YVETTE ROUDY, la ministre qui voulut faire passer les droits des femmes de la loi à la réalité

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Première femme à prendre en charge les Droits de la femme dans un gouvernement français, Yvette Roudy est morte ce mardi 18 août à Cabestany, dans les Pyrénées-Orientales, à l’âge de 97 ans. Du remboursement de l’IVG à l’égalité professionnelle, puis au combat pour la parité politique, cette socialiste aura consacré plusieurs décennies à une même bataille : faire en sorte que l’égalité inscrite dans les textes devienne une égalité vécue.

Yvette Roudy est morte mardi matin dans la résidence médicalisée de Cabestany où elle vivait depuis trois ans. Son décès a été annoncé à l’Agence France-Presse par son neveu, Jean-Pierre Saldou. Avec elle disparaît l’une des grandes figures du féminisme politique français de la seconde moitié du XXe siècle. Son nom reste attaché à deux réformes majeures du premier septennat de François Mitterrand : le remboursement de l’interruption volontaire de grossesse et la loi de 1983 sur l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes. Mais réduire Yvette Roudy à ces deux textes serait oublier la cohérence d’un engagement poursuivi pendant plusieurs décennies, jusque dans la bataille pour la parité en politique.

Lorsque François Mitterrand est élu président de la République en mai 1981, Yvette Roudy entre dans le gouvernement de Pierre Mauroy comme ministre déléguée chargée des Droits de la femme. La fonction possède une forte dimension symbolique. Pour la première fois, les droits des femmes disposent d’un véritable espace politique identifié au sein du gouvernement. Le contexte est celui d’une transformation profonde de la société française. Les femmes ont obtenu le droit de vote en 1944. La loi Neuwirth a autorisé la contraception en 1967. La loi portée par Simone Veil a dépénalisé l’interruption volontaire de grossesse en 1975, avant que le dispositif ne soit pérennisé en 1979. Mais entre l’existence d’un droit et la possibilité réelle de l’exercer, l’écart reste considérable. C’est précisément dans cet espace que va intervenir Yvette Roudy.

La loi Veil constitue une rupture historique. Mais elle ne prévoit pas le remboursement de l’IVG par la Sécurité sociale. Cette absence de prise en charge crée une inégalité évidente : toutes les femmes disposent juridiquement du même droit, mais toutes ne disposent pas des mêmes ressources pour l’exercer. Yvette Roudy porte alors devant le Parlement le principe du remboursement. Le débat est loin d’être consensuel. Le sujet continue de provoquer de fortes oppositions politiques et morales. Devant l’Assemblée nationale, Roudy défend le remboursement comme une question de justice sociale : près de huit ans après la reconnaissance de l’IVG, toutes les femmes ne peuvent toujours pas exercer ce droit dans les mêmes conditions. La loi du 31 décembre 1982 instaure finalement la prise en charge de l’IVG. Le changement est considérable. La légalisation avait reconnu une liberté. Le remboursement cherche à donner aux femmes les moyens matériels de l’exercer. Cette distinction entre droit proclamé et droit réellement accessible deviendra l’un des fils conducteurs de son action politique.

Un an plus tard, Yvette Roudy porte une autre réforme majeure. La loi du 13 juillet 1983 sur l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes restera associée à son nom. L’égalité salariale n’est pourtant pas une idée nouvelle. Une loi de 1972 avait déjà consacré le principe de l’égalité de rémunération. Mais une difficulté demeure : comment combattre une inégalité que l’on ne mesure pas ? La loi Roudy cherche à donner des instruments à l’égalité professionnelle. Elle permet notamment de comparer la situation des femmes et des hommes dans l’entreprise et introduit le rapport de situation comparée. Derrière cet outil apparemment technique apparaît une idée déterminante : pour corriger les inégalités, il faut d’abord pouvoir les rendre visibles. Rémunérations, qualifications, promotions, formations, conditions de travail : l’entreprise devient progressivement un lieu où les différences de situation entre femmes et hommes doivent pouvoir être objectivées. La loi de 1983 ne supprimera évidemment pas les inégalités professionnelles. D’autres textes devront suivre, notamment les lois de 2001, 2006 et 2014, pour renforcer les obligations imposées aux entreprises. Mais elle contribue à installer durablement l’égalité professionnelle dans le droit du travail français.

Yvette Roudy ne limite pas son action aux questions économiques. Sous son ministère, le 8 mars acquiert en France une reconnaissance institutionnelle comme journée consacrée aux droits des femmes. Elle intervient également sur un terrain qui provoque déjà des résistances : la féminisation des noms de métiers, grades et fonctions. En 1984, elle met en place une commission chargée de travailler sur cette question. Derrière les débats linguistiques se trouve un problème politique plus profond : comment représenter les femmes dans des fonctions dont les appellations ont été historiquement construites au masculin ? Ministre, préfète, écrivaine, rectrice… Ces controverses peuvent aujourd’hui paraître familières. Elles étaient déjà présentes il y a plus de quarante ans. Pour Yvette Roudy, la visibilité des femmes ne devait pas seulement se mesurer dans les statistiques. Elle devait également exister dans la manière dont la société nomme celles qui exercent des responsabilités.

