Le CNARM ou l’épuisement d’un modèle

La mobilité ne peut pas être une rente
L’unanimité avec laquelle la Commission des affaires sociales de l’Assemblée nationale a adopté la proposition de résolution portée par Karine Lebon visant à créer une commission d’enquête sur le CNARM (Comité National d’Accueil et d’Actions pour les Réunionnais en Mobilité) est un événement qui dépasse largement le cadre administratif d’une association.
Cette décision intervient à un moment où la Chambre régionale des comptes a mis en lumière des dysfonctionnements de gouvernance, des faiblesses dans les mécanismes de contrôle et des interrogations sur l’utilisation des financements publics. Ces éléments devront naturellement être examinés avec rigueur par la future commission. Mais au-delà des questions de gestion, une autre interrogation mérite d’être posée. Et si l’affaire du CNARM révélait avant tout l’épuisement d’un modèle historique ?
Car derrière les chiffres, les rapports et les débats institutionnels, se cache une question fondamentale : jusqu’à quand La Réunion continuera-t-elle à considérer le départ de ses enfants comme une politique publique de développement ? Depuis plus de soixante ans, la mobilité est présentée comme une solution. Lorsqu’il manque des emplois, on organise le départ. Lorsqu’il manque des perspectives, on encourage la mobilité. Lorsqu’il manque des débouchés, on finance le voyage. Cette logique n’est pas née avec le CNARM. Elle plonge ses racines dans une histoire plus ancienne.
Dans les années 1960, l’État français considère que les territoires ultramarins connaissent un excédent de population par rapport à leurs capacités économiques. La réponse choisie n’est pas de transformer profondément les structures productives locales. La réponse est d’organiser les départs. Le célèbre BUMIDOM (Bureau pour le développement des migrations intéressant les départements d’outre-mer) devient alors l’instrument principal de cette politique. Des dizaines de milliers d’Ultramarins quittent leurs territoires pour répondre aux besoins de main-d’œuvre de l’Hexagone. Parmi eux, de nombreux Réunionnais.
Le CNARM s’inscrit ensuite dans cette continuité historique, même si son fonctionnement et ses missions diffèrent du BUMIDOM. Durant plusieurs décennies, cette politique a bénéficié d’un large consensus. Pour beaucoup de familles réunionnaises, elle a permis l’accès à l’emploi, à la formation et à une amélioration des conditions de vie. Cette réalité ne doit pas être niée. Des milliers de Réunionnais ont construit leur existence grâce à cette mobilité. Des familles entières ont pu sortir de la précarité. Des compétences ont été acquises. Des parcours professionnels se sont construits. Il serait absurde de prétendre le contraire.
Mais une politique publique ne peut être évaluée uniquement à partir de ses réussites individuelles. Elle doit également être analysée à l’échelle collective. Or après plus d’un demi-siècle de mobilité organisée, une question s’impose. Quel est aujourd’hui le bilan pour La Réunion ? Le chômage demeure parmi les plus élevés de France. La dépendance économique reste massive. La production locale demeure insuffisante dans de nombreux secteurs stratégiques. Les difficultés d’insertion persistent. Les inégalités demeurent profondes. Autrement dit, malgré plusieurs décennies de mobilité financée, les problèmes structurels qui justifiaient cette politique n’ont jamais véritablement disparu.
Cette réalité mérite d’être regardée en face. Car il existe une différence fondamentale entre une politique de mobilité et une politique de développement. La première permet à certains individus de trouver des opportunités ailleurs. La seconde crée les conditions permettant à une population de construire son avenir sur son propre territoire. Les deux approches ne produisent pas les mêmes effets. Pendant longtemps, la mobilité a été présentée comme une réponse au sous-développement. Mais une société ne peut durablement construire son avenir sur l’exportation de sa jeunesse. Aucune nation ne s’est développée en faisant du départ de ses forces vives le principal horizon proposé à ses nouvelles générations. Les pays qui se développent investissent dans leur capacité à produire. Ils développent leurs infrastructures. Ils soutiennent leurs entreprises. Ils renforcent leurs filières économiques. Ils créent des emplois. Ils construisent de la valeur ajoutée. Ils font de la mobilité un choix. Jamais une nécessité.
