« Ce n’était pas une transplantation, c’était une déportation »

Société
Temps de lecture :
5 minutes

Un mois après la promulgation de la loi du 29 juin 2026 censée réparer le drame des mineurs réunionnais arrachés à leur île entre 1962 et 1984, une colère s’exprime. Dans une lettre ouverte adressée au président de la République, le Collectif Justice plus Digne les Mineurs Réunionnais Déportés de 1962 à 1982 dénonce une réponse étatique tiède et euphémisée. Exigeant le mot juste — « déportation » —, une vraie commission pluraliste et une réparation individualisée, ils rappellent que la mémoire et la justice ne s’octroient pas au rabais.

Le 30 juin 2026, la publication au Journal officiel de la loi n° 2026-555 visant à réparer les préjudices causés par la « transplantation » de mineurs de La Réunion en France hexagonale avait tout d’une victoire d’étape historique. Pour la première fois, le législateur gravait dans le marbre la création d’une journée nationale d’hommage fixée au 18 février, l’instauration d’une commission pour la mémoire et le versement d’une allocation forfaitaire. Mais visiblement, l’illusion a rapidement laissé place à un sentiment d’inachevé.

Le 5 août 2026, réunies au sein d’un collectif uni et résolu, les victimes, leurs familles, leurs descendants et des associations engagées ont décidé de s’exprimer d’une même voix. Dans une lettre ouverte au vitriol adressée au président de la République Emmanuel Macron, ils préviennent : la loi du 29 juin ne saurait être un point final ou un solde de tout compte. Elle n’est que le début d’un combat intransigeant pour la vérité dans son intégralité.

Nommer la violence

Au cœur de la contestation figure un enjeu fondamental, celui des mots employés par la République pour qualifier son propre passé. L’usage du terme « transplantation » dans l’intitulé de la loi est perçu comme un intolérable euphémisme visant à atténuer la violence des faits. On ne « plante » pas des êtres humains dans une autre terre comme de simples jeunes pousses d’arbres. On parle ici de plus de 2 000 enfants brutalement arrachés à leurs parents, à leur langue créole, à leur culture et à leur lumière insulaire pour être disséminés dans les campagnes dépeuplées de la Creuse, du Tarn, du Gers ou de la Nièvre.

« Nous revendiquons la reconnaissance de la déportation de mineurs réunionnais : un déplacement organisé, imposed à des enfants et à leurs familles par une politique d’État. Cette qualification ne vise pas à comparer les histoires, mais à rendre compte de l’arrachement, de la contrainte et de la rupture durable. »

En revendiquant le terme de déportation, les signataires ne cherchent pas le conflit stérile ou la rivalité victimaire. Ils exigent la rigueur scientifique et morale. Car les faits sont là, étayés. Des fratries déchiquetées par l’administration, des liens de filiation définitivement rompus, des parents illettrés ou trompés par des promesses de scolarisation, et des enfants livrés à la solitude, à la maltraitance institutionnelle, à l’exploitation agricole ou à l’effacement pur et simple de leur identité.

Une logique de gestion démographique globale

Pour comprendre l’ampleur du scandale, il convient de recadrer cette politique dans son époque. Ces déracinements d’enfants ne constituaient pas des accidents isolés ou des dérives administratives locales. Ils s’inscrivaient dans un plan d’ingénierie sociale et démographique global orchestré au plus haut sommet de l’État sous la Ve République naissante.

Tandis qu’on déportait les mineurs au nom de la « protection de l’enfance », le Bureau pour le développement des migrations dans les départements d’outre-mer (BUMIDOM) organisait en parallèle l’exode de dizaines de milliers de jeunes adultes réunionnais vers la métropole pour fournir une main-d’œuvre bon marché aux services publics et à l’industrie. Cette politique d’État a fracturé durablement la société réunionnaise, vidant l’île d’une partie de sa jeunesse et semant des traumatismes intergénérationnels qui se transmettent encore aujourd’hui aux descendants. C’est pourquoi la réparation ne peut être globale et juste que si elle appréhende cette logique publique dans son ensemble.

Contre le « chèque forfaitaire »

Autre grief majeur soulevé par la lettre ouverte, la nature de l’indemnisation. La loi du 29 juin 2026 prévoit une allocation forfaitaire identique pour tous. Pour le collectif, cette approche égalitariste est une injustice déguisée. Comment mettre sur le même plan un enfant déplacé durant quelques mois et un autre maintenu en isolement total pendant vingt ans ? Comment ignorer les violences physiques et sexuelles subies par certains dans des familles d’accueil ou des institutions défaillantes ?

Les signataires réclament que l’allocation forfaitaire ne soit considérée que comme un simple socle commun. Celui-ci doit obligatoirement être complété par un barème individualisé et cumulable, évaluant le préjudice réel au cas par cas : durée de l’éloignement, séquelles psychologiques, scolarité brisée, carrières entravées et préjudices moraux transmis aux enfants et petits-enfants. En outre, le collectif exige :

  • L’exonération fiscale et sociale totale de toutes les indemnités.
  • La transmissibilité automatique des droits aux héritiers si la victime est décédée avant d’avoir pu faire valoir ses droits.
  • La mise en place d’une présomption favorable de preuve face aux archives égarées, altérées ou détruites par l’administration.
  • La prise en charge financière intégrale de l’accompagnement juridique, psychologique, médical, historique et généalogique.

Rien pour nous sans nous

Enfin, les victimes refusent que leur histoire soit confisquée une seconde fois par des commissions parisiennes déconnectées du réel. Elles exigent une représentation pluraliste au sein des instances de suivi, l’inscription obligatoire de ce drame dans les programmes scolaires nationaux, ainsi que l’organisation urgente d’une Conférence nationale de la vérité et de la réparation à La Réunion. Car c’est sur cette terre que le traumatisme est né, et c’est là que la parole doit être solennellement restituée.

En publiant cette lettre ouverte, le collectif rappelle une vérité fondamentale : le temps qui passe ne prescrit ni la souffrance ni la responsabilité de l’État. La justice ne sera rendue que lorsque la République aura le courage de regarder son histoire dans les yeux, sans fard et sans compromission.

Signataires
Anciens mineurs réunionnais déplacés vers l’Hexagone
Descendants et familles de Réunionnais de la Creuse

Severine Laborde
Jean Charles Pitou
Thibault Derand
Jacky Derand
Paulette Sery
Sylvie de Boisvilliers
Dominique Foucher (Marie Thérèse Gasp)
Philippe Béal
Mickaël Thomas
Anne Lemoine
Nadine Bartolozzi
Fabien Grimaud
Fabrice Foucher
Jacky Derand
Sébastien Philéas
Geneviève Gosse
Sandrine Annony
Jérôme Lamandi
Joseph Laborde
Axel Cotché
Sabine Cotché

Associations et collectifs signataires
Association Génération Brisée – Laroque des Albères – Collectif Enfant 3 D Ultramarins d’ici et d’ailleurs – Thonon –

Par Jean Fauconnet – Le 11/08/2026

image_printImprimer l'article

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Jean Fauconnet

« Choisir de ne pas savoir, c'est déjà obéir. » Fidèle à cette devise, Jean Fauconnet est tourné vers journalisme d'impact, celui qui percute la réalité. Journaliste professionnel titulaire de la carte de presse.