Peu importe d’où tu viens. Dis-moi comment tu viens.

CE QUE LA REUNION ATTEND DE CEUX QUI CHOISISSENT D’Y VIVRE
La Réunion est souvent présentée comme un modèle de vivre-ensemble. Une île métissée. Une terre de rencontre. Un territoire où des peuples venus d’Afrique, de Madagascar, d’Inde, de Chine, d’Europe et des Comores ont fini par construire une société commune. Cette image n’est pas fausse. Mais elle est incomplète. Car derrière les cartes postales et les discours convenus se trouve une réalité plus profonde : La Réunion n’est pas née de la rencontre pacifique de peuples venus librement partager une même terre. Elle est née de l’esclavage, de la colonisation, de l’engagisme, de la dépossession et de longues luttes pour la dignité. Comprendre cela n’est pas un détail. C’est la première condition pour comprendre ce qu’est réellement cette île.
Trop souvent, ceux qui arrivent à La Réunion ne voient qu’un territoire. Ils voient une administration française sous les tropiques. Ils voient un climat agréable. Ils voient un marché du travail. Ils voient un lieu de mutation ou d’installation. Mais La Réunion n’est pas seulement un territoire. C’est un peuple. Un peuple construit dans la douleur. Un peuple dont les ancêtres ont connu les chaînes, les plantations, les humiliations, les discriminations, l’effacement culturel et parfois même l’interdiction de parler leur propre langue.
C’est pourquoi la question n’a jamais été de savoir d’où viennent ceux qui arrivent. Depuis trois siècles, La Réunion est elle-même le produit de migrations successives. La véritable question est ailleurs. Comment viennent-ils ? Viennent-ils pour partager ou pour imposer ? Viennent-ils pour comprendre ou pour expliquer aux autres ce qu’ils devraient être ? Viennent-ils pour apprendre ou pour enseigner ? Viennent-ils pour écouter ou pour parler plus fort ? Car c’est souvent là que naissent les tensions. Pas dans l’origine. Dans l’attitude.
L’histoire réunionnaise est jalonnée de situations où les détenteurs du pouvoir économique, administratif ou culturel ont considéré que tout ce qui existait avant eux était secondaire. La langue créole était jugée inférieure. Le maloya était considéré comme une musique de pauvres. Les savoirs populaires étaient regardés avec condescendance. Les mémoires de l’esclavage étaient réduites au silence. Pendant longtemps, certains ont parlé au nom des Réunionnais sans jamais prendre le temps de les écouter. Cette logique n’appartient pas seulement au passé. Elle réapparaît chaque fois qu’un individu croit pouvoir s’installer ici sans chercher à comprendre l’histoire de ceux qui l’accueillent. Elle réapparaît chaque fois qu’un regard méprisant se pose sur le créole. Chaque fois qu’une pratique culturelle est folklorisée. Chaque fois qu’une mémoire est considérée comme secondaire. Chaque fois qu’un Réunionnais est sommé de se conformer à des normes décidées ailleurs.
Pourtant, la culture réunionnaise ne demande pas l’adhésion aveugle. Elle demande seulement le respect. Personne n’est obligé de devenir réunionnais. Personne n’est obligé de parler créole. Personne n’est obligé d’aimer le maloya. Mais chacun devrait comprendre ce que représentent ces éléments pour ceux qui vivent ici. Car derrière une langue se cache une histoire. Derrière un roulèr se cache une résistance. Derrière un kabar se cache une mémoire. Derrière un mot créole se cachent parfois plusieurs siècles de survie culturelle.
La Réunion n’a jamais été une terre fermée. Elle n’a jamais exigé une origine particulière pour appartenir à son destin. Les familles réunionnaises en sont la preuve vivante. Le métissage n’est pas ici un slogan politique. Il est une réalité quotidienne. Mais le métissage n’a jamais signifié l’effacement. Accueillir ne signifie pas disparaître. Partager ne signifie pas renoncer à soi-même. L’ouverture n’a de sens que lorsqu’elle repose sur une reconnaissance mutuelle.
C’est pourquoi l’avenir de La Réunion dépend aussi de la manière dont ceux qui arrivent choisissent d’habiter cette terre. Non comme des propriétaires. Non comme des donneurs de leçons. Non comme des missionnaires culturels. Mais comme des invités conscients d’entrer dans une histoire qui les précède. Une histoire qui mérite d’être entendue avant d’être commentée. Une histoire qui mérite d’être respectée avant d’être transformée. Une histoire qui mérite d’être connue avant d’être jugée.
Car une société ne se construit pas sur l’effacement de la mémoire. Elle se construit sur la reconnaissance. Et cette reconnaissance commence toujours par un geste simple : écouter. Écouter les récits. Écouter les blessures. Écouter les résistances. Écouter les chants. Écouter les silences. Peut-être alors comprendra-t-on mieux ce que signifie réellement vivre à La Réunion. Peut-être alors comprendra-t-on que la question essentielle n’est pas celle de l’origine. Mais celle du regard porté sur l’autre.
Peut-être alors comprendra-t-on la force de ces mots écrits par Paul Mazaka :
Eh toi !
Toi qui viens d’ailleurs,
Tu viens vivre chez moi
Oublie ton arrogance
Oublie ta suffisance
Oublie ton mépris
Pose ton cœur
Pose ton âme
Pose ton oreille
Écoute le Maloya
Écoute le Séga
Le rouler et le kaiamb
Le sati et le bob’
Le tambour et le piker
Goûte le cari, le rougail
Laisse les épices t’enchanter
Le piment te brûler
Les odeurs t’enivrer
Écoute ma langue
Laisse le créole te traverser.
Les mots te transpercer
t’interpeller…
…ET
Entends la mer qui gronde
Et le vent te murmurer :
« Peu importe d’où tu viens, mais
Dis moi comment tu viens ! »
Si tu écoutes les pas de mon histoire
Les pas nus dans les ravines
Les pas blessés dans les champs de canne,
Les pas silencieux dans mes lieux sacrés
Si tu respectes mes » set po »
Peau de l’esclave
Peau de l’engagé
Peau du maron
Peau des souffrances
Peau des résistances
Peau du respect
Peau de la dignité
Si tu ne t’imposes pas
Si tu n’effaces pas mes traces
Si tu ne parles pas
A la place de ma voix
Si tu ne chantes pas
Plus fort que mes mémoires
Si tu te fais humain
Si tu marches
Avec gratitude
Avec amour et
Douceur dans la main
Alors peut-être,
Peut-être…
Ma terre t’adoptera
Ma langue t’écoutera
Mon chant te portera.
Comme un frère, une sœur
Comme un être de Batarsité.

Parce qu’au fond, toute l’histoire de La Réunion tient peut-être dans cette seule phrase : « Peu importe d’où tu viens. Dis-moi comment tu viens. »
Par Patrice SADEYEN