans le cadre d’une constitution qui est celle de la 5ème République qui règle leurs rapports, comme il en va des rapports entre l’Etat, représenté localement par le préfet (ou dans le secteur de l’enseignement par le recteur), et les collectivités locales. Le scrutin municipal comme les autres scrutins locaux, mobilise l’échelon de la démocratie locale suivant des modalités parfaitement identiques sur l’ensemble du territoire de la République. C’est donc le peuple français qui a été convoqué aux urnes lors de ce dernier scrutin, et les Réunionnais.es n’en forment qu’une fraction, dépourvue en tant que tel d’existence juridique puisque la République est une et indivisible. Si des exceptions sont possibles, c’est dans le cadre de dispositions particulières, explicitées dans des textes, comme cela a été le cas avec l’accord de Nouméa de 1998 qui consacre officiellement l’identité kanak et son statut de peuple autochtone. A ma connaissance il n’existe rien de tel pour La Réunion. C’est même l’inverse depuis le vote de l’amendement Virapoullé à l’art. 73 de la Constitution qui prive La Réunion de la possibilité offerte aux autres DROM d’adopter des lois expérimentales. Il existe donc bien une société réunionnaise, et c’est peut-être un combat politique légitime que de revendiquer pour elle le statut de peuple, c’est-à-dire la doter d’un statut juridique qui la rend indépendante de la France, avec sa monnaie, ses lois, etc, un siège à L’ONU, et le bénéfice de la reconnaissance du statut d’Etat par les institutions internationales comme l’ONU. Reste que pour le moment nous n’y sommes pas encore, nous en sommes même loin. »
1- Une observation préalable – Je ne me permettrais jamais, dans le dialogue qui s’instaure, d’écrire à propos d’un interlocuteur, « qu’il ne suffit pas de se gargariser d’un terme et de le cuisiner à toutes les sauces pour qu’il soit vrai », d’écrire à propos de son action, qu’il s’agit « d’un dada qui n’a aucun sens ». Le sujet l’identité, la reconnaissance et la responsabilité du Peuple Réunionnais est difficile, délicat et piégé pour les Français en général et pour les Français Réunionnais en particulier. Il est sérieux.
2 – La Réunion est « à ce jour » – Damien DESCHAMPS écrit : « La Réunion est à ce jour un territoire sous souveraineté française dont les institutions s’organisent dans le cadre d’une Constitution qui est celle de la 5ème République… »
On ne peut que souscrire. Mais les choses à ce jour sont le résultat actuel d’une évolution. Dans l’Histoire de France, « aujourd’hui » a bougé. Que dire quant à la constitution qui organise à ce jour nos institutions ? Le débat qui nous occupe autour du « peuple » est un débat entre l’organisation d’une idéologie et l’organisation de la réalité. Si l’institution n’organise pas la réalité, mais organise l’idéologie coupée de la réalité, elle sera toujours remise en question tant que l’idéologie ne sera pas conforme à la réalité. C’est le cas des constitutions françaises (il y en a eu cents), le cas des amendements multiples de chacune d’elles, de la nôtre, actuelle, en particulier. Les évolutions de notre Constitution en Martinique, en Guyane, à Tahiti, en Nouvelle-Calédonie, en Corse conduisent à la reconnaissance des peuples, mais le pouvoir politique central parisien (pas la France, pas le Peuple Français) refuse de les reconnaître. Depuis le discours du Général de Gaulle à Brazzaville, le régime tourne autour du pot. La réalité finira bien par s’imposer.
Que les autorités administratives et les citoyens aujourd’hui, moi le premier, s’inscrivent dans le cadre de la Constitution « à ce jour », cela va de soi. L’administrateur administre, le juge rend ses arrêts, le gendarme verbalise au nom de la loi de ce jour. Mais le peuple, les institutions de recherche (l’université), les parlementaires ont vocation, légitimement, dans le cadre de la loi, à proposer, amender, modifier et remplacer cette loi, chacun selon les pouvoirs qui lui sont impartis. C’est le peuple, en définitive, qui valide la réforme par les représentants qu’il élira ou par le référendum (art 3 de la Constitution). Le Peuple Réunionnais, s’agissant de La Réunion, validera par un référendum local (art. 72-1 al 2 de la Constitution).