Son engagement précède largement son entrée au gouvernement. Née en 1929, Yvette Roudy découvre notamment les travaux de l’Américaine Betty Friedan, figure majeure du féminisme de l’après-guerre. En 1964, elle traduit en français The Feminine Mystique, ouvrage qui analyse l’enfermement d’une partie des femmes dans le rôle social d’épouse et de mère assigné par la société américaine des années 1950. Roudy s’engage ensuite dans le militantisme féministe et au Parti socialiste. Elle sera députée européenne, députée du Calvados, ministre puis maire de Lisieux de 1989 à 2001. Mais quitter le gouvernement en 1986 ne signifie nullement abandonner son combat. Au contraire, celui-ci va progressivement se déplacer vers un autre territoire où l’égalité reste largement théorique : le pouvoir politique lui-même.

En 1995, Yvette Roudy publie Mais de quoi ont-ils peur ? Le titre résume une partie de son diagnostic. Plus d’une décennie après la loi sur l’égalité professionnelle, elle dénonce la persistance de la misogynie dans la société française et particulièrement dans le monde politique. Car la République proclame l’égalité des citoyens, mais ses institutions restent alors très largement dirigées par des hommes. Le problème n’est donc plus seulement celui du travail ou des salaires. Il concerne la fabrication même de la décision publique. Qui siège dans les assemblées ? Qui dirige les partis ? Qui devient maire, député, sénateur ou président d’exécutif ? Et surtout : pourquoi les femmes restent-elles si peu nombreuses dans ces fonctions alors qu’aucune loi ne leur en interdit l’accès ?

L’année suivante, Yvette Roudy participe à une initiative qui va marquer le débat français sur la parité. Le 6 juin 1996, dix anciennes ministres issues de sensibilités politiques différentes rendent public le « Manifeste des Dix ». Parmi elles figurent notamment Simone Veil, Yvette Roudy, Michèle Barzach, Catherine Lalumière, Véronique Neiertz, Frédérique Bredin, Monique Pelletier et Catherine Tasca. Leur revendication : faire progresser réellement l’égal accès des femmes et des hommes aux responsabilités politiques. L’initiative est importante parce qu’elle dépasse les frontières partisanes. Des femmes de droite et de gauche dressent le même constat : malgré l’égalité juridique, le pouvoir politique français demeure massivement masculin. La bataille pour la parité est cependant loin de faire l’unanimité, y compris parmi les féministes. Certaines défendent l’idée que des mesures volontaristes sont indispensables pour briser les mécanismes qui reproduisent la domination masculine dans les partis et les élections. D’autres redoutent qu’en distinguant politiquement les citoyens selon leur sexe, la parité ne fragilise le principe universaliste selon lequel la République ne reconnaît que des citoyens égaux. Le débat est donc juridique, politique mais aussi philosophique. Il conduira finalement à la révision constitutionnelle de 1999 permettant à la loi de favoriser l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives, puis à la loi du 6 juin 2000 sur la parité.

L’histoire pourrait être racontée comme une succession de victoires. Ce serait pourtant simplifier le bilan. La loi Roudy de 1983 n’a pas supprimé les inégalités professionnelles. Les textes adoptés ensuite montrent précisément que de nouveaux dispositifs ont régulièrement été nécessaires pour tenter de rendre l’égalité plus effective. La parité n’a pas davantage fait disparaître toutes les inégalités dans l’accès au pouvoir. Cette persistance révèle une limite fondamentale du droit : une loi peut interdire une discrimination, créer une obligation ou ouvrir un droit ; elle ne transforme pas instantanément les rapports sociaux qui ont produit l’inégalité. Yvette Roudy elle-même n’a cessé de pointer ce décalage. C’est aussi ce qui distingue son héritage d’une simple succession de textes législatifs.

Son parcours politique peut finalement se lire autour d’une même question. En matière d’IVG : que vaut un droit lorsqu’une femme ne possède pas les ressources nécessaires pour l’exercer ? Dans l’entreprise : que vaut l’égalité professionnelle lorsque les écarts de carrière, de salaire ou de responsabilité persistent ? En politique : que vaut l’égalité civique lorsque les lieux de décision demeurent très majoritairement occupés par les hommes ? Trois époques, trois terrains, mais un même problème. La France de 2026 n’est évidemment plus celle dans laquelle Yvette Roudy entre au gouvernement en 1981. Depuis, les dispositifs législatifs se sont multipliés et le droit à l’IVG a franchi une nouvelle étape historique avec l’inscription, en 2024, dans la Constitution, de la liberté garantie à la femme d’y avoir recours. Cette évolution permet aussi de mesurer le chemin parcouru depuis 1982, lorsque le Parlement débattait encore âprement de son remboursement. Mais elle rappelle une chose que le parcours d’Yvette Roudy aura constamment mise en évidence : l’histoire des droits ne s’arrête jamais à leur proclamation. Un droit doit encore pouvoir être financé, appliqué, contrôlé et exercé. Yvette Roudy aura consacré une grande partie de sa vie politique à réduire cette distance entre le texte et la réalité. Elle est morte à 97 ans.

La question qu’elle posait, elle, demeure : à quoi sert l’égalité lorsqu’elle existe dans la loi mais pas encore complètement dans les faits ?

Par Patrice SADEYEN – Le 24/08/2026

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Patrice Sadeyen

Patrice Sadeyen est journaliste citoyen, acteur de la vie associative et consultant en développement culturel. Il travaille depuis plus de trente ans sur les questions de mémoire, de patrimoine, de gouvernance associative et de coopération internationale. Ses tribunes interrogent les enjeux politiques, culturels et sociétaux de La Réunion et de l'Océan Indien.