Économie de guerre : le piège caché de la dépendance militaire

Entreprises dual militaire





Il fut un temps, pas si lointain, où l’innovation industrielle hexagonale se mesurait à la performance d’un robot ménager connecté, à l’autonomie d’un drone de loisir photographiant des vacances en famille ou à l’élégance d’un logiciel de cartographie pour promoteurs immobiliers. Ce temps-là est précisément révolu. Bienvenue dans l’ère de la « dualité », le mot magique qui agite aujourd’hui les conseils d’administration des entreprises, transfigurées par les délices de l’économie de guerre. Depuis la guerre en Ukraine et la hausse des tensions internationales, près de quarante-trois pour cent des PME et entreprises de taille intermédiaire civiles expriment l’intention de se diversifier vers la défense, le militaire. Point de création ex nihilo d’usines géantes à l’ancienne, mais une mutation invisible et profonde. Partout, le tissu économique civil s’habille de kaki pour s’assurer une formidable assurance-vie financière, guidé par les grands seigneurs de l’armement national et la loi de programmation militaire.

Les seigneurs de la guerre

Au sommet de cette pyramide industrielle se trouvent les piliers historiques de la souveraineté française, dont les carnets de commandes débordent. Dassault Aviation ne sait plus où donner de la tête pour produire son avion de chasse Rafale, arraché à prix d’or par des clients internationaux pressés de s’armer. Sur terre, le consortium franco-allemand KNDS fait tourner ses usines à plein régime pour livrer le fameux canon Caesar, devenu la vedette des théâtres de guerre modernes pour sa précision et sa mobilité. C’est d’ailleurs ce même géant KNDS qui a récemment racheté Arquus, l’ancienne branche militaire historique de Renault, preuve que les plaques tectoniques du secteur sont en pleine friction.

Sous la mer, Naval Group façonne les cathédrales d’acier de la marine, des sous-marins nucléaires d’attaque de classe Suffren aux futures frégates de défense et d’intervention. Pour orchestrer la vision de ces monstres de métal, Thales déploie ses radars de haute technologie, ses systèmes de communication cryptés et ses technologies de guerre électronique, tandis que Safran assure la propulsion des avions et des missiles grâce à ses moteurs et ses systèmes optroniques de guidage. Enfin, le géant européen MBDA produit en cadence les missiles antiaériens Aster ou les missiles de croisière Scalp, devenus les pièces maîtresses de la survie stratégique européenne. Airbus, sous la bannière Airbus Defence and Space est également dans le consortium MBDA. Ne nous y trompons pas, Airbus ne fait pas que des avions, c’est aussi l’un des plus grands marchands de missiles de la planète.

La tentation du treillis

C’est pour alimenter ces géants que les entreprises civiles et les start-ups opèrent leur propre mue technologique. Le groupe français Parrot, jadis coqueluche des vidéastes du dimanche et pionnier des drones de loisir, a presque entièrement pivoté pour concevoir un micro-appareil de reconnaissance thermique ultra-léger aujourd’hui acheté en masse par l’armée française et les forces de l’OTAN. Dans son sillage, la jeune structure Harmattan AI est devenue la sensation industrielle du moment en décrochant le titre de première licorne de la défense française grâce au DELCO, un drone autonome de moins de deux kilos conçu pour opérer au plus près des soldats en s’affranchissant des pires brouillages ennemis. La recette de cette réussite : un processeur de smartphone grand public, enveloppez-le d’une liaison radio cryptée et d’un blindage cybernétique, et vous obtiendrez un équipement tactique de premier ordre.

Cette ruée vers l’or militaire s’épanouit également dans le secret des algorithmes et du traitement de données. La start-up Preligens, récemment absorbée par Thales, a fait fortune en adaptant ses logiciels civils d’analyse d’images satellites pour en faire de redoutables outils de renseignement capables de repérer automatiquement la moindre construction de piste d’atterrissage clandestine ou le moindre mouvement de blindé. Parallèlement, la société Aleph Networks a mis de côté la structuration classique d’informations d’entreprises pour vendre aux services de l’État des outils d’OSINT et de surveillance du Dark Web, traquant les cybermenaces.

