Affaire BOLLORE, la françafrique est-elle vraiment morte ?

Expression citoyenne
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Derrière le dossier des « ports africains », une question dépasse largement le sort judiciaire d’un homme : celle des rapports de pouvoir entre la France et les États africains au XXIᵉ siècle.

La Cour de cassation a rejeté la demande de Vincent Bolloré visant à dessaisir le tribunal judiciaire de Paris du dossier des « ports africains ». Sur le plan du droit, cette décision ne dit rien de sa culpabilité ni de son innocence. Elle signifie simplement que le procès aura bien lieu devant la juridiction initialement saisie. Les juges diront, en temps voulu, si les infractions reprochées sont établies ou non. Mais il serait réducteur de considérer cette affaire comme un simple fait divers judiciaire ou comme le procès d’un grand patron. Derrière les qualifications pénales, derrière les débats de procédure et les batailles d’avocats, c’est une question infiniment plus vaste qui ressurgit : celle des relations qu’entretient encore la France avec une partie du continent africain.

Depuis des décennies, un mot revient dès qu’éclate une affaire mêlant intérêts économiques français et pouvoir politique africain : Françafrique. Ce mot dérange. Certains le considèrent comme un slogan militant, d’autres comme un concept historique dépassé. Pourtant, il renvoie à une réalité abondamment documentée par des historiens, des journalistes, des magistrats et même d’anciens responsables politiques. Pendant des décennies, les relations entre la France et plusieurs de ses anciennes colonies ne se sont pas limitées à la coopération diplomatique. Elles ont souvent mêlé intérêts stratégiques, influence politique, soutien à certains régimes, réseaux économiques et contrôle de secteurs clés. Les noms changent. Les générations passent. Les méthodes évoluent. Mais chaque nouvelle affaire ravive la même interrogation : les mécanismes de pouvoir ont-ils réellement disparu ou se sont-ils simplement transformés ? Je n’écris pas aujourd’hui pour condamner Vincent Bolloré avant son procès. Ce serait contraire aux principes les plus élémentaires de la justice. Je ne connais pas le contenu intégral du dossier et je n’ai pas à me substituer aux magistrats qui auront la responsabilité de trancher. En revanche, je refuse que cette affaire soit réduite au destin judiciaire d’un seul homme. Car lorsqu’il est question de concessions portuaires, d’infrastructures stratégiques, de campagnes présidentielles, de communication politique et de groupes industriels français, il serait intellectuellement malhonnête de faire comme si le contexte historique n’existait pas.

Les ports ne sont pas des entreprises comme les autres. Ils constituent les portes d’entrée et de sortie des économies nationales. Ils concentrent les flux commerciaux, les ressources minières, les produits agricoles, les hydrocarbures et une part essentielle de la souveraineté économique des États. Celui qui contrôle la logistique contrôle souvent une partie du développement économique. C’est précisément pour cette raison que cette affaire dépasse très largement le nom de Vincent Bolloré. Elle nous oblige à regarder en face une question que beaucoup préfèrent éviter : la Françafrique appartient-elle réellement au passé ou s’est-elle simplement adaptée aux règles de la mondialisation ? Pendant longtemps, les réseaux d’influence passaient par les cabinets ministériels, les services secrets, les interventions militaires ou les relations personnelles entre chefs d’État. Aujourd’hui, l’influence emprunte parfois d’autres chemins : investissements, concessions, infrastructures, cabinets de conseil, communication, financement, puissance économique. Les outils changent. La question du pouvoir, elle, demeure. C’est pourquoi le véritable procès ne se joue peut-être pas uniquement dans une salle d’audience parisienne. Il se joue aussi dans notre capacité collective à interroger, sans naïveté mais sans caricature, la nature des relations que la France entretient encore avec plusieurs États africains. Car au fond, la question n’est pas seulement de savoir si un homme a enfreint la loi. La question est de savoir si, plus de soixante ans après les indépendances, les rapports entre la France et l’Afrique se sont réellement affranchis des logiques d’influence qui ont si longtemps façonné leur histoire commune.

Il faut parfois avoir le courage de rappeler des évidences. La Françafrique n’est pas un slogan forgé par quelques militants anti-occidentaux. Ce n’est pas davantage une théorie du complot entretenue par ceux qui voudraient réécrire l’histoire. La Françafrique est une réalité historique abondamment documentée. Elle a été étudiée par des historiens, des politologues, des journalistes d’investigation et, à plusieurs reprises, mise en lumière par la justice elle-même. Pendant des décennies, les relations entre la France et plusieurs de ses anciennes colonies ont dépassé le cadre de la diplomatie classique. Derrière les discours sur la coopération se sont développés des réseaux d’influence où se mêlaient intérêts stratégiques, considérations géopolitiques, accès aux matières premières, soutien à certains régimes et défense des intérêts économiques français.

Un nom symbolise cette architecture : Jacques Foccart. Conseiller du général de Gaulle puis de Georges Pompidou pour les affaires africaines, il fut le maître d’œuvre de ces réseaux informels qui reliaient l’Élysée à plusieurs capitales africaines. Officiellement, il s’agissait de préserver des relations privilégiées avec de jeunes États indépendants. Dans les faits, ces réseaux ont souvent été accusés d’entretenir une dépendance politique incompatible avec une souveraineté pleinement assumée.

Mais la Françafrique ne se limitait pas aux bureaux feutrés de l’Élysée. Elle avait aussi son visage clandestin. Ce visage, c’était celui de Bob Denard. Le mercenaire français est devenu le symbole d’une époque où les coups d’État, les interventions armées et les réseaux parallèles semblaient parfois graviter autour des intérêts stratégiques français en Afrique. Des Comores au Bénin en passant par d’autres théâtres d’opération, son parcours raconte une histoire que personne ne peut sérieusement effacer. Les responsabilités précises des autorités françaises ont varié selon les épisodes et demeurent discutées dans certains cas, mais une chose est incontestable : Bob Denard est devenu, dans l’imaginaire collectif africain comme français, l’une des figures les plus emblématiques de cette Françafrique officieuse.

