2027, et si La Réunion cessait enfin de demander la permission ?

Expression citoyenne
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La véritable question n’est pas de savoir qui gouvernera la France. Elle est de savoir si les Réunionnais auront enfin le droit de décider davantage de leur propre avenir. Les 18 avril et 2 mai 2027, les Français éliront leur prochain président de la République. À La Réunion, cette élection ne devrait pas être une campagne comme les autres. Elle devrait être celle où nous poserons enfin la seule question qui conditionne toutes les autres : qui décide pour La Réunion ? Tant que nous refuserons d’aborder cette question institutionnelle, nous continuerons à traiter les conséquences sans jamais agir sur leurs causes.

Depuis des décennies, le débat politique réunionnais tourne en rond. À chaque échéance électorale, les mêmes promesses reviennent. On promet davantage d’emplois. On promet de lutter contre la vie chère. On promet de construire plus de logements. On promet de soutenir les agriculteurs. On promet de mieux accompagner les jeunes. On promet de renforcer notre économie.

Puis les élections passent. Et les mêmes difficultés demeurent.

Ce constat n’est dirigé contre aucun gouvernement en particulier. Il traverse les alternances politiques. Droite, gauche, centre : chacun est arrivé avec ses solutions, chacun a obtenu quelques résultats, mais aucun n’a réussi à transformer durablement les équilibres de notre territoire. Il faut donc avoir le courage de poser une autre question. Et si le problème n’était pas seulement celui des politiques publiques ? Et si le véritable problème était celui des moyens dont dispose La Réunion pour construire ces politiques ? Car derrière chaque difficulté se cache toujours la même interrogation. Qui décide ? Qui décide des règles qui encadrent notre développement économique ? Qui décide des normes qui régissent notre urbanisme ? Qui décide des marges de manœuvre accordées à nos collectivités ? Qui décide des adaptations possibles à notre réalité insulaire ? La réponse est connue. L’essentiel de ces décisions est pris ailleurs.

Il ne s’agit pas de dénoncer la République. Il ne s’agit pas davantage d’opposer Paris à La Réunion. La France est un État de droit et une République une et indivisible. Mais cette République est aussi l’une des plus centralisées d’Europe.Or une question mérite d’être posée sans passion. Une décision est-elle toujours meilleure parce qu’elle est prise à près de dix mille kilomètres du territoire auquel elle s’applique ? Personne n’accepterait ce raisonnement dans une entreprise. Aucun dirigeant ne demanderait à un responsable local d’atteindre des objectifs sans lui laisser la moindre capacité d’adapter son organisation. Aucun maire n’accepterait d’être jugé uniquement sur ses résultats tout en étant privé de toute marge d’action. Pourquoi un territoire devrait-il fonctionner autrement ? La Réunion est régulièrement évaluée sur son taux de chômage, sur sa production économique, sur sa dépendance alimentaire, sur son niveau de pauvreté, sur sa capacité à construire des logements. Mais sommes-nous prêts à ouvrir un débat tout aussi essentiel : dispose-t-elle réellement des outils lui permettant d’agir davantage sur ces réalités ?

C’est ici que commence le véritable débat institutionnel. 

En 2003, la Constitution française a été révisée. Pour les collectivités régies par l’article 73, le constituant a prévu la possibilité, sous certaines conditions et sur habilitation, d’adapter certaines règles nationales aux réalités locales. Cette évolution reconnaissait une évidence. L’égalité ne signifie pas toujours l’uniformité. Traiter de manière identique des territoires profondément différents peut parfois produire davantage d’inégalités que de justice.

Pourtant, une exception a été introduite.

Une exception qui concerne uniquement La Réunion. En dix-neuf mots, l’amendement porté par le sénateur Jean-Paul Virapoullé a exclu notre île de ce mécanisme constitutionnel. Depuis plus de vingt ans, ce verrou continue de produire ses effets. On peut considérer qu’il était nécessaire. On peut penser qu’il était excessif. Mais personne ne devrait accepter que ce débat soit interdit.

Les défenseurs de cet amendement avancent un argument parfaitement respectable. Selon eux, il protège l’unité de la République. Ils craignent qu’une capacité d’adaptation plus importante ouvre progressivement la voie à une autonomie de plus en plus large, voire, à terme, à l’indépendance. Cette inquiétude existe. Elle mérite d’être entendue. Mais mérite-t-elle de mettre un terme à toute réflexion ? Car les faits sont têtus.

Dans de nombreux États démocratiques, l’autonomie n’est pas synonyme de séparation. Les Açores et Madère appartiennent pleinement au Portugal. Les îles Åland demeurent finlandaises. Les communautés autonomes espagnoles restent espagnoles. La Polynésie française exerce d’importantes compétences tout en appartenant à la République française. L’autonomie n’est donc pas une rupture. C’est une manière d’organiser différemment l’exercice du pouvoir au sein d’un même État.