Même le secteur automobile traditionnel, que l’on croyait définitivement sevré de la chose militaire depuis que la marque au losange s’était délestée de ses activités de blindés, feint un retour par la petite porte de la sous-traitance. Renault Group prête désormais la force de frappe de ses robots et les lignes d’assemblage hautement cadencées de son usine mécanique du Mans. Oubliés les châssis de citadines électriques ; en partenariat avec Thales, l’usine s’active désormais dans le secret autour du projet Toutatis, une munition téléopérée (un drone kamikaze) que l’État exige de produire à des cadences élevées pour casser les prix. Le constructeur en profite au passage pour pousser ses pions avec le 4 TROOP, un véhicule tactique d’engagement léger destiné à prouver qu’une chaîne de montage civile peut, elle aussi, chausser les rangers. Dans le même élan de diversification, le groupe Alcen, connu pour ses technologies médicales et énergétiques, s’est empressé d’ouvrir des filiales spécialisées dans les systèmes de guerre électronique et les micro-ondes de forte puissance capables de griller les circuits des essaims de drones adverses.

L’accoutumance budgétaire

Cependant, à force de cajoler ce complexe militaro-industriel naissant qui regroupe désormais plus de quatre mille entreprises, un vieux fantôme de l’histoire économique refait surface, celui de la dépendance. Car l’industrie de l’armement est une drogue dure dont il est difficile de se sevrer. L’histoire rappelle le destin de l’Union Soviétique, dont l’économie était tellement arrimée à la production d’armements qu’il a suffit de vouloir réduire les budgets militaires lors de la Perestroïka pour que tout l’édifice s’effondre sur lui-même.

Lorsque des dizaines de milliers d’emplois nationaux dépendent de la fabrication d’obus, d’avions de chasse ou de missiles, la paix devient, paradoxalement, un risque social majeur. Devant la moindre menace de baisse des budgets, les syndicats, les dirigeants d’entreprises et les élus locaux s’unissent pour faire un lobbying féroce auprès de l’État afin de maintenir les vannes ouvertes, transformant la défense en un secteur « trop grand pour faire faillite ».

Au-delà du piège économique se dresse un adage que les diplomates connaissent par cœur : si vous donnez un marteau à quelqu’un, tout finit par ressembler à un clou. Les technologies militaires modernes se périment à la vitesse de la lumière. Il existe donc une incitation permanente, pour Dassault, KNDS ou MBDA, à exporter leurs productions vers des contrées tiers parfois instables avant qu’elles ne perdent toute valeur marchande, alimentant au passage les brasiers mondiaux que l’on prétendait vouloir éteindre par la diplomatie.

Le piège de la paranoïa partagée

Pour faire accepter au contribuable que les deniers publics financent des avions Rafale, des missiles Aster et des drones kamikazes plutôt que des lits d’hôpitaux ou des écoles, le gouvernement est contraint de désigner publiquement des menaces claires. On proclame alors haut et fort que l’on s’arme uniquement pour dissuader le voisin agressif, selon le précepte qui veut que pour avoir la paix, il faille préparer la guerre. Mais le voisin, qui écoute aux portes des démocraties occidentales, n’y voit pas toujours un bouclier pacifique. Il peut y voir une menace directe à sa propre sécurité.

Chaque geste annoncé comme purement défensif peut être interprété par l’autre comme une préparation à l’offensive. Un système de défense protège, certes, mais il permet aussi d’attaquer sans craindre les représailles immédiates. La paranoïa s’installe, la spirale de la surenchère s’enclenche, et les budgets grimpent jusqu’à ce que la guerre finisse par éclater non pas par goût de la conquête, mais par la peur panique d’être frappé le premier, rejouant les engrenages passés.

Certes, nos stratèges jurent leurs grands dieux que la France et l’Europe maîtrisent le jeu. On met en avant la flexibilité des entreprises duales, capables de retourner à leurs voitures, leurs caméras civiles ou leurs logiciels de gestion si le monde redevenait calme. On se drape dans la doctrine de la dissuasion nucléaire, cette assurance-vie ultime, censée figer les ambitions des empires rivaux. Mais en attendant que la raison géopolitique triomphe, les affaires tournent. L’Europe a choisi de jouer avec le feu, celui de l’industrie militaire, en pariant que la peur d’une apocalypse suffira à maintenir l’ordre. C’est un pari risqué, dangereux, où l’on espère que le marteau restera sagement rangé dans sa boîte, tout en s’assurant qu’il soit le plus gros et le plus rentable possible.

Par Jean Fauconnet – Le 30/06/2026