Vers la fin des tisaneurs ? Le patrimoine médical réunionnais en danger

Entre un Code de la santé publique hérité de la métropole et les exigences strictes de préservation environnementale, le savoir-faire pluricentenaire des tisaneurs réunionnais étouffe. Derrière la question des plantes médicinales se joue le combat pour la sauvegarde d’un patrimoine vivant, d’une liberté de se soigner et d’une souveraineté culturelle unique.
Un savoir ancestral
Ils font partie du paysage depuis toujours. On les consulte pour un coup de fatigue, une digestion difficile ou un mal de tête opiniâtre. Eux, ce sont les tizanèr, gardiens silencieux d’un savoir empirique transmis depuis des générations.
Pourtant, dans la France du XXIᵉ siècle, ces passeurs de mémoire exercent dans un flou juridique. Depuis la suppression du diplôme d’herboriste sous le régime de Vichy en 1941, le métier n’a plus d’existence légale. En vertu du monopole pharmaceutique encadré par le Code de la santé publique, attribuer publiquement des vertus curatives ou apaisantes à une feuille séchée relève théoriquement d’un délit, celui de l’exercice illégal de la pharmacie.
Pour ne pas basculer dans l’illégalité, le tisanier doit ruser avec les mots, vendre ses assemblages comme de simples « boissons d’agrément » et taire ce que l’histoire réunionnaise a ancré dans toutes les familles : la tisane péi soigne, soulage et accompagne.
La forêt sous scellés
Le piège juridique ne s’arrête pas aux étals ; il remonte jusqu’au cœur des forêts de l’île. Historiquement, le tisanier est un arpenteur. Il grimpait dans les Hauts pour prélever avec précaution ce que la nature offrait : une poignée de feuilles de Faham, un bout d’écorce de Change Écorce ou quelques tiges de Bois de Joli Cœur.
L’instauration du Parc National de La Réunion en 2007, puis son classement au patrimoine mondial de l’UNESCO, ont répondu à une urgence écologique incontestable pour protéger une biodiversité exceptionnelle et fragile. Mais cette sanctuarisation a du même coup fermé la porte des forêts aux cueilleurs traditionnels.
Aujourd’hui, prélever une plante dans le Cœur de Parc sans une autorisation administrative expose à de lourdes sanctions pénales. Les espèces emblématiques fortement menacées, telles que l’orchidée Faham, font l’objet d’interdictions de cueillette sauvage très strictes. Si cette protection est légitime pour éviter le pillage de notre biodiversité, elle asphyxie les modes de transmission traditionnels. Le geste séculaire du cueilleur, fondé sur le respect du végétal et le prélèvement raisonné, se retrouve assimilé à une effraction.
La biopiraterie
Dans les jardins créoles, chacun connaît la célèbre « Plante Efferalgan » (Plectranthus neochilus). Avec ses feuilles succulentes dégageant une odeur caractéristique, elle est cultivée dans la kour pour calmer les fièvres et les maux de tête.
Évidemment, cette plante ne contient pas un milligramme de paracétamol de synthèse. Ses bienfaits reposent avant tout sur les principes actifs naturels. C’est précisément cette richesse qui aiguise les appétits.
Le risque de biopiraterie n’est pas une fantaisie complotiste. Il désigne l’appropriation exclusive par de grands laboratoires internationaux du patrimoine génétique et des savoirs traditionnels des peuples via le dépôt de brevets. Demain, qu’adviendra-t-il si une multinationale isole la molécule active d’un Bois de Joli Cœur ou d’un Ayapana pour en déposer le brevet exclusif ? Les Réunionnais se verraient-ils confisquer le droit d’utiliser librement les plantes qui ont grandi sur leur terre ?
Certes, des avancées ont été obtenues grâce au travail de chercheurs et d’associations locales comme l’APLAMEDOM. Ainsi, 22 plantes médicinales réunionnaises sont désormais inscrites à la Pharmacopée française. Cette reconnaissance scientifique constitue un rempart précieux en ancrant ces espèces comme patrimoine national. Mais le combat reste incomplet tant que ceux qui détiennent le savoir d’usage, les tisaneurs restent exclus du système.
L’urgence d’une exception territoriale
Face à ces contraintes, la profession est sommée de se muter en filière agricole et agroalimentaire classique. On incitera le tisanier à devenir producteur bio sous serre, à conditionner ses plantes sous vide et à faire valider ses étiquettes par des experts en réglementation ou encore d’autres idées bureaucratiques.
Mais à force de vouloir tout normer, ne risque-t-on pas de vider la pratique de son âme ? Le tisanier n’est pas un simple vendeur de sachets de thé, c’est un traducteur de la nature, un conseiller humain au centre du lien social.
Une pétition est d’ailleurs en ligne intitulée « L’HEURE EST GRAVE : SAUVONS NOS TISANIERS ET NOTRE PHARMACOPÉE PÉI ». Elle propose d’agir sur trois chantiers prioritaires qui semblent nécessaires d’ouvrir : un statut officiel et protégé, la protection absolue de nos plantes médicinales, la préservation des savoirs ancestraux.
Aujourd’hui, il ne s’agit pas de rejeter la médecine moderne ou les règles environnementales indispensables, mais d’exiger le droit de faire vivre la mémoire médicinale de l’île. Protéger les tisaneurs, c’est défendre une certaine idée de la liberté et du respect de l’identité créole.
Par Jean Fauconnet – Le 14/08/2026
Crédit photo : Marielle