On peut occuper une terre, plus difficilement la mémoire d’un peuple
Sliman Mansour est mort le 24 août, à 79 ans. Pendant plus d’un demi-siècle, il a peint la Palestine, ses habitants, ses oliviers, ses villages, Jérusalem. Son œuvre dit quelque chose que les cartes et les communiqués de guerre racontent mal : un territoire existe aussi dans la mémoire de ceux qui y vivent, de ceux qui l’ont quitté et de ceux qui espèrent y revenir.
Sliman Mansour est mort. J’aurais pu commencer par rappeler qu’il était l’une des grandes figures de l’art palestinien contemporain. Parler de ses expositions, de son influence, de son parcours. Dire qu’il était né en 1947 à Birzeit, quelques mois avant la Nakba. Mais ce qui m’intéresse chez Mansour est ailleurs. Pendant plus de cinquante ans, cet homme a peint presque obstinément la Palestine. Ses femmes, ses paysans, ses villages, ses broderies, ses pierres, ses oliviers. Et Jérusalem. Surtout Jérusalem. Il n’a pas seulement représenté un pays. Il a participé à fabriquer les images par lesquelles un peuple se représente lui-même. Dans le cas palestinien, ce n’est pas un détail.
Il y a un tableau auquel je reviens toujours lorsque je regarde son travail. Jamal al-Mahamel, peint en 1973. Un vieil homme marche, courbé sous une charge immense. Sur son dos : Jérusalem. Pas une représentation abstraite de la ville. On reconnaît ses bâtiments, ses pierres, le Dôme du Rocher. La ville entière semble reposer sur cet homme épuisé. Cette image est devenue l’une des œuvres les plus connues de l’art palestinien. Je comprends pourquoi. Ce vieil homme ne porte pas seulement une ville. Il porte ce que signifie une ville lorsqu’elle devient inaccessible, disputée, perdue ou rêvée. C’est là que Mansour touche juste. Un territoire n’existe pas uniquement parce qu’une frontière apparaît sur une carte. Il existe parce que des gens connaissent le nom des villages, se souviennent d’une maison, gardent une clé, transmettent une chanson ou racontent à leurs enfants l’endroit d’où venait leur famille. La Palestine de Mansour se trouve précisément là. Dans cette mémoire.



Il est né en 1947. Ce n’est pas anodin. Mansour naît un an avant la Nakba. En 1948, quelque 700 000 Palestiniens fuient ou sont expulsés de leurs foyers pendant la guerre. Des centaines de localités palestiniennes sont dépeuplées. Puis vient 1967 et l’occupation israélienne de la Cisjordanie, de Jérusalem-Est et de Gaza. Toute la vie adulte de Mansour se déroule dans cette histoire. Cela change forcément la manière de regarder ses tableaux. Chez lui, un olivier n’est jamais tout à fait un simple olivier. Une maison n’est pas seulement une maison. Un paysan n’est pas un personnage pittoresque posé dans un paysage méditerranéen. Ces choses ordinaires prennent du poids parce que leur permanence ne va plus de soi. C’est aussi ce qui me gêne lorsque l’on parle de « l’art engagé » comme s’il s’agissait d’un genre à part, presque d’une spécialité militante. Pour Mansour, peindre la Palestine n’était pas ajouter un message politique à une toile. Le sujet lui-même était politique.
Pendant la première Intifada, Mansour participe avec Vera Tamari, Tayseer Barakat et Nabil Anani au mouvement New Visions. Les artistes cherchent notamment à ne plus dépendre des fournitures artistiques provenant du marché israélien. Ils travaillent avec ce qu’ils trouvent localement : argile, boue, henné, bois, cuir, matériaux naturels. J’aime cet épisode parce qu’il évite les grands discours. Le geste est concret. Si l’on veut produire un art de résistance, jusqu’où doit aller cette résistance ? Peut-on dénoncer une domination tout en restant dépendant de son économie pour acheter ses couleurs et ses supports ? Mansour choisit notamment l’argile. Et là, quelque chose se passe. La terre qu’il représentait depuis des années devient la matière même de certaines de ses œuvres. Pas besoin d’en rajouter. De la terre pour parler d’une terre. Le geste suffit.
En 2024, Mansour expliquait que l’un des rôles des artistes palestiniens était de « réhumaniser » leur peuple. Je trouve ce mot particulièrement juste. Depuis des décennies, nous parlons des Palestiniens avec le vocabulaire du conflit : réfugiés, déplacés, victimes, combattants, terroristes, prisonniers, morts, blessés. Puis viennent les chiffres. Cent morts. Mille. Dix mille. Cinquante mille. À un certain niveau, le nombre finit presque par empêcher de voir. Mansour faisait l’inverse. Il remettait des visages là où la politique fabrique des catégories. Une femme. Un paysan. Un vieillard. Un enfant. Une maison. Un olivier. Cela peut sembler peu face à une guerre. Je crois au contraire que c’est beaucoup. Car la première chose qui disparaît lorsqu’un conflit dure depuis plusieurs générations, c’est souvent la vie ordinaire. On finit par ne plus voir un peuple qu’à travers ce qui lui arrive. Or les Palestiniens ne sont pas nés avec leur conflit.
La Palestine n’a pas commencé le 7 octobre. Il faut le rappeler aujourd’hui parce que notre mémoire médiatique est terriblement courte. L’histoire palestinienne n’a pas commencé le 7 octobre 2023. Sa culture non plus. Mahmoud Darwich écrivait l’exil bien avant Gaza aujourd’hui. Ghassan Kanafani racontait déjà les réfugiés palestiniens dans les années 1950 et 1960. Naji al-Ali dessinait Handala depuis les années 1960 et 1970. Mansour, lui, peignait ses oliviers, ses paysans et Jérusalem depuis plus d’un demi-siècle. Pourquoi est-ce important ? Parce qu’un peuple ne peut pas être résumé au moment où les caméras du monde se tournent vers lui. Avant les bombardements, il y avait des familles. Avant les checkpoints, des chemins. Avant les communiqués militaires, des peintres, des poètes, des enseignants, des musiciens, des artisans. Il y avait une société. C’est cette évidence que la guerre finit parfois par nous faire oublier.
Sliman Mansour est mort. Son vieil homme, lui, continue de marcher. Je regarde encore Jamal al-Mahamel et je me demande pourquoi cette image tient aussi bien après plus de cinquante ans. Peut-être parce qu’elle ne prétend pas expliquer le conflit israélo-palestinien. Elle fait quelque chose de plus simple. Elle montre le poids d’un lieu sur un homme. Les frontières changeront peut-être encore. Des gouvernements tomberont. D’autres négociations auront lieu. Des cartes seront proposées puis rejetées. Personne ne sait aujourd’hui à quoi ressemblera politiquement cette terre dans vingt ou cinquante ans. Je me méfie de ceux qui prétendent le savoir. Mais je sais une chose. Les tableaux de Sliman Mansour seront encore là. Les oliviers aussi, au moins ceux qui auront survécu. Et quelque part, un enfant palestinien regardera peut-être ce vieil homme portant Jérusalem sans avoir connu Mansour. Il comprendra pourtant l’image. C’est peut-être cela que le peintre nous laisse de plus précieux. On peut perdre une maison et continuer à en garder la clé. On peut être séparé d’un village et continuer à prononcer son nom. On peut voir une frontière se déplacer sans accepter que sa mémoire se déplace avec elle.
Sliman Mansour avait compris cette chose très simple : une terre existe aussi dans la mémoire de ceux qui refusent de l’oublier.
Par Patrice SADEYEN – Le 27/08/2026