3 – Le scrutin municipal mobilise l’échelon de la démocratie locale – Damien DES CHAMPS écrit : « Le scrutin municipal comme les autres scrutins locaux, mobilise l’échelon de la démocratie locale suivant des modalités parfaitement identiques sur l’ensemble du territoire de la République. C’est donc le peuple français qui a été convoqué aux urnes lors de ce dernier scrutin, et les Réunionnais.es n’en forment qu’une fraction, dépourvue en tant que tel d’existence juridique puisque la République est une et indivisible ».
A l’élection municipale le Peuple Alsacien de Strasbourg a exercé sa souveraineté au niveau municipal en élisant ses représentants à Strasbourg. Ce n’est pas LE Peuple français qui A été convoqué, mais LES peuples français de la République qui l’ONT été pour élire leurs municipalités. Les peuples d’Alsace, de Corse, de La Réunion, etc. ne sont pas « des fractions du Peuple Français », mais des « peuples français souverains », en l’occurence à l’échelon des communes, « à l’échelon de la démocratie locale ».
4 – il n’existe rien de tel pour La Réunion – Damien DES CHAMPS écrit encore : « Si des exceptions sont possibles, c’est dans le cadre de dispositions particulières, explicitées dans des textes, comme cela a été le cas avec l’accord de Nouméa de 1998 qui consacre officiellement l’identité kanak et son statut de peuple autochtone. »
« Des dispositions particulières » non seulement dans les territoires des Outre-Mer mais en Corse également, la décentralisation dans l’ensemble de la République, ont répondu, à ce jour, à la réalité de la diversité.
Pour en venir à la Nouvelle Calédonie, on dira en préalable, qu’elle n’est pas une exception. « En vertu du principe de la libre détermination des peuples, la République offre aux territoires d’Outre-Mer qui manifestent leur volonté d’y adhérer des institutions nouvelles etc… » (Préambule de la Constitution). La Nouvelle Calédonie n’est pas « une exception », tout l’Outre-mer est concerné. Comme devraient l’être, eux aussi, les peuples de Bretagne, d’Alsace, de Corse, etc…
Il est évident que l’identité réunionnaise n’est pas l’identité kanak. Nous ne sommes pas un « peuple autochtone ». En importing massivement des colons, des esclaves, des engagés sur la terre de Bourbon, les armateurs, les négociants, la Compagnie des Indes y ont apporté la semence d’un peuple original. Mais la fécondation de cette semence a échappé à ceux qui ne pensent qu’à leurs profits. Ce que les colons, les esclaves, les engagés ont fait, c’est un peuple métis d’Asie, d’Afrique et d’Europe à l’opposé de l’uniformité anonyme d’hommes-outils pour la prospérité des armateurs, des négociants, des financiers de France. C’est ce peuple là qui doit être reconnu dans les institutions de la nation, « fondées sur l’idéal commun de Liberté, d’Egalité et de Fraternité. » (Préambule de la Constitution)
5 – L’amendement Papouillé qui prive La Réunion – Didier DESCHAMPS écrit : « C’est même l’inverse depuis le vote de l’amendement Virapoullé à l’art. 73 de la Constitution qui prive La Réunion de la possibilité offerte aux autres DROM d’adopter des lois expérimentales. »
S’il est « une exception », c’est bien celle-là et elle est de taille: la Constitution « interdit » à La Réunion ce qu’elle autorise aux autres DROM. En regardant de plus près, la Constitution dit ceci: « La disposition prévue (dans deux alinéas de l’article) n’est pas applicable au département et à la région de La Réunion. » (art. 73 de la Constitution). L’existence, la reconnaissance et la responsabilité du « Peuple Réunionnais peut être validée par de nombreux autres moyens prévus par la Constitution. Si le Peuple Réunionnais se soulève pour dire kisa noulé, nouléla, sénou kifé, on voit mal un pouvoir parisien dire non aujourd’hui. A fortiori si ce combat réunionnais devient national, comme il est en train de le devenir. Cettte « exception réunionnaise » est de l’ostracisme politique. Comment peut-on, à la fois défendre l’uniformité nationale et cette exception? Comment peut-on défendre le principe national de « Liberté, Égalité, Fraternité » pour la France et les Outre-mer et « interdire » l’application de ce principe à La Réunion ? L’amendement Papouillé, c’est le même germe que celui de l’échec sanglant des guerres de la décolonisation française le refus de la Liberté (qui n’est pas l’interdit), de l’Egalité (qui n’est pas l’uniformité) et de la Fraternité (qui n’est pas la dépendance).