Dès lors, la véritable question n’est plus : êtes-vous pour ou contre l’autonomie ? La véritable question devient : Les Réunionnais sont-ils capables d’assumer davantage de responsabilités ?

Pour ma part, je réponds oui.

Parce que notre société a profondément changé. Nous formons des médecins, des ingénieurs, des magistrats, des chercheurs, des entrepreneurs, des artistes, des enseignants, des hauts fonctionnaires. Des Réunionnaises et des Réunionnais dirigent des entreprises internationales, enseignent dans des universités prestigieuses, occupent des postes de responsabilité dans les administrations, les armées, les institutions européennes ou les grandes organisations. Comment expliquer alors qu’un peuple capable d’assumer toutes ces responsabilités ne serait pas capable d’exercer davantage de responsabilités institutionnelles ? Cette contradiction mérite d’être interrogée. L’autonomie n’est pas un privilège. Elle n’est pas davantage une récompense. Elle est d’abord une responsabilité.

Demander davantage de compétences signifie accepter d’en rendre compte. Cela suppose des élus plus exigeants. Des administrations plus performantes. Une société civile plus vigilante. Une presse libre. Des citoyens plus impliqués. Autrement dit, davantage de démocratie.

C’est précisément pourquoi je considère que le débat sur la VIᵉ République est une opportunité historique. Non parce que la VIᵉ République résoudrait mécaniquement tous nos problèmes. Mais parce qu’elle pourrait permettre de redéfinir les rapports entre l’État et les territoires. De reconnaître que l’unité nationale n’impose pas nécessairement l’uniformité administrative. De faire davantage confiance aux territoires. Et surtout de faire davantage confiance aux citoyens.

En 2027, les candidats à la présidence devront répondre clairement. Sont-ils prêts à maintenir l’amendement Virapoullé ? Acceptent-ils d’ouvrir un débat constitutionnel sur son avenir ? Sont-ils favorables à une consultation des Réunionnaises et des Réunionnais sur leur évolution institutionnelle ? Considèrent-ils que notre île doit disposer des mêmes possibilités constitutionnelles que les autres collectivités régies par l’article 73 ? Ces questions ne sont pas secondaires. Elles conditionnent toutes les autres. Car sans outils institutionnels adaptés, chaque nouvelle politique publique risque de se heurter aux mêmes limites. Le véritable courage politique ne consiste pas à promettre toujours davantage. Il consiste à accepter de débattre des règles du jeu elles-mêmes.

Depuis trop longtemps, les Réunionnais se voient proposer des solutions sans jamais être invités à réfléchir au cadre dans lequel ces solutions sont élaborées. Il est temps d’inverser cette logique. La présidentielle de 2027 ne doit pas être uniquement celle des promesses. Elle doit être celle des responsabilités.  Responsabilité de l’État, qui doit accepter d’entendre les aspirations d’un territoire mature. Responsabilité des candidats, qui devront sortir des slogans pour exposer leur vision de l’organisation de la République. Responsabilité des élus réunionnais, qui ne pourront plus esquiver ce débat. Mais aussi responsabilité des citoyens. Car l’autonomie ne se décrète pas. Elle se construit. Elle suppose un peuple qui accepte de participer davantage à son propre destin. Elle suppose une société qui cesse d’attendre que toutes les réponses viennent d’ailleurs. Elle suppose enfin une confiance retrouvée dans les capacités des Réunionnaises et des Réunionnais.

Pendant longtemps, nous avons demandé à l’État de résoudre nos difficultés. Cette attente a parfois été légitime. Elle a permis des avancées considérables depuis la départementalisation. Mais un territoire ne peut construire son avenir uniquement en attendant que les solutions viennent de l’extérieur. Il arrive un moment où un peuple doit se demander non plus seulement ce qu’on peut faire pour lui, mais ce qu’il est prêt à faire pour lui-même.

À mes yeux, ce moment est arrivé.

Les 18 avril et 2 mai 2027, chacun votera selon ses convictions. Mais j’espère qu’avant de choisir un président, les Réunionnaises et les Réunionnais exigeront une réponse à une question simple : Nous faites-vous suffisamment confiance pour que nous puissions assumer davantage de responsabilités ? Car le véritable enjeu de cette élection n’est peut-être pas de savoir qui s’installera à l’Élysée. Le véritable enjeu est de savoir si La Réunion continuera à vivre sous un cadre institutionnel qu’elle n’a jamais réellement débattu, ou si elle décidera enfin d’ouvrir cette conversation avec sérénité, maturité et confiance.

Les peuples n’écrivent pas leur histoire lorsqu’ils se contentent de choisir leurs gouvernants. Ils commencent à l’écrire lorsqu’ils ont le courage de débattre des règles qui gouvernent leur propre destin.

Par Patrice SADEYEN – Le 08/07/2026

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