C’est précisément là que le débat sur le CNARM rejoint une réflexion beaucoup plus large sur l’avenir de La Réunion. Depuis des décennies, notre territoire importe l’essentiel de ce qu’il consomme. Notre balance commerciale demeure profondément déséquilibrée. Nos marges de souveraineté économique restent faibles. Nos dépendances sont nombreuses. Dans ce contexte, la mobilité devient souvent le traitement d’un symptôme plutôt que la résolution du problème. Lorsqu’un jeune Réunionnais quitte son île faute de perspectives professionnelles, la question n’est pas seulement de savoir comment financer son billet d’avion. La question est de comprendre pourquoi ces perspectives n’existent pas ici. Pourquoi certaines filières restent insuffisamment développées. Pourquoi certains secteurs peinent à émerger. Pourquoi les compétences formées localement trouvent parfois davantage d’opportunités à plusieurs milliers de kilomètres qu’à quelques kilomètres de leur lieu de naissance. Ces questions dérangent. Elles sont pourtant essentielles. Car le véritable débat ne concerne pas seulement le CNARM. Il concerne le modèle économique réunionnais lui-même.
Pendant longtemps, les politiques publiques ont privilégié les mécanismes de redistribution plutôt que les stratégies de transformation productive. Cette orientation a permis d’éviter des crises sociales majeures. Elle a contribué à améliorer les conditions de vie. Mais elle n’a pas supprimé les fragilités structurelles. Aujourd’hui encore, une part importante de notre économie dépend de transferts publics. Cette réalité crée une vulnérabilité permanente. Elle limite notre capacité à maîtriser notre propre destin économique. Dans ce contexte, le CNARM apparaît parfois comme le symbole d’une contradiction. D’un côté, nous affirmons vouloir développer La Réunion. De l’autre, nous continuons à consacrer des moyens considérables à l’organisation des départs. D’un côté, nous parlons d’emploi local. De l’autre, nous institutionnalisons l’idée que les opportunités se trouvent principalement ailleurs. D’un côté, nous évoquons la nécessité de retenir les talents. De l’autre, nous finançons leur éloignement. Cette contradiction mérite un débat honnête.
Cela ne signifie pas qu’il faudrait supprimer toute politique de mobilité. Ce serait une erreur. La mobilité est une liberté fondamentale. Chaque Réunionnais doit pouvoir étudier, travailler, voyager et construire sa vie où il le souhaite. Le problème n’est pas la mobilité. Le problème est lorsque la mobilité devient la conséquence prévisible de l’absence d’alternatives locales. Le problème est lorsqu’un dispositif pensé comme un choix devient progressivement une nécessité économique. Le problème est lorsqu’une société s’habitue à voir partir ses enfants sans jamais s’interroger sur les raisons profondes de ces départs.
C’est pourquoi la commission d’enquête parlementaire ne devrait pas seulement examiner la gestion du CNARM. Elle devrait également interroger la pertinence du modèle qu’il incarne. Quels résultats réels produit-il pour le territoire ? Quels bénéfices collectifs génère-t-il ? Quelles conséquences a-t-il sur les compétences locales ? Comment mesurer son impact sur le développement réunionnais ? Quels objectifs poursuit-il réellement en 2026 ? Ces questions sont légitimes. Elles ne remettent pas en cause les salariés du CNARM. Elles ne remettent pas en cause les bénéficiaires. Elles ne remettent pas en cause les parcours individuels réussis. Elles interrogent simplement la cohérence globale d’une politique publique vieille de plusieurs décennies.
La Réunion du XXIe siècle n’est plus celle des années 1960. Les défis ont changé. Les besoins ont changé. Les attentes ont changé. Notre réflexion sur la mobilité doit évoluer elle aussi. L’objectif ne devrait plus être seulement d’aider les Réunionnais à partir. L’objectif devrait être de leur permettre de choisir. Choisir de partir. Choisir de revenir. Choisir de rester. Choisir sans contrainte économique. Choisir sans subir. Choisir parce qu’une véritable alternative existe.
La question soulevée aujourd’hui par la commission d’enquête est donc plus profonde qu’il n’y paraît. Elle ne concerne pas uniquement des procédures administratives ou des mécanismes de gouvernance. Elle interroge une vision du développement qui accompagne La Réunion depuis plusieurs générations. Peut-être est-il temps de reconnaître qu’aucun territoire ne peut construire durablement son avenir en organisant l’exode de sa jeunesse. Peut-être est-il temps de passer d’une politique de gestion des conséquences à une politique de traitement des causes. Peut-être est-il temps de considérer que le développement d’un pays commence lorsque ses enfants peuvent y trouver un avenir sans avoir à choisir entre leurs racines et leur réussite. C’est là, bien plus que dans les comptes, les procédures ou les rapports administratifs, que se trouve le véritable enjeu du débat qui s’ouvre aujourd’hui. Car la question n’est pas seulement de savoir comment fonctionne le CNARM. La question est de savoir pourquoi, soixante ans après les premières politiques de mobilité massive, La Réunion continue de considérer le départ comme l’une des principales réponses à ses difficultés économiques.
Et tant que cette question restera sans réponse, aucune commission d’enquête, aussi utile soit-elle, ne pourra prétendre avoir été jusqu’au bout du problème.
Par Patrice SADEYEN