6 – Le statut de peuple rend la société réunionnaise indépendante de la France – Damien DESCHAMPS écrit enfin : « Il existe donc bien une société réunionnaise, et c’est peut-être un combat politique légitime que de revendiquer pour elle le statut de peuple, c’est-à-dire la doter d’un statut juridique qui la rend indépendante de la France, avec sa monnaie, ses lois, etc, un siège à L’ONU, et le bénéfice de la reconnaissance du statut d’Etat par les institutions internationales comme l’ONU. »
Nous sommes au nœud du débat. Nous sommes dans la confusion entretenue entre peuple et nation. Damien DESCHAMPS la définit bien le statut de peuple rend la société réunionnaise indépendante de la France. Le statut de peuple, c’est « le séparatisme », c’est l’indépendance. Cette confusion est à la fois dangereuse et fausse. Elle est dangereuse pour ceux-la mêmes qui l’entretiennent parce que le jour où la notion de peuple s’imposera, à force de dire que la notion de peuple c’est l’indépendance, la campagne pour le peuple sera indissociable de la campagne pour l’indépendance. Cette confusion est fausse. S’il est vrai qu’une nation peut se confondre avec un peuple, la plupart des nations sont composées de plusieurs peuples. Personne ne contestera la solidité de l’unité suisse, pourtant la Confédération Helvétique est composée de plusieurs peuples reconnus, de quatre langues différentes: l’allemande, le française, l’italienne et la romanche. De la même façon, l’unité du Royaume Uni de l’Angleterre, de l’Ecosse et du Pays de Galles reconnus, n’est pas mise en cause. Il faudrait mettre fin à cette confusion dangereuse et fausse.
Le déni des peuples, le déni de notre Peuple a des conséquences graves: les forêts de caféiers de mon enfance ont disparu; les champs de géranium de mes oncles et de mes cousins et les alambics ont disparu; les races locales des bêtes, la nourriture qu’on leur donnait n’ont pas été améliorées, mais remplacées et importées; l’industrie sucrière nous a été retirée; la canne suivra le sort du café et du géranium. L’autonomie alimentaire que l’on veut lancer à juste titre finira de sa bonne mort parce que, comme le reste, pas rentable dans la société du profit mondialiste au centre plutôt que la responsabilité du peuple local. L’Homme Réunionnais doit être « inexistant » comme producteur, il ne peut être que « consommateur », il ne peut donc pas être peuple parce qu’il ne peut pas être responsable. Les apparences d’une société prospère à La Réunion ne sont pas les apparences de la prospérité des Réunionnais. Voilà un certain niveau de conséquences, parmi d’autres, de l’uniformité du Peuple Français: les Réunionnais n’ont plus la responsabilité de produire ce qu’ils consomment, de produire pour acheter ce qu’ils consomment; la règle est de consommer ce qui est le moins cher dans le monde (le marché); à La Réunion, le renard parisien (le négociant mondialiste) a les mêmes droits que le coq réunionnais (le producteur local), on imagine la suite; il n’y a plus de distinction entre les niveaux nationaux et les niveaux locaux. Tout cela génère du chômage, la marginalisation des acteurs locaux, le développement de l’assistance, de la pauvreté et de la misère (pauvreté et misère que recouvrent les fameuses apparences de la prospérité). Le Réunionnais n’est plus responsable de son développement, les apparences du développement de La Réunion ne sont pas les signes du développement des Réunionnais.
Avec son image de prospérité, en entretenant la peur, en interdisant des procédures d’évolution, l’uniformité s’impose à la mentalité collective réunionnaise. Mais les conséquences culturelles, politiques et économiques que nous venons d’évoquer, vont réveiller les consciences. L’idéologie de l’uniformité avait imposé la fin des organisations professionnelles, la fin des familles, la fin des peuples. Les organisations professionnelles sont revenues au XIXème siècle, les familles au XXème. L’heure du retour des peuples est venue. Le travail ne sera pas simple, n’ayons pas peur.
Pour terminer, nous donnerons la parole au Général de Gaulle: « La France vient du fond des âges. Elle vit. Y habitent des peuples qu’étreignent au cours de l’Histoire, les épreuves les plus diverses, mais que la nature des choses utilisée par la politique, pétrit sans cesse en une seule nation. » (« Mémoires d’Espoir »)
Auteur : Paul HOARAU