Puis vint l’affaire Elf. Cette fois, il ne s’agissait plus d’hommes de l’ombre ni d’opérations militaires. Il s’agissait d’une grande entreprise publique, de commissions occultes, de financements politiques et de réseaux d’influence. Les décisions de justice rendues dans ce dossier ont démontré que certaines pratiques dénoncées depuis des années relevaient bien de réalités judiciairement établies.

Ces affaires ont profondément marqué les mémoires africaines. Elles expliquent pourquoi, aujourd’hui encore, chaque dossier mêlant une grande entreprise française, un secteur stratégique et un pouvoir politique africain suscite immédiatement des interrogations. Ce n’est pas uniquement le présent qui est observé. C’est le passé qui ressurgit. Je ne prétends pas que rien n’a changé depuis les années Foccart. Ce serait faux. Le monde s’est transformé. Les empires coloniaux ont disparu. Les États africains disposent aujourd’hui d’une marge de manœuvre bien plus importante. La Chine, la Turquie, l’Inde, les pays du Golfe ou encore la Russie sont devenus des acteurs majeurs sur le continent. La France n’est plus seule. Mais la disparition d’un monopole ne signifie pas la disparition des logiques d’influence.

C’est précisément pour cette raison que l’affaire Bolloré trouve un tel écho. Non parce qu’elle démontrerait, à elle seule, la persistance de la Françafrique. Ce serait un raccourci intellectuel. Mais parce qu’elle réactive une mémoire collective façonnée par plus d’un demi-siècle d’interventions politiques, économiques et parfois clandestines. Autrement dit, ce procès ne surgit pas dans un vide historique. Il s’inscrit dans une longue histoire où la frontière entre puissance économique, influence diplomatique et intérêts stratégiques a souvent été plus floue qu’on ne voulait bien l’admettre. C’est cette histoire qui constitue le véritable arrière-plan du débat actuel.

Ceux qui affirment que la Françafrique est morte ont probablement raison… si l’on parle de celle des années 1960 ou 1970. Les réseaux personnels de Jacques Foccart n’existent plus. Bob Denard appartient à l’Histoire. Les coups d’État téléguidés, les valises de billets et les interventions militaires discrètes ne constituent plus le cœur de l’influence française sur le continent. Mais croire que la disparition de ces méthodes signifie la disparition des rapports de puissance serait une erreur. Le pouvoir ne disparaît jamais. Il se déplace. Hier, il parlait le langage des réseaux politiques. Aujourd’hui, il parle celui des contrats, des investissements, des infrastructures, de la logistique, des télécommunications, de la finance, des médias et de la communication. Les armes ont changé. L’objectif, lui, demeure identique : peser sur des espaces considérés comme stratégiques.

Prenons un port. À première vue, ce n’est qu’un équipement destiné à faire entrer et sortir des marchandises. En réalité, un port est un nœud de souveraineté. C’est par lui transitent les exportations de minerais, les produits agricoles, les hydrocarbures, les conteneurs, les recettes douanières et une partie essentielle de la richesse nationale. Contrôler un port, ce n’est pas seulement gérer des quais et des grues. C’est occuper une position déterminante dans l’économie d’un pays. C’est précisément pour cette raison que les concessions portuaires ne sont jamais des contrats ordinaires. Elles intéressent les États. Elles intéressent les multinationales. Elles intéressent les grandes puissances. Elles intéressent désormais la justice.

Le dossier Bolloré n’est donc pas anodin. Il ne dit pas que toutes les entreprises françaises opérant en Afrique agissent de manière contestable. Il ne dit pas davantage que chaque investissement étranger cache une manœuvre politique. En revanche, il rappelle une évidence : l’économie n’est jamais totalement séparée de la géopolitique. Les États le savent. Les entreprises le savent. Les peuples africains le savent aussi. C’est pourquoi la confiance est devenue un enjeu majeur. Une concession obtenue dans des conditions irréprochables renforce un partenariat. Une concession entourée de soupçons, même avant tout jugement définitif, nourrit immédiatement la défiance. Dans un continent marqué par des décennies d’ingérences réelles ou perçues, cette défiance ne tombe jamais du ciel. Elle s’appuie sur une mémoire. La véritable rupture avec la Françafrique ne se mesurera donc pas aux discours prononcés à Paris ou dans les sommets diplomatiques. Elle se mesurera à la capacité des relations franco-africaines à être exemplaires, transparentes et équilibrées. Car l’époque où la France pouvait considérer certaines régions d’Afrique comme sa zone d’influence naturelle appartient définitivement au passé.

Les peuples africains revendiquent désormais autre chose. Ils ne veulent plus de tuteurs. Ils veulent des partenaires. Et un partenariat ne peut exister que si la confiance remplace enfin la suspicion. C’est précisément là que se joue l’avenir des relations entre la France et l’Afrique. Pas dans la nostalgie d’une puissance révolue, mais dans la capacité à rompre définitivement avec les réflexes d’un autre siècle.

Par Patrice SADEYEN – Le 10/08/2026

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Patrice Sadeyen

Patrice Sadeyen est journaliste citoyen, acteur de la vie associative et consultant en développement culturel. Il travaille depuis plus de trente ans sur les questions de mémoire, de patrimoine, de gouvernance associative et de coopération internationale. Ses tribunes interrogent les enjeux politiques, culturels et sociétaux de La Réunion et de l'Océan Indien.