La morale du Rassemblement National

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Le Rassemblement National passe son temps à parler d’ordre, de probité, de mérite, de nettoyage moral de la vie publique. Il construit son discours politique sur l’idée qu’une caste corrompue aurait trahi le peuple français pendant que lui incarnerait une forme de retour à la droiture. Chaque scandale touchant un adversaire devient alors prétexte à des leçons de morale publiques, à des dénonciations indignées, à des discours sur la République exemplaire. Et pourtant, une nouvelle affaire vient rappeler une réalité beaucoup plus embarrassante : derrière les slogans de pureté politique, le RN n’échappe ni aux contradictions du pouvoir, ni aux zones grises des intérêts économiques.

Selon une enquête publiée par Médiapart, le député RN René Lioret a été pendant des années directeur des opérations commerciales du laboratoire pharmaceutique Urgo, aujourd’hui au centre d’un immense scandale lié aux cadeaux illégaux accordés à des pharmaciens. L’affaire est massive. Entre 2015 et 2021, le groupe Urgo aurait distribué des dizaines de milliers d’avantages à des pharmaciens : smartphones, bijoux, bouteilles de champagne, mobilier, voyages, objets de luxe. Valeur totale estimée : plus de 55 millions d’euros.

Le système violait la législation dite « anti-cadeaux », mise en place précisément pour empêcher que les professionnels de santé deviennent dépendants d’intérêts commerciaux privés. La question est simple : peut-on encore parler d’indépendance médicale lorsque des laboratoires financent indirectement le confort matériel de ceux qui distribuent leurs produits ? Urgo a été condamné. Des pharmaciens sont aujourd’hui jugés. Une ancienne ministre de la Santé, Agnès Firmin-Le Bodo, a elle-même été condamnée pour avoir bénéficié de cadeaux issus de ce système. Et au milieu de cette mécanique industrielle apparaît désormais un député du RN.

Attention aux mots : à ce stade, les informations publiques ne permettent pas d’affirmer que René Lioret a été condamné personnellement ni qu’il aurait commis une infraction pénale individuelle. Mais le problème politique est ailleurs. Il réside dans une question beaucoup plus lourde : comment un homme ayant occupé une position stratégique au sein d’un système commercial aujourd’hui qualifié de frauduleux peut-il prétendre incarner la morale publique sans devoir répondre politiquement de ce qu’il a vu, su, organisé ou laissé faire ? Car il faut arrêter avec cette vieille technique politique consistant à exiger des comptes de tout le monde sauf de son propre camp. Depuis des années, le RN prospère sur une mécanique très simple : fabriquer une opposition artificielle entre « eux » et « nous ». Eux seraient les corrompus, les élites, les profiteurs, les réseaux. Nous serions le peuple honnête, oublié, trahi. Mais chaque fois qu’un dossier concret surgit, cette frontière morale s’effondre.

Le réel est plus brutal : le RN n’est pas extérieur au système. Il y participe. Ce dossier est d’autant plus troublant qu’il touche au domaine de la santé. Pendant que des millions de Français renoncent à se soigner, pendant que les pharmacies ferment dans certains territoires, pendant que les hôpitaux publics s’effondrent sous les restrictions budgétaires, certains groupes pharmaceutiques ont transformé la relation commerciale avec les officines en gigantesque marché d’avantages matériels.

Derrière les cadeaux, il y a une logique économique très simple : influencer les comportements d’achat, verrouiller les circuits de distribution, fidéliser les pharmaciens à certaines marques. Le patient disparaît alors derrière la logique commerciale. Et dans cette affaire, ce qui dérange profondément, ce n’est pas seulement la fraude. C’est la banalisation de la proximité entre pouvoir économique et pouvoir politique.

Combien de responsables politiques français viennent directement des grands groupes privés qu’ils sont ensuite censés réguler ? Combien passent des conseils d’administration aux bancs de l’Assemblée nationale ? Combien parlent au nom du peuple tout en étant issus des structures mêmes qui organisent les rapports de domination économique ?

Le cas René Lioret dépasse donc largement le RN lui-même. Il révèle un problème structurel de la démocratie française : la confusion permanente entre représentation politique et intérêts économiques. Mais le RN porte ici une responsabilité particulière. Parce qu’il a bâti toute sa stratégie sur la dénonciation morale des autres. Parce qu’il prétend être différent. Parce qu’il transforme chaque affaire adverse en tribunal médiatique. On ne peut pas faire carrière sur l’idée de « nettoyer le système » puis demander soudainement de la nuance dès qu’un scandale touche son propre camp.

La cohérence impose une règle simple : soit l’exigence morale vaut pour tout le monde, soit elle n’est qu’un outil de propagande.

Cette affaire rappelle enfin quelque chose d’essentiel : les scandales économiques et sanitaires ne sont jamais des accidents isolés. Ils sont le produit d’un système où les grandes entreprises disposent d’un pouvoir colossal sur les institutions, les élus et parfois même les décisions publiques. Le problème n’est donc pas uniquement un homme. Le problème est une organisation politique et économique où l’argent circule beaucoup plus vite que la transparence. Et pendant que certains députés jouent les procureurs permanents contre « les élites », les mêmes réseaux d’influence continuent tranquillement à traverser les partis, les gouvernements et les institutions.

La véritable question n’est donc plus seulement : « qui a reçu quoi ? ». La véritable question est devenue : combien de responsables politiques français ont construit leur carrière à l’intérieur même des mécanismes qu’ils prétendent aujourd’hui combattre ?

Auteur : Patrice SADEYEN

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