Loi Taubira, ONU et mémoire de l’esclavage, la France face à ses contradictions

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Ce dimanche 10 mai 2026, la Loi Taubira fête ses 25 ans. Un quart de siècle que la France reconnaît officiellement la traite et l’esclavage comme un crime contre l’humanité. Mais en diplomatie, comme dans les vieux couples, il y a parfois des non-dits qui s’invitent au dîner. Le 25 mars 2026, à l’Assemblée générale des Nations unies, une résolution consacrée à la traite transatlantique était adoptée par une large majorité d’États.

Le texte, porté notamment par le Ghana, qualifiait l’esclavage des Africains parmi les « plus graves crimes contre l’humanité ». La France, elle, a choisi de regarder ses chaussures et s’est abstenue.

Ce « ni oui, ni non » a immédiatement déclenché une polémique, particulièrement forte dans les territoires ultramarins. Car depuis 2001, la République française joue pourtant les premiers de la classe sur ce sujet grâce à la loi Taubira. Pour beaucoup d’élus, l’abstention française a donc sonné comme un magnifique paradoxe à la française.

Le député guyanais Davy Rimane a dénoncé « un signal incompréhensible envoyé aux descendants d’esclaves », tandis que d’autres responsables politiques ont parlé d’un « recul mémoriel ».

Le texte qui avait changé la position française

Pour comprendre pourquoi ce vote a fait l’effet d’une douche froide, il faut rembobiner de vingt-cinq ans. Le 21 mai 2001, la France promulguait la loi portée par Christiane Taubira. Son titre officiel : « Loi tendant à la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité ».

L’article premier est clair : « La République française reconnaît que la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l’océan Indien […] constituent un crime contre l’humanité ». À l’époque, c’était une rupture historique. La France devenait l’un des premiers pays à graver cela dans le marbre de sa loi nationale.

Dans les Outre-mer, la portée du texte est immense. À La Réunion, où l’économie reposait sur le travail forcé jusqu’en 1848, la loi Taubira a permis de sortir cette histoire de l’ombre des placards coloniaux pour en faire un objet de recherche et de commémoration officielle.

Pourquoi la France s’est-elle abstenue à l’ONU ?

Le gouvernement français l’assure : il ne renie pas la loi Taubira. Selon Paris, le problème n’est pas le fond, mais le choix de l’adjectif à l’ONU. Le texte qualifiait la traite de « plus grave crime contre l’humanité ».

Pour les autorités françaises, cette formulation créait une sorte de « concours de malheur » historique . Le ministre des Affaires étrangères, Jean‑Noël Barrot, a résumé la situation avec une prudence stratégique : « Nous refusons de créer une hiérarchie entre les crimes contre l’humanité ».

Le raisonnement diplomatique est le suivant : si l’un est « plus grave », les autres le sont-ils moins ? La France a donc préféré l’abstention — comme plusieurs de ses voisins européens — pour éviter d’arbitrer un match mémoriel entre :

  • l’esclavage ;
  • la Shoah ;
  • les génocides ;
  • les crimes coloniaux.

Un débat qui dépasse la seule mémoire

Derrière cette subtilité grammaticale sur le « plus grave », se cache le sujet beaucoup moins abstrait des réparations. Même si une résolution de l’ONU n’est pas un contrat de paiement immédiat, elle évoque la justice réparatrice.

Mais dès que les débats touchent aux réparations, à la responsabilité historique ou aux rapports entre anciennes puissances coloniales et pays africains, les tensions réapparaissent rapidement.

Pour certains observateurs, l’abstention française révèle une difficulté persistante, celle de reconnaître pleinement le passé tout en évitant les conséquences diplomatiques et politiques que cette reconnaissance pourrait entraîner.

Plusieurs anciennes puissances coloniales craignent que ces mots ne servent un jour de base juridique à des revendications financières. C’est pourquoi elles avancent sur ces questions en marchant sur des œufs. Pour les défenseurs de la résolution, cet argument est un peu court. En effet, ils rappellent que les conséquences sociales et raciales de l’esclavage, elles, n’ont pas besoin de sémantique pour produire des effets bien réels aujourd’hui.

Une fracture mémorielle toujours vive

Reconnaître un crime dans les discours nationaux paraît acceptable, mais soutenir certaines formulations sur la scène internationale devient beaucoup plus difficile lorsque ces formulations peuvent entraîner des conséquences politiques concrètes.

Cette tension explique sans doute pourquoi la loi Taubira reste, 25 ans après son adoption, à la fois un symbole fort de reconnaissance historique et le point de départ de débats qui continuent de traverser la société française.

Car derrière la question de l’esclavage, c’est aussi celle du rapport de la France à son histoire coloniale, à son identité républicaine et à sa place dans le monde contemporain qui continue de se jouer.

JeF

Crédit photo : https://memoire-esclavage.org/

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« Choisir de ne pas savoir, c'est déjà obéir. » Fidèle à cette devise qu'il a lui-même inventée suite à une insolation, JeF est une figure de proue du journalisme d'impact, celui qui percute la réalité jusqu'à ce qu'elle change de forme. Au-delà du côté humoristique, JeF est journaliste professionnel titulaire de la carte de